‹ Histoire de Russie et de PierreleGrand, par m. le général comte de Ségur, auteur de l'Histoire de Napoléon et de La Grande Armée, pendant l'année 1812Chapitre 260 sur 332 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ce qui est certain , c’est <pie ce fut surtout le siècle suivant, celui d’Iv^an-le-Terrible, (pii attira et fixa le plus lonj»- temps toute son attention; ses propres paroles et les reproches de plusieurs de ses contemporains l’attestent.

Dans le monstre du seizième siècle, Pierre n’apercevant peut-être pas assez son ministre, semble avoir surtout distingué l’opiniAlre agresseui’ des provinces riveraines de la Ballujue, (ju’Adaschef voulut alors vainement i-éunir à l’empire russe. Il approuvait le législateur qui, vers i55o, retira la justice des mains ludcs et avides des guerriers, pour la remettre aux anciens, aux chefs de villages, aux cenleniers et à des juges élus par les citoyens.

Attribuant toujours à ce prince tout-le bien ejue fit son ministre , il trouvait sage le classement des enfans boyards, au-dessous des letü-és attachés aux coius de justice; le soin (|ue mit ce troisième autoci ate russe à faire tomber en désuétude les combats judiciaires, et cette défense de toute exécution capitale , sans la sanction de la cour suprême des boyards, cjue le prince présidait.

D’autre part, la perception des impôts arrachée aux possesseurs de fiefs militaires, pour la confier à des employés du fisc, ne dut jjoiut paraître moins judicieuse à l’imitateur de cette sage mesure.

Pierre se plut encore sans doute à voir le Tzar du seizième ^siècle interdire au "cierge, tout nouvel

achat d’immeuJjles, lui reprendre ceux, jadi.s, d«‘pendaus du domaine, et écrire aux chefs de cet ordre : Que ce sont les cœurs et non des terres que les religieux doivent cultiver; que ce nest point du hlé qu’ils doivent semer, mais la paixtle divine! Leur héritage devant être le royaume du ciel, et non pas des villages et des patrimoines.

On peut même croire cpie le réformateur du dix-huitième siècle approuva ce réglement ecclésiasti(jue du seizième , si remarcpiahlc par sa moralité, parle tid}leau de l’horrible dépravation des mœurs du clergé qu’il signale, et parce qu’il conservait ou donnait aux paroissiens le droit d’élire leurs pi-êtres et leurs diacres.

Mais il dut s’étonner tpie , dans ce Code civil et ecclésiastifpic d’un tyran si féroce , la propriété , la justice et l’humanité, eussent été plus respectées que dans les réglemens de ses prédécesseui’s. 11 est vrai (ju’il put attribuer ce bienfait aux deux habiles et vertueux ministres des premières et heureuses années de ce Néron du Nord.

Uu reste, s’il trouva ce second Code russe encore entaché de la barbarie de ces temps et du tyrannifjue esprit de son auteur, ce ne fut point parce qu’il pei-mit l’esclavage de la glèbe (pi’ordonna , peu d’années après, le dernier des llurick. On peut croire que Pierœ, qui aimait l’ordre à tout prix, pensa que contre un état insupportable de désordre, de vagal>ondago et de barl>ai ie, il u’y avait

CUAPITRE VI. 485

eu à employer rprnii remède encore plus barbare.

C’est alors enfin cpie ce £;énie du despotisme, tout rempli des souvenirs de ce seizième siècle, généralement si despotique , les apporte au travers des Imuleversemens de l’interrègne jusque dans sa propre dynastie. Il voit son aïeul Mikhaïl, le premier des Romanof, s’elForccr de remettre en vigueur les Codes des fils de Rurick. 11 contemple le règne suivant , et , soit respect pour un père , soit préoccupation étrangère , le réformateur s’ari’ête devant le Code encore debout d’Alexis, qu’il maintient en vigueur.

Mais , bientôt ‘ le sage Dolgorouky l’excite par l’exemple : ce fidèle ministre lui montre cet Alexis, immortel dans l’histoire, depuis (pi’en i65o il a appelé les notables russes de toutes les classes à la confection d’un nouveau Code *. « Son maître res- « tera-t-il au-dessous de ce prince, déjà moins il- « lustre guerrier ([ue son fils, mais plus grand « encore comme législateur? pourquoi Pierre-le- « Grand s’en tiendrait-il à ce troisième Code imsse? « Quel que supérieur qu’il soit aux l’églemcns an- « lérieurs, n’est-ce point encore une rédaction mi- « nuticuse et confuse de ces vieilles coutumes mos- « covites, que lui-même a, dès scs pi-cmicrs pas, « renversées sans ménagement ? » Enfin , ajoute

* y. U'cierc.

’ \ '(hilagciiie.

Dolgorouky , jusqu’à ce jour, d’autres soins ont pu le distraire; mais tu dois la justice à tes peuples. Tzar, je t'avertis qu’il est temps que tu y penses!

Ce ministre n’a point parlé en vain ; on a vu Pierre le serrer contre son cœui’ reconnaissant. Mais , d’une part , le temps maïupiait ; de l’autre , les lois d’Alexis convenaient au pouvoir absolu : Pierre devait à son père cet ukase, par lequel toute famille noble est responsable du crime de l’un de ses membres. Quelques uns même ont dit (p’il lui dut encore l’institution de cette chancellerie secrète; inrpiisition politique trop semblable aux iiKjuisitions d’Espagne ou de Venise. '

Toutefois, il a compris que cet oulagenié d’Alexis , r*;ste des temps barlxires , ne convenait plus à sa Russie nouvelle. C’est pourquoi, dès 1710, Pierre a projeté des Codes, civil, criminel, militaire et maritime. On le vit alors tracer de sa main des extraits des meilleurs législations de l’Europe.

IMais, dans une ignorance si universelle, dans un si grand mouvement d’hommes, d’événemens, et au milieu du mélange , du remuement de tant de moeurs, de coutumes et d’institutions anciennes et nouvelles , ce n’était fpie peu à peu que les inconvéniens et les nécessités pouvaient s’apercevoir; il fallait donc y pourvoii- au moyen des règles établies, (|u’il rectifiait ou suppléait chacpie jour, par ce

■ ïalislcliff, Scliluezcr, Lrvesqiie. U est vi'ai (|ue l’ukas»- de 176a, de Catlierino II, l’attrilnie à Picrre-Ie-Grand liii-méme.

Page 1