CHAPITRE I
Qu’on ne s’étonne donc^point de le voir contempler d’un regard scrutateur, féroce , inexorable, le supplice des ennemis de la civilisation , et en même temps le détoui-ner, avec xine indulgente bonté, sur ceux des siens qui l’ont secondé dans la régénération de son pays, lors même que, par leurs fautes , ou leurs vices , ils nuisent à ses progrès.
Écoutons leurs voix reconnaissantes, sortant du long silence que le récit du meurtre d’Alexis vient de leur imposer ; elles nous montrent ce grand cœur capable d’autant d’amour que de haine. Elles redisent quel fut , une année avant tant d’horribles exécutions, le long et soucieux accablement où chacun le vit plongé. Les souffrances de ses sujets , l’épuisement de ses soldats , celui des milliers d’ouvriers qui fondent Pétersbourg, la mortalité tpii règne parmi eux , l’ont accablé. De cruels soupçons agitent son esprit et déchirent son cœur, car ils portent sur les compagnons de ses efforts pour la civilisation de la Russie.
Mais , ces doutes seront bientôt éclaircis par un prince qui se mêle sans cesse aux travaux, aux repas, aux divertissemens publics et particuliers de ses sujets, et qui, le verre à la main , se plaît à la naïve et franche confiance des interlocuteurs et des convives qu’il y rencontre.
C’est ainsi que dans le palais de la Bourse, étonné de l’inaction des marchands russes, il leur en a demandé la cause. Père, lui ont-ils répondu, quand
les principaux de ta cour se font marchands , il faut bien que les marchands restent oisifs. Et ils lui apprennent cpie Mentzikof et plusieurs autres j»rands monopolisaient les fom’nitures de l’État , avec un profit d’un tiers en sus de celui auquel euxmômes avaient prétendu.
Aussitôt Pierre informe, et sa juste indignation contre l’infiime cupidité de sou favori éclate. Une commission militaire va le juger : tous croient Mentzikof perdu ; cependant ils ont remarqué ce moTivement d’une généreuse pitié pour le prévaricateur, cpiand, à la lecture de sa défense, Pierre l’interrompant, lui a dit à voix basse : Ami, tu nas point su la rédiger ; et qu’emporté par sa tendre sollicitude, il s’est mis aussitôt h la corriger de sa propre main.
Mais alors , un capitaine, le plus jeune des juges et le plus imprudent , se levant brusquement s’est écrié : Sortons ! nous rî avons plus rien à faire ici, puisque c’est le Tzar lui-même qui enseigne à l'accusé ce qu’il doit répondre. Et ces Russes rapportent cpie leur empei'eur, d’abord surpris d’une telle hardiesse, a su se contenir : Cela est juste, a-t-il dit à cet oflicier ; reprenez votre place et doimez votre opinion. Et le capitaine demande que l’accusé se tienne près de la porte , qu’il lise sa défense à haute voix, et qu’il sorte ensuite. Entends-fu, dit le Tzara Mentzikof, voilà, en effet, comme il faut que la chose se fasse. Le coupable obéit, sort.