LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE I
<s fidèles, continuait-il, que les fauteurs d'hérésie commencent « ordinairement par en accuser les autres, dans l'espérance « de ne pas être soupçonnés des erreurs qu'ils feignent de con- « damner. Les sectes les plus dangereuses sont celles qui se « cachent sous le masque de la sainteté. Rome, quoique un peu « tard peut-être, ne doit pas se montrer moins prudente que « Paris, Salamanque, et en dernier lieu, Venise, où Ignace, « convaincu d'hérésie, s'est soustrait par le désaveu ou la fuite, « à la condamnation de sa personne et de ses écrits. A Rome « même, des hommes d'une foi incorruptible et appartenant à sa « propre nation l'ont abandonné ; il en est un surtout qui, d'abord « séduit par lui, s'en est éloigné avec horreur, à la vue du péril « qui le menaçait. »
Par ces hommes d'une foi incorruptible, l'ermite entendait parler de trois espagnols, Pierre de Castille, François Mudarra et un certain Barrera, qu'il avait fait tomber dans ses pièges. Tout imbus de ses erreurs, ces réformateurs parcouraient, pour les répandre, différentes cours oii leur rang leur donnait un libre accès.
L'infortuné gagné d'abord par Ignace, s'appelait Michel Navarro. La conversion de François Xavier l'avait privé de son appui. Pour se venger, il s'en était pris à Ignace qu'il avait tenté d'assassiner ; puis, touché peut-être de quelque bonne pensée ou poussé par un motif inconnu, il s'était offert à lui pour embrasser son genre de vie. Cette vocation ne pouvait convenir qu'aux âmes vraiment grandes, et non à un cœur vil comme le sien. Aussi à peine eut-il entrevu la nature des engagements à contracter, qu'il y renonça. Dans la suite, il se repentit d'avoir abandonné Ignace, le rejoignit à Venise, et demanda de nouveau à être admis au nombre de ses compagnons ; mais celui-ci, connaissant son instabilité, refusa de l'admettre.
Il en fut oftensé, et, ne pouvant être son disciple, il devint son ennemi et son calomniateur. Il le précéda à Rome, s'y ligua avec le prédicateur luthérien, et lui servit de complice pour répandre et confirmer des faits injurieux à Ignace, faits dont il prétendait d'ailleurs avoir été le témoin oculaire. Au prix d'une somme d'argent, ce malheureux alla jusqu'à porter une accusa-
Histoire de S. Ignace de Loyola. i6
tien en forme contre Ignace, devant Monseigneur Benoît Conversini, alors gouverneur de Rome. Le moine hérétique espérait que ses adversaires seraient trop accablés de leurs propres embarras pour avoir le loisir de s'occuper de lui.
Ces calomnies une fois répandues dans Rome, on ne saurait imaginer combien elles changèrent la disposition des esprits à l'égard d'Ignace et de ses compagnons. On les avait d'abord écoutés avec respect, comme de grands serviteurs de Dieu; on en vint bientôt, partout où ils se montraient, à les désigner du doigt, comme des fourbes, comme des hérétiques cachés, dont la vie coupable avait enfin été dévoilée. Les mêmes actions qui les avaient fait vénérer comme des saints, furent dès lors taxées d'hypocrisie, et ne les rendirent que plus odieux. Non seulement on fuyait leur conversation, mais on n'aurait osé avouer des relations avec eux, dans la crainte de se compromettre ; bref, on s'attendait chaque jour à les voir conduire au bûcher. Cette terreur acquit un tel empire sur l'esprit de deux prêtres associés à Ignace par le Cardinal-Vicaire pour entendre les confessions, que, croyant le mal sans remède, ils quittèrent Rome, sortirent même des États de l'Église, et réussirent à éluder toute recherche.
Cependant les rumeurs publiques allaient grossissant d'heure en heure, et se répandaient au loin. Des lettres annonçaient partout que ces gens étaient enfin connus et dévoilés, qu'on les avait convaincus d'hérésie, et que leur forfaiture serait bientôt punie par le bûcher.
Le Seigneur, comme autrefois sur la barque avec ses disciples, dormait pour donner à l'orage le temps de se soulever avec fureur ; mais à son réveil, commandant aux vents et à la tempête, il devait ramener un grand calme. Les ennemis d'Ignace triomphaient, et déjà on leur rendait grâces pour avoir découvert un venin dont les malignes influences ne fermentent que dans les ténèbres. Quant à Ignace, il considérait cette épreuve comme une occasion de mettre en pratique cette confiance filiale en Dieu, dont la perfection est d'espérer d'autant plus dans le Seigneur, que les maux semblent plus irrémