‹ Histoire de Ruy-BlasChapitre 7 sur 19 · LA QUEUE DE RUY-BLAS · texte numérisé non relu

LA QUEUE DE RUY-BLAS

Le drame de Victor Hugo laissa derrière lui, comme une comète dans le ciel, une longue traînée lumineuse. Il alimenta Paris et ses théâtres, et quoiqu'il n'eût guère que cinquante représentations, il vécut longtemps encore dans les petits journaux de l'époque, dans la Revue des Variétés d'alors, Puff, ou les attrapes de l'année, et surtout dans une parodie du sieur Maxime de Redon, jouée le 28 novembre 1838.

Cette parodie s'intitule J?uy-Brac, tourte en cinq boulettes, avec assaisonnement de gros sel, devers et de couplets.

Nous allons la servir,... par tranches :

Personnages :

Alexa,ndre pâtisssier.

César son vagabond cousin.

Ruy-Brac ami de César.

Gruaudent vieux garçon boulanger.

Bonnefoi industriel.

Biscuit garçon pâtissier.

Hector valet.

Croûton garçon boulanger.

Reine jeune boulangère,

M""^ Moulin tante de reine.

Pâtissiers.

Boulangers. — A Paris.

IirSTOIUK DE RUV-ULAS

Le pâtissier Alexandre, beau gars et bien tourné, a été cconduit par Reine, au profil d'un imbécile nommé Leroy, fortement appuyé par madame Moulin. Il compte sur son cousin César, va-nupicd et rôdeur de barrière, pour le venger de l'in- Bulie reçue, et l'affriole par l'appât de vingt ronds « pour faire la noce ». Mais il calcule sans le cœur d'homme qui bat sous les haillons du misérable. « Se venger d'une femme ? — Jamais ! »

Sur ces belles paroles arrive Ruy-Brac, son ami, qui fait à César la confession de l'amour intolérable dont il est saisi lui aussi pour Reine, la gente boulangère. « Je n'en peux plus, s'écrie-t-il :

Le bitume enflammé dont on couvre la rue, Le soleil du tropique, un volcan qui se rue Sur les faibles mortels errants dans nos vallons, Près du cœur de Ruy-Brac ne sont que des glaçons. J'aime comme l'on doit aimer toutes les femmes. J'aime comme un héros de nos vieux mélodrames, Comme une bote, un sot, une cruche, un dindon, Dont l'asile dernier doit être Charenton.

Alexandre surprend cette poétique comparaison ;. il se débarrasse de César, et, menaçant l'honnête brigand de la police, persuade Ruy-Brac, le présente sur l'heure à sa valetaille comme un sien

cousin — après lui avoir fait signer toutefois ces deux lettres perfides :

« Je suis sans pain et je manque de tout; venez à mon secours.

» Ruy-Brac. »

« Je vous attends ce soir.

» César. »

Don Salluste n'avait pas trouvé mieux.

Reine s'ennuie dans sa boutique. Que faire dans une boulangerie à moins que l'on ne songe. Elle souffre de l'abandon de Leroy, qui la néglige pour aller pêcher dans la Marne.... mais se console un brin en rêvant à l'inconnu dont elle reçoit des épitres incendiaires roulées autour d'un gland de casquette. Elle rêve comme un ténor incompris, cette brave fille, et fait la sourde oreille aux acrimonies de sa tante Moulin. Elle l'écoute à peine, quand elle lui dit :

Toute la semaine, Quand on se promène.

Des bords de la Seine, Jusqu'à Clignancourt, Voyez-vous, ma chère,

On s'expose à faire, Trôs-mal son affaire, — Par le temps qui court. —

Mais une cotte.

Qu'on se tricotte,

Une marmolte,

Qui doit nous parer,

Voilà ma belle,

Ce que fait celle,

Qui veut chez elle.

Tout voir prospérer, Quand la pâte fume, Quand le four s'allume.

Sans livre, encre, plume, Ayons l'air joyeux.

Mais fuyons l'empire De qui sait écrire :

Ce n'est pas pour lire.

Qu'on nous fit les yeux.

Non, mais c'est pour voir Ruy-Brac qui s'introduit dans la maison de sa bien aimée, en se disant secrétaire de Leroy, et en apportant une lettre ainsi conçue, pour justifier sa qualité.

« Madame, le vent trouble les eaux, et je ne puis rien prendre. »

Sa mission remplie, Ruy-Brac aborde la situation franchement en s'éyanouissant, sa casquette tombe à terrg, son gilet s'entrouvre et laisse deviner des provisions de lettres vraiment redoutables.

Mais Reine reconnaît que le gland, qu'elle avait reçu le matin avec un billet doux, est celui qui manque précisément à la casquette de Ruy-Brac ; elle compare tout émue, le billet de Leroy et celui de son inconnu : l'écriture semble identique : Plus de doute possible.

Vos lettres m'ont appris l'ardeur qui vous consume, Quel est votre projet ?

dit-elle à Ruy-Brac, qui répond avec feu :

Mon âme est une enclume, Ou retentit sans cesse avec un bruit nouveau, L'espoir de m'élever jusqu'à votre niveau. Et de pouvoir, ornant de roses votre vie. Supplanter ce Leroy que je hais, que j'envie. Car je pense, et ce mot ne peut paraître dur, Que rien n'est imparfait comme votre futur ; Le passé, le présent se heurtent dans sa tête. Tels qu'on voit les autans au fort d'une tempête. Son esprit? il est nul. Quant au cœur il est sec. Comme un coucou vingt jours suspendu par le bec, Mais moi ! de plus en plus ébloui par vos charmes. Je me ferais soldat... pour vous rendre les armes. Si dédaignant mes vœux et ma main et mon nom, Au lieu de dire un oui, vous me répondez non.

REINE

Mais Leroy...

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