MOUNET-SULLY
Le 4 juin 1872, on reprenait Andromaqiie, à la Comédie-Française, pour les débuts de M"^ Rousseil et de Mounet-Sully.
Nous avons noté au vol les réflexions d'un vieux classique, notre voisin de stalle :
« Premier acte. — Le débutant est très-beau et superbement drapé dans Oreste. La figure est énergique, distinguée, l'œil profond et sombre. Il est légèrement ému, mais cela va bien à sa voix grave qui donne au vers une harmonie douce et pénétrante. On l'écoute avec plaisir ; bravos discrets.
» Deuxième acte, — Cela continue ; c'est un succès, un vrai succès.
» Troisième acte, — Un grand succès.
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» Quatrième acte. — Un immense succès.
» Cuiquième acte. — Un délire.
» Mademoiselle Rousseil ne reparait pas.
— « Cependant, me dit mon classique, je ne puis oublier Talma dans Oreste, et plus tard Rachel dans Ilermione. »
— « Talma et Rachel ont été siffles à leurs débuts, mon bon Monsieur ! »
D'où venait-il ce jeune artiste qui avait enthousiasmé une salle de pveyniëre et qui devait redorer le blason de la tragédie ?
Après avoir eu à lutter contre sa mère, qui voulait faire de lui un médecin ou un notaire, Mounct-SulIy arriva à Paris en 1865, et se rendit le lendemain chez son compatriote Ballande, le seul, l'unique, le vrai Ballande, qui avait joué à côté de Rachel, et qui songeait déjà à fonder les matinées de la Gaieté^ puis à ravir à Déjazet ses revues et ses maillots roses, pour installer à leur place,
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en vertu del'art, la poésie de M. de Galonné ; pauvre art ! — je préférais les flons-flons.
Ballandc démontra au jeune débarque que le Conservatoire était le refuge des fruits secs et que lui seul était capable de lui apprendre à chausser le cothurne.
Un souvenir de cette époque. C'était chez Ober, un petit restaurant du quartier latin ; un de nos amis venait d'être reçu docteur et l'on s'était réuni pour arroser sa thèse : une fête intime, égayée par la traditionnelle cordialité... On apporte une volaille magnifique et, d'un accord unanime, Mounet-Sully est désigné pour en faire l'autopsie. Alors (grand scandale!) notre ami, après avoir demandé une assiette en porcelaine, la retourne et frotte rageusement son couteau sur le fond.
— « Pour un homme, qui étudie Oreste et le Cid, le procédé me semble léger, » dit l'un de nous.
— « Ah! pardon, dit Mounet-Sully, c'est M. Ballande qui me l'a appris pas plus tard qu'hier. »
— « Et c'est tout ce qu'il t'enseigne?
— )) Non, il m'a encore appris à descendre d'un omnibus en marche sans le faire arrêter, en me jetant en arrière. C'est très-joli ! et bien d'autres choses encore !
— » Quoi donc?
— » A dire des vers tragiques ! »
Je dois ajouter qu'à ce moment personne ne se permit de douter du talent de M. Ballande et que l'on fit simplement des vœux pour le futur sociétaire de la Comédie-Française. Mais ce qu'il y a de particulier, c'est que, bien plus tard, lorsque Mounet-Sully passa une audition devant le comité du Théâtre-Français, un vieux régisseur (dont la tête blanche est restée dans le souvenir de tous les habitués) s'écria : — « C'est curieux, je ne connais pas ce garçon-là ; mais je jurerais qu'il a pris des leçons avec Ballande !
— » A quoi reconnaissez-vous cela ; à ses qualités?
— « Non, à ses défauts ! »
Après deux ans des leçons de Ballande, Moiinet- Sully entre, heureusement pour lui, au Conservatoire, dans la classe de Brossant ; couronné à la fin de l'année, il débute à l'Odéon aux appointements de 150 francs par mois, prix exorbitant, quand on songe à ce qu'il avait à faire dans le Bâtard, p^r exemple ;
Un invité. — « Ces femmes sont des coquettes ! »
Deuxième invité (Mounet-Sully). — » Des cocottes, voulez-vous dire? »
C'était là tout son rôle. Il ne renouvela pas son engagement, et alla donner quelques représentations à Rouen, en compagnie de M"*^ Agar, qui qui était déjà la juive-errante de la tragédie. Les journaux du crû trouvèrent Oreste fort de leur goût et s'étonnèrent qu'il ne fut point à la Comédie-Française. Leur étonnement devait être de courte durée.
Mounet-Sully est de ceux qui ne trafiquent point
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avec leur talent, il ne court pas après les cachets en province, et si vous voyez son nom sur une affiche, soyez siîr qu'il s'agit d'une œuvre de charité.
Il aime son chez lui. Entre ses répétitions et les soirées au théâtre, il fait de la sculpture, de \i^ peinture, de la musique, de la littérature, de la.., que sais-je encore? un peu de tout, mais pas grand chose de bon en somme, et il en convient lui-môme avec un sans-gêne parfait.
— « Vous devriez envoyer cela au Salon ! lui disait-on dernièrement en le voyant travailler à un buste de sa mère, qui est sur la selle depuis deux ou trois ans et qu'il remanie entièrement toutes les trois semaines.
— » Pas si bête ! répondit-il; c'est si bon d'échapper à la critique et d'être un sot pour soi tout seul. »
Il a un soin jaloux de ses tentures, de ses draperies, de mille bibelots rangés avec art. Dans son salon , deux statues de négresses (grandeur naturelle) habillées d'oripeaux brillants ; sur la cheminée, le
buste de Molière ; à gauche, le portrait deLekain, un Van Loo ; à droite, celui du maître de la maison, peint par Boutet de Monvel ; des faisceaux d'armes; deux secrétaires espagnols, XV^ siècle; un aquarium environné de fleurs et de plantes vertes. — Ouvrez les fenêtres : une vue superbe, le jardin du Luxembourg dans son entier, et tout au loin le mont Valérien.
Quel âge a-t-il , me direz-vous? Mon Dieu ! les acteurs et les jolies femmes n'ont que l'âge qu'ils paraissent.
Cependant, belles lectrices, si vous voulez connaître exactement le nombre de lustres qu'il compte déjà, écrivez à la mairie de Bergerac, où il est né en 1844.
C'est au Père-Lachaise : une foule émue et re-
cueillie vient pleurer son grand artiste aimé : Frederick est mort.
Hugo est là, le premier au bord de la fosse ; il apporte le tribu de son hommage éclatant à l'interprète admirable qui a fait vivre ses chefs-d'œuvre.
Qui parle après le maître ? Quelle est cette voix émue qui vient jeter au milieu de l'émotion générale les vers d'un jeune poète? c'est le tragédien connu d'hier, l'admirateur de Frederick, qui, au nom de la France entière, s'agenouille sur cette tombe, pour dire un adieu suprême au génie qui disparaît et pour retracer en strophes brûlantes la carrière triomphale et surhumaine du grand comédien.
— Hommage du Ruy-Blas plein de vie au Ruy- Blas qui meurt !