‹ Histoire de Russie et de PierreleGrand, par m. le général comte de Ségur, auteur de l'Histoire de Napoléon et de La Grande Armée, pendant l'année 1812Chapitre 270 sur 332 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

5oi

Dans son humble maison de Pétershourg , maison qu’aujourd’hui un simple artisan trouverait à peine cpnvenable, un Ht, une chaise, une table, un toui’ et quelques livres, forment tout son mobilier.

Hors de ses résidences, le pont d’un vaisseau, le plancher d’une cabane, la terre nue, lui servent de lit ; parfois de la paille , quand il s’en trouve ; sinon, il appuie sa tête sur son officier d’ordonnance, qu’il a fait coucher en travers de lui, et dont le devoir est de rester immobile et impassible dans cette position , comme le meuble qu’il remplace.

Tout en lui repousse le luxe, et tend à l’utile ; ses vêtemens sont unis, et même d’un di’ap gros et propre au travail; sa chaussure, solide et grossière, a été plusieurs fois raccommodée.

Sur sa table, ordinairement frugale', tout lui convient, hors le poisson, que ce prince marin n’a jamais pu supporter.’ Du reste , ses mets habituels, ceux qu’il préfère, sont ceux du peuple. Il mange peu, mais souvent, partout où il se trouve, et avec tout le monde.

Cependant, il boit avec excès par habitude, par goût, par vaine gloire peut-être. Déplorables orgies, quoique moins fréquentes qu’on ne pense, où trop de fois on le vit vaincu par une ivresse ou honteuse, ou furieuse’, mais où le plus souvent, . plus fort tpie ses excès, il conser\'ait sa tête, et

‘ V. Stwblin, LouviHc,

souffrait patiemment les paroles téméraires fpie l’intempérance inspirait à ses convives.

Sa cour intérieure ne se compose que de quelques officiers d’ordonnance; le luxe en est banni par des lois somptuaires : on n’y voit point d’argenterie. Il se sert lui-même , se lève à quatre heures du matin , et allume son feu de ses propres mains.

Pitre est sa signature habituelle. Ses plaisirs, quand il a terminé ses travaux administratifs , sont de correspondre avec les plus grands astronomes de l’Europe, avec les géographes cpi’il a répandus dans ses provinces ; de tracer des cartes et des plans , et de se rendre le plus habile tourneur de son empire.

Lui-même a traduit les principes de ce métier, ceux d architecture de Leclerc, et l’art de construiie les écluses et les usines. 11 a fait aussi traduire en russe une foule de livres utiles. Si dans - ces traductions , comme un jour dans celle de Puffèndorf , on a cru devoir modifier des passages sévères pour la nation russe, Pierre les a fait rétablir; et, réprimandant le traducteur, il s’est écrié : Qu U ne veut pas flatter ses sujets, mais les instruire, mais surtout leur montrer ce quih avaient été, et ce que pensaient d’eux les étrangers, afin de les exciter à changer, par leurs efforts , l’opinion de l’Europe.

Une foule de mémoires , de notes , de projets écrits de sa main, existent encore : le style en est concis ,' pittoresque , nervemc; le raisonnement

Page 1