‹ Histoire de S. Ignace de Loyola, d'apr`es les documents originauxChapitre 109 sur 172 · LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE I

divine parole, aucun d'eux n'égalait Ignace pour la chaleur, l'onction et la force du discours. Aussi les hommes les plus habiles disaient-ils, après l'avoir entendu, que dans sa bouche la parole de Dieu gardait toute sa vigueur et que pour être privée de tout ornement littéraire, elle n'en paraissait que plus noble et plus belle. Il se servait de l'Évangile comme d'un glaive, effaçant ses propres pensées pour laisser paraître les enseignements de cette divine parole dans toute leur force. Quand ces hommes apostoliques recueillaient les fruits de leurs fatigues, leur bonheur était tel que, souvent après avoir travaillé depuis l'aube du jour jusqu'à l'entrée de la nuit, ils s'oubliaient entièrement eux-mêmes ; plus d'une fois, en effet, ils attendirent le coucher du soleil, pour prendre quelque nourriture qu'ils allaient demander à la pitié publique, leur unique ressource.

La Société naissante se trouvait dans cet état prospère,lorsque s'éleva contre elle une violente persécution. Si la main puissante de Dieu ne s'était étendue pour la protéger, sa ruine était entière et irréparable. Le premier auteur de cette attaque fut un frère Augustin, piémontais de naissance, ermite de profession, catholique en apparence, mais luthérien en réalité. Cet homme, jugeant que l'absence du Pape et de sa cour lui ouvrait une voie facile pour semer à Rome les malheureux germes de l'hérésie, essaya de les répandre par ses prédications. La manière simple, naturelle et pleine de suavité dont il s'exprimait, lui attirait un nombre immense d'auditeurs. Il n'osa pas d'abord s'expliquer ouvertement ; mais, dès qu'il se crut en possession de l'estime et de la confiance publiques, il commença à mêler aux enseignements orthodoxes quelques-unes des erreurs nouvelles. D'abord il ne faisait que les énoncer sans insister; il les couvrait même d'un voile épais pour en dérober le véritable sens. Dieu sans doute inspira à plusieurs compagnons d'Ignace la pensée d'aller l'entendre ; et ceux-ci, familiarisés avec ces erreurs par l'étude et la lutte, les reconnurent bientôt, malgré les ombres dont il les entourait. Les Pères assistèrent à plusieurs discours; ils en furent chaque fois plus mécontents. Après tout cependant, l'ermite pouvait se tromper par ignorance ; ils allèrent donc le trouver, et, sans paraître révoquer en doute la sincérité de ses intentions, ils lui firent remarquer l'une après l'autre ses

erreurs, toutes puisées dans les doctrines de Luther. Ils espéraient que, désabusé lui-même, il ne refuserait pas de détromper aussi les autres.

On s'attendait à voir cet homme, ainsi démasqué, s'effrayer du danger qu'il courait. Fort de la faveur du peuple et de l'appui de quelques grands, il s'enhardit. Il méprisa conseils et conseillers, accusa les Pères d'ignorance et de malice, parut surpris que des hommes qu'il n'accepterait pas pour écoliers, osassent s'ériger vis-à-vis de lui en docteurs. Ils feraient beaucoup mieux, disait-il, de s'instruire, ou du moins de se taire au lieu de condamner ce que tout Rome venait entendre et applaudir. S'ils ne pouvaient sans dépit voir l'estime dont il jouissait, ils devaient plutôt s'étudier à en mériter une semblable que d'essayer de lui nuire, en accusant d'erreur ses doctrines pures et saintes. Il les invita ensuite à assister à sa prochaine prédication, pour juger par eux-mêmes du cas qu'il faisait de leurs avis. Là, ils entendraient répéter tout ce qu'il avait déjà dit, et les applaudissements des auditeurs leur apprendraient à s'humilier, ou du moins à ne plus se permettre le blâme.

Après cette démarche inutile, les compagnons d'Ignace se crurent obligés de réparer, autaut qu'il était en leur pouvoir, le scandale causé par cet homme. Dans leurs églises, ils mêlèrent donc aux instructions morales, des enseignements sur l'utilité des indulgences, l'autorité du pape, le mérite de la continence, la nécessité des bonnes œuvres ; points sur lesquels les luthériens semaient l'erreur. Cette conduite irrita fortement le susceptible prédicateur ; voyant bien qu'il ne pouvait sans se nuire déclarer ouvertement ce qu'il n'avait encore osé qu'insinuer, il voulut s'assurer, par une odieuse menée, la réputation de bon catholique et faire peser sur ses prétendus ennemis eux-mêmes le soupçon d'hérésie. Un jour donc, en insistant sur la vérité de l'ancienne religion et sur l'obligation d'y rester fidèle, il tâcha de viser Ignace. Il fallait se méfier, disait-il, d'un loup travesti, non pas seulement en brebis, mais en pasteur ; d'un homme qui, naguère encore simple laïque, avait parcouru les diverses universités de l'Europe, et y avait causé de grands ravages. Enhardi maintenant et soutenu par des affidés, animés du même esprit, il était venu à Rome causer de nouveaux scandales. « J'avertis les

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