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LE PUBLIC ET LES ACTEURS

Le tout Paris, dont Walpoolc parla des premiers, courait au théâtre de la Renaissance, dans la mémorable soirée du 8 novembre 1838. On inaugurait une salle nouvelle et l'on allait consacrer un superbe génie : deux choses très-bien portées.

Salle splendide, dirait-on aujourd'hui ; l'élite de la société parisienne, la fleur du panier — en supposant qu'un tel panier puisse avoir une fleur. — On se précipite dans les loges, on escalade les banquettes ; p ^. lout des femmes, des épaules nues, des senteurs, des frissons... des frissons de froid : on gèle, dans cette grande salle entr'ouverte a tous les vents, et qui, le matin encore, était en proie aux marteaux. La première sensation de la soirée fut désagréable ; on mordait dans un fruit vert.

Les femmes lancées d'alors luttèrent bien quelque peu ; il leur en coûtait d'enfouir sous le

velours épais et les fourrures, toutes les grâces exquises dont elles s'étaient armées ; les hommes, qui apparaissaient au milieu d'elles, comme d'affreux chardons, passèrent leurs pardessus: seul le duc d'Orléans demeura en habit, ce qui fut très-remarque.

On s'étonnait <lonc alors de la politesse d'un prince.

Pour comble d'irritation, le spectacle commença bien après l'heure annoncée — naturellement. Ah! si Sarcey ou Sardou avaient été là.... quel progrés nous eussions accompli depuis le temps ! — La toile se lève enfin, et l'acteur Montdidier, assez ému pour être dans son rôle, vient imposer au public un prologue d'ouverture.

Le poète Méry avait jugé nécessaire d'accoucher pour la circonstance d'une centaine de vers, absolument faciles. Voici le début de sa pièce. Le piquant marseillais, faisant allusion à l'abandon auquel semblait condamné l'ancien théâtre Ventadour, s'écrie :

Hélas, quand on condamne un théâtre â se taire, Quand au sein de la ville on le fait solitaire,

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Un lon^' cri (b'sohiiil biculùt csl cnlendu,

Qui nous dit que tout meurt, et que l'art est perdu.

Non, l'art ne peut périr, l'art est un Dieu. Qu'importe

Le bruit de son trépas, que chaque jour apporte ?

Laissons dire ; la terre aura dans tous les temps

Ses œuvres de génie et ses noms éclatants.

S'il semble quelques fois vers la tombe descendre,

C'est l'immortel oiseau qui renait de sa cendre,

Le vieillard qui reprend la fraîcheur de son teint,

A l'heure où son éclat nous semblait presque éteint.

Nous avons eu, nous aussi, une salle Vcntaclour. Elle est bien morte et sans échos... Son âme s'est envolée dans une dernière harmonie... et le scintillement des louis d'or lui servira de feux follets.

On applaudit Facteur Montdidier ; les retardataires lui durent même quelque reconnaissance. Pendant qu'il débitait les vers de Méry, la salle achevait de se bourrer, — si bien qu'au moment où la toile allait se lever, avec un bruit de vent à travers les vergues, — le théâtre, offrait vraiment un beau spectacle. Ses ornements Louis XIV, ou même Louis XV, resplendissaient sous les lumières ; l'or et le blanc avaient des reflets de nacre, et depuis les médaillons en camaïeu qui

figuraient au pourtour des galeries jusqu'aux larges cadres sculptés qui remplaçaient aux avant-scènes l'inévitable colonne corinthienne, tout, nous dit Gautier, avait un air de jeunesse et de joie bien fait pour dégeler les plus transis. Le rideau, peint par Zara, représentait une immense draperie de velours incarnat relevée par des tresses d'or et laissant voir une doublure de satin blanc d'une richesse extrême. Le plafond offrait une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches ovales. Les loges tendues d'un bleu tendre favorable aux toilettes, de moelleux tapis rouges posés un peu partout, pouvaient bien faire passer le public sur les froids de novembre et les courants d'air.

Quand le rideau se leva sur le premier acte de Ruy-BlasAes chuchotements, les causeries cessèrent, et ce fut au tour de la curiosité de piquer la salle.

Le salon de Danaë, dans le palais du roi, à Madrid, Alexandre Mauzin et Frédérick-Lemaître

en scène... et voilà la bataille engagée. Le premier acte fut reçu avec réserve; on se ménageait ; le second prépara lavictoire et le troisième l'accentua. Au quatrième, un brusque revirement.

