SARAH BERNHARDT
Sarah Bernhardt, l'idéal réalisé, un parfum de rêve.
Cette femme, qui semble vivre tous nerfs dehors, divine par l'âme, surhumaine par le corps, mistress Clarkson et dona Sol, prière de Desdémone et sourire de Marguerite, cette femme c'est la Vision et c'est le Désir.
Sa voix paraît une harmonie, son geste une pensée, son regard un poème.
En la voyant si frêle, on dirait qui un souffle, qui un soupir, qui un baiser, et pourtant elle a tout effleuré de son haleine. La poésie et la sculpture doivent le frémissement ou la vie à son cœur et à sa petite main, noyée dans des Malines et des points d'Alençon.
Un rossignol sous des dentelles.
Sarah Bernhardt pensa se faire religieuse ou comédienne, au sortir d'un pensionnat. On commence quelquefois par là. A cette heure, c'est l'actrice qui jette aux botes son âme et sa chair ; demain, si elle veut, elle sera le voile austère qui pleurs avec de longs plis sur la robe noire ; aujourd'hui, elle tombe sur le cœur de Ruy-Blas^ demain elle tombera dans une prière. Ses fameuses excentricités donnent un certain reflet à 'nos suppositions — quoique le ballon Godard ne soit pas aussi près de la cellule, que le Oapitole de la Roche Tarpéiennc.
Tout le monde connaît Sarah Bernhardt depuis les brumes de la Tamise jusqu'au soleil de Monte- Carlo. — Il nous souvient qu'au vernissage du dernier Salon, un anglais, affreusement jaune et rouge, s'arrêta devant la badine avec laquelle Phèdre signalait à un esclave du Palais de l'Industrie quelques changements avantageux à son buste de Busnach — trop heureux chansonnier — et dit :
— Cette badine, c'est la tête do Paris.
Mot d'un anglais qui définissait mieux que nous cette femme étrange poussée parmi les autres comme une rose sur un mur lézardé.
On attend chez mademoiselle Bernhardt comme chez un souverain.
Rentrée dans ses appartements, elle n'a pas tout à fait dépouillé la couronne de Marie de Neubourg ; elle conserve quelque chose de sa royauté par droit de conquête, sinon par droit de naissance. Son chez soi n'est pas absolument un palais : mais il est du moins un paradis. Si sa cour compte quelques Guritan, elle compte aussi des don Salluste et des Ruy-Blas — valets par amour. Elle aussi a un oratoire, c'est le cercueil d'ébène capitonné qui l'attend dans son salon ; elle aussi a un missel, c'est lé livre d'or de ses souvenirs, où peut-être les noms les plus éclatants sont inscrits. Elle dédie sa photographie à Vcimi Francisque et au ^critique
Sarccy ; si Agar lance le Passant, elle le jette en pleine lumière ; comprise de tous, elle comprend tout: depuis ri!J?7ii^e jusqu'aux théories ascensionnelles de Godard et de Tissandier.
Femme universelle et persuadée qu'il ne faut jeter son bonnet par dessus la rampe, qu'à condition de le rattraper.
Quand mademoiselle Bernard, en composant sa couronne, ajouta un h à son nom, pour le rendre éternel, elle ne se doutait pas sans doute que ce nom serait mêlé quelque jour aux luttes les plus ardentes de la politique. Et pourtant.... rappelezvous dona Sol, présidant un banquet de journalistes et de députés, dona Sol anti-républicaine parceque M. Thiers était trop petit, dona Sol voyageant avec Hugo dans les montagnes, s'élevant dans les nuages avec lui — elle ne connaissait pas Godard alors, et laissait les chaises à leur place — et affriolant le Maître ; dona Sol choisie par un ministre
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comme biche-émissaire. Dona Sol une biche, allons donc!
C'est pourtant vrai.
Mademoiselle Bernhardt est une femme trempée à la Spartiate.
En scène, voyez la toute frémissante, inquiète, hérissée : elle est Phèdre, elle est Andromaque ; elle lance l'imprécation et fait vibrer le vers, elle émeut, elle transporte et saisit. On applaudit ; elle paraît épuisée, elle pâlit quelquefois — et puis rentrée dans la coulisse elle dit, toute calme et sereine, à Oreste frémissant encore:
— « Comme vous voilà ému, mon cher; pourquoi donc ? »
Le comble de l'art ! Vivre une seconde dans un personnage, parce que le gaz fait semblant de briàler, parce que la salle est là, impatiente et gonflée, parce qu'il le faut, parce que c'est son métier — et son bonheur.
Dona Sol aime l'homme, parcequ'il a quelque chose du chien — et qu'elle adore les chiens. — Elle tue les uns pour son plaisir, clic met les autres aux abois. Distraction néronicnne.
Avant que Sarah Bernhardt n'intentât des procès — très-justes — aux petits journaux qui lui contestent la paternité de ses sculptures, elle passait son temps à se faire applaudir sur le théâtre. On assure que ses fantaisies — gracieuses ou simplement cruelles — sont pour quelque chose dans sa renommée bruyante. Que l'on sache cependant, que, dès 1862, elle débutait avec succès à la Comédie-Française dans Iphigénie et Valérie; que, pendant dix ans, l'Odéon ou le Gymnase lui durent en partie la bonne fortune de Phèdre, du Testciment de César Girodot, du Roi Lear, du Drame de la rue de la Paix, du Bâtard, et de Ruy-Blas ; que rentrée à la Comédie, le G novembre 1872, elle se
montra avec éclat ou gloire dan« Britannicus, dans Andromaque, dans le Mariage de Figaro, dans la Fille de Roland, dans VÉtrangère, dans Hernani.
Elle reprend aujourd'hui le rôle d'Anne-Marie de Neubourg.
La carrière parcourue est donc vaste et pleine de rayons ; elle absorbe tous les petits travers, toutes les petites critiques ; elle force l'hommage et nous nous inclinons.
Définition vieille : Sarah Bernhardt : Un cerveau sur une épingle.
Conclusion banale: Sarah Bernhardt : Une grande artiste.