‹ Histoire de Russie et de PierreleGrand, par m. le général comte de Ségur, auteur de l'Histoire de Napoléon et de La Grande Armée, pendant l'année 1812Chapitre 238 sur 332 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

blante, isolée par tant de cotips frappés autour d’elle. Pierre l’entraîne alors des prisons de Moscou dans celles de Pétersbourt».

C’est là surtout cpi’il se tourmente à torturer l’âme de son fils, pour en extorquer jusqu’aux moindres souvenirs d’irritation, d’indocilité ou de rébellion; il les note chatpie jour avec un horrible soin , s’applaudissant de chatpie aveu , ajoutant b;s uns aux autres tous ces soupirs, toutes ces larmes, en dressant un détestable compte; s’efforçant enfin de composer un crime capital de toutes ces velléités, de tous ces regrets auxcpiels il prétend donner un poids dans la balance de sa jiistice.

Puis, quand, à force d’interprétations, il croit avoir fait de rien quelque chose, il se hâte d’appeler l’élite de ses esclaves. Il leur dit sou œuvre maudite; il leur en étale l’iniquité féroce et tyrannifjue avec une naïveté de barbarie, une candeui" de despotisme, qu’aveugle son droit de souverain absolu , comme s’il existait un droit hors de la justice, et qu’éblouit son but, qui, par lx>nhe\ir, mtrouvait grand et utile.

Par là , il espero faire attribuer à la justice le sacrifice qu’il fait à sa politique. 11 veut se justifier aux dépens de sa victime, et faire taire le double cri de sa conscience et de la nature , cjui l’importune.

Après <pie , par cette longue accusation , ce maître absolu croit avoir iia’évocablement con-

damné , il interpelle les siens. « Ils viennent d’en- « tendre , s’est- il écrié, la longue déduction de « crimes presque inouïs dans le monde, dont son t( fils est coupable contre lui , son père et son K souverain. On sait assez que seul il aurait le droit « de le juger; néanmoins, il vient leur demander IC leur secours; car il appréhende la mort éter- <f nelle, d’autant plus qu’il a promis le pardon à (( son fils , et qu’il le lui a juré sur les jugemens

U de Dieu C’est donc à eux à en faire justice ,

(f sans considération pour sa naissance, sans égard (c pour sa personne , afin que la patrie ne soit point « lésée. » 11 est vrai qu’à cet oi'dre clair et temble, il a entremêlé ces mots grossièrement astucieux ; « Qu’on doit prononcer sans le flatter, ni craindre « sa disgrâce, si l’on décide que son fils ne mérite « qu’une punition légère. »

Les esclaves ont compris leur maître : ils voient (pel est l’horrible secours qu’il lem" demande. Aussi , les prêtres consultés n’ont-ils répondu que par des citations de leurs saints livres, choisissant cm nombre égal celles qui condamnent et cîelles cpii pardonnent, sans oser mettre de poids dans la balance , pas même cette foi jurée qu’ils craignent de rappeler.

En même temps, les grands de l’Etat, au nombre de cent vingt-quatre, ont obéi. Ils ont prononce la mort unanimement et sans hésiter : mais leur arrêt les condamne eux -mêmes, bien plus que

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leur victime. On y voit les d(^^oùtans de

cette foule d’esclaves se tourmentant à elBic^. le paijure de leur maître; et comme leur lâche mensonge » s’ajoutant au sien, le fait ressortir davantage!

Pour lui , il achève inflexiblement : rien ne l’arrête; ni le temps qui vient de s sur sa

colère , ni ses remords , ni le repentie vl\in infortuné, ni la faiblesse tremblante, soumise, suppliante ! Enfin , tout ce qui , d’ordinaire , même entre ennemis étrangers, apaise et désarme, est sans effet sur le cœur d’un père pour son fils.

Bien plus , comme il vient d’être son accusateur et son juge, il sera son bourreau : c’est le 7 juillet 1718, le lendemain même du jugement, qu’il va , suivi de tous ses grands , recevoir les dernières larmes de son fils , y mêler les siennes ; et cpiand enfin on le croit attendri, il envoie chercher la forte potion, que lui-même a fait préparer! Impatient, il en hâte l’arrivée par ün* sage ; il la fait présenter devant lui vm

remède salutaire! et ne se retire, profondément, triste, il est vrai, qu’après avoir empoisonné l’infortuné qui implorait encore son pardon. Puis ü attribue la mort de sa victime, expirée quelles heures après dans d’affreuses convulsions', â la frayeui’ dont l’a frappée son arrêt! Il ne couvre toute cette horreur aux yeux des siens, cpie de cette grossière apparence : il la juge suffisante à

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