Ah! l'on ne vivait plus aux beaux jours des gilets rouges, des longs cheveux, des feutres fantastiques, des mouchoirs bourrés de saucisses ; on était devenu qui notaire, qui avocat, qui médecin. Vacquerie avait fait, il est vrai, 80 lieues pour assister à la première, mais, comme dit madame Hugo, le poète ne pouvait plus compter sur ses anciens. amis iVHernani, — et il ne connaissait pas encore les nouveaux. Saint-Firmin, heureusement, déconcerta les critiques et les haines par son jeu fin et spirituel, sa verve communicative, et le cinquième acte enleva la salle — avec le succès. — Gustave Planche était furieux. Quel joli tour à jouer à cet odieux personnage, que d'avoir plus de talent que lui ; Janin haussait les épaules et criait à l'impossible, à l'invraisemblable. Braves gens, ô bonnes âmes, regardez donc passer Ruij- Blas, fièrement campé sur son jarret, plein de vie, — éternel.

La première idée de Hugo avait été, paraît-il, que la pièce commençât par le troisième acte ; Ruy Blas, premier ministre du duc d'Olmédo, tout puissant, aimé de la reine. Un laquais entre, donne des ordres à ce tout puissant, lui fait fermer une fenêtre et ramasser son mouchoir. L'auteur en y réfléchissant, dit madame Hugo, aima mieux commencer par les débuts, faire un effet de gradation plutôt qu'un effet d'étonnement et montrer d'abord le ministre en ministre et le laquais en laquais.

C'était le bon moyen — puisqu'il a réussi.

Le public, qui applaudissait, en dépit des critiques hérissés, le chef-d'œuvre de Hugo, ne savait pas sans doute que ces vers sonores et puissants, dont il se remplissait lame et Foreille, avaient été pour ainsi dire écrits de jet. L'inspiration était venue au poète, entraînante comme un flot, impérieuse comme lui. Le 4 juillet 1838,

Hugo prenait la plume et faisait dire à don Sallustc :

« Ruy-Blas fermez la porte — Ouvrez cette fenêtre. »

Le 11 août, Ruy-Blas se mourait sur ce mot : « ]\Ierci. ))

Le dernier acte, comme le quatrième de Marion Delorme, fut écrit en un jour. Et pourtant, quel souci scrupuleux du détail historique ! Le grand poète a mis une coquetterie extrême et un amour tout particulier à nous apprendre que dans les petites choses comme dans les grandes, dans la citation d'un chiffre comme dans la peinture des cœurs et des âmes, dans le dessin d'un blason comme dans l'analyse des caractères et des passions, il avait apprté une conscience toujours en éveil. Ne serait-ce pas dans ce sens qu'il faudrait prendre le mot fameux de Buffon :

« Le génie est une longue patience. »

Entre la première représentation d'une pièce et

la seconde, il y a place pour un malheur. Ruy- Blas fut sifflé le 9 novembre devant une salle comble. 4,000 francs de recette et cinq coups de clé. Le public n'admettait plus, paraît-il, que Ruy-Blas se baissât pour ramasser le mouchoir de don Salluste. Le quatrième acte surtout fut discuté. Peut-être le parterre ne trouvait-il pas assez de chausses-trappes, de fausses-portes et d'espions dans ce drame superbe ; il est vrai que la complication matérielle y faisait un peu défaut, et qu'il n'entendait pas la complication morale. Bon parterre intelligent! Il passait à côté d'une innovation

sans s'en douter.

Ce quatrième acte où don César rappelle les ca-

pitans Cornéliens et les héros du drame espagnol... admirable comédie — il l'a sifflé.

Il est vrai que la cabale des grands jours s'était organisée. Pas de chef-d'œuvre sans elle. Ruy- Blas et Hugo furent menacés par... un claqueur. Voici l'histoire, racontée par ce pieux témoin auquel nous devons déjà tant. Un jour Frederick, sortant de scène après le troisième acte, montra à

l'auteur un individu assis au parterre qu'il affirmait avoir vu siffler, et qui était le claqueur de VEau Mei^eiïleuse, l'opcra-comiq^uc qu'on jouait alternativement avec Ruy-Blas. M. Hugo, voulant en avoir le cœur net, alla dans la salle au troisième acte. Comme toujours, la scène entre Ruy- Blas et Don Salluste rencontra de la résistance.

Au moment où Ruy-Blas ramasse le mouchoir, M. Hugo vit le claqueur porter à sa bouche un petit instrument et un sifflement retentit. Frederick lui aussi l'avait remarque.

Quancl- il dit:

Sauvons ce peuple î osons être grands et frappons ! Otons l'ombre à l'intrigue et le masque...

Il n'acheva pas le vers, s'avança jusqu'à la rampe, regarda le claqueur en face, et lui dit:

aux fripons!

Cette naïveté n'a rien qui doive nous surprendre ; les grands hommes et les grands talente ont souvent quelque chose des petits enfants — et ce quelque chose, on le regarde avec un sourire,

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Cependant, Frederick, parlant au parterre, ne montra pas toujours cette naïveté. — Lors d'une des dernières représentations de Robert Macaire, n'étant. pas rappelé à la fin delà pièce, il fait lever la toile, et s'avançant jusque devant le trou du souffleur :

— Messieurs, dit-il, en s'adressant au parterre, je tiendrais à savoir si M. Auguste est présent.

Personne ne répond.

— Et M. Antoine ? *

Toujours pas de réponse. Le public manifeste pourtant son étonnement.

— Eh ! bien, messieurs, je suis tombé dans un guêpier. J'avais donné au chef et au sous-chef de claque quarante francs pour me faire rappeler et ils m'ont manqué de parole l'un et l'autre.

Oui, messieurs, j'ai été floué.

Frédérick-Lemaître jouait en province, errant

de ville en ville, au hasard du succès, quand Victor Hugo le fit engager au théâtre delà Renaissance pour remplir le rôle de Ruy-Blas.

Il fut... comment dire... superbe. On ne retrouvait plus l'homme qui faisait crier la tabatière de Robert Macaire — quoiqu'il traînât partout après lui ce succès — comme un boulet.

J'ai lu, que dans Ruy-Blas, à cette scène du troisième acte ou Don Sallustc force son laquaisministre à fermer la fenêtre, l'acteur Mauzin — qui jouait Salluste et qui se tenait assis dans un fauteuil, regardant le public en face, pendant que derrière lui, Frederick debout, marchait vers le fond du théâtre, — voyait tous les soirs, à ce moment, la foule soulevée par une même émotion, et soudain, sans que Frederick eut dit un seul mot, éclater en bravos. Don Salluste, tournant le dos à Ruy-Blas, ne pouvait rien voir ni deviner par quel geste le grand acteur enlevait son public. Un soir pourtant, Mauzin se décida à regarder; il inclina la tête et vit alors Frederick immobile, horriblement pâle, hésitant, écrasé, affolé et pleurant de véritables larmes.

Et cependant, il se trouva des « tas de critiques » pour écrire que Frédérick-Lemaître avait perdu, que Mauzin devait demander beaucoup encore à un travail assidu, et qu'Atala Bauchène était ridicule, dans le rôle de Marie Anne deNeubourg. On faisait grâce à Saint-Firmin qui jouait don César.

A côté de ces jugements dictés par un parti pris évident, il convient de citer ceux de Hugo — dictés peut-être par une reconnaissance sans borues :

« M.Alexandre Mauzin a supérieurement composé et compris don Salluste. Don Salluste, c'est Satan ; mais Satan, grand d'Espagne de première classe ; c'est l'orgueil du démon sous la fierté du marquis, du bronze sous de l'or... il faut à l'acteur qui aborde ce rôle, et c'est ce que tous les connaisseurs ont trouve dans M. Alexandre, une manière tranquille, sinistre et grande.

» La reine est un ange et la reine est une femme. Le double aspect de cette chaste figure a été rendu par M"*^ Beaudoin — Atala Beauchêne — avec une intelligence rare et exquise.

)) Quant à M. Frédérick-Lemaître, les acclamations enthousiastes de la foule le saisissent à son entrée en scène et le suivent jusqu'après le dénouement... »

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Gustave Planche ne laissa pas échapper une si belle occasion de donner un libre cours à son venin. « M. Hugo, dit-il, en louant les acteurs qui jouent Ruy-Blas, a voulu sans doute montrer comme il entend être loué. Nous profiterions volontiers de la leçon, mais nous désespérons jamais d'égaler un tel modèle. »

Qui se souvient aujourd'hui de G. Planche. — « Si vous êtes curieux de lui, dit Vacquerie, — plongez. »

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