LE THEATRE DE LA RENAISSANCE
Le théâtre de la Renaissance poussa un beau jour entre les bêtes de la Porte-Saint-Martin et le répertoire de la Comédie-Française, au temps heureux où princes et ministres avaient encore le loisir de causer avec les poètes et les' dramaturges. Le duc d'Orléans, Guizot, Alexandre Dumas, d'un côté, Victor Hugo de l'autre, c'était plus d'influence et de talent qu'il ne fallait pour donner la vie à une entreprise nouvelle. Un théâtre, spécialement réservé aux jeunes d'alors, ayant été jugé de toute utilité dans le courant d'une causerie, Victor Hugo en obtint facilement le privilège.
Restait à trouver un directeur et des fonds. Le directeur, comme bien on pense, fut trouvé avant le capitaliste. Victor Hugo désigna Anténor Joly, rédacteur en chef du Ver-VerH^ qui acceptai
avec enthousiasme et se mit en campagne aussitôt. Après de pénibles reclierches, il rencontra enfin l'oiseau bleu, le merle blanc, le financier, et, sans perdre de temps, il porta la hache et le rabot à la salle Ventadour délaissée, pour en faire jaillirtout éclatant et frais, le théâtre de la Renaissance. L'architecte, les peintres, les tapissiers prennent possession du champ de bataille.
Hugo surveille de loin, apportant è tous la lu, mière vive de son génie et aussi un peu la tyrannie de sa supériorité, — dictant ses conditions, comme de juste; s'opposant à la suppression des feux de la rampe que rêvait Anténor Joly; réclamant Frédérick-Lemaître, — tout fraîchement sifflé à Bordeaux, dans l'affreux Robert-Macaire, — tout cela parce qu'il avait promis la pièce d'ouverture.
Cette pièce, c'était Ruy-Blas.
On travaillait cependant, on se pressait, on répétait dans une salle en pleine construction. Le pauvre Joly ne savait à quel Dieu se vouer. Hugo s'impatientait en lion qu'il est, soupçonneux, parce qu'on étudiait alternativement avec Ruy- Blas, un opéra-comique qui devait permettre aux
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acteurs du drame nouveau de se reposer, et aux affiches de changer d'enseigne, La troupe lyrique et la troupe de Hugo vivaient en perpétuel éveil, se disputant les heures, les places... et les claqueurs. — On se rappelle les leçons cjue le Maître donnait à j\f'*^ Mars, montant lui-môme sur la scène, prenant les positions, marquant les répliques, aux grandes heures d'^Hernani. Il fit de même pour Ruy-Blas. Un jour, au commencement du troisième acte, trouvant deux acteurs mal placés, il se leva pour leur désigner leur vraie place ; il était à peine debout, qu'une lourde barre de fer, tomba de la voûte sur le fauteuil qu'il venait d'abandonner. — N'est-ce pas que ce fait, raconté sans commentaires et jeté tout brutalement à la pensée, lui ouvre des méditations et des rapprochements curieux î — On peut voir de tout dans cette intervention divine... à commencer par ce fameux doigt de la Providence amputé depuis.
Après mille fatigues et mille déboires, le mois de novembre était arrivé, brumeux et froid. On allait ouvrir la campagne. Le théâtre de la Renaissance, voué comme tous les autres, au velours, au
blanc et à l'or, avait un, air de convalescent... car il sortait à peine de l'ombre. Les portes étaient mal jointes, les calorifères imparfaits, les peintures pleines de trahisons, les couloirs encombrés, les banquettes vascillantes, les ouvreuses polies sans arrière-pensée, les contrôleurs hésitants, les becs de gaz timides.
Mais l'enthousiasme de tous eut vite raison de ces désavantages matériels, et le 8 novembre au soir, la troupe de la Renaissance sous les armes, attendait, non sans anxiété, le lever du rideau.
Cette troupe se composait, pour le drame, de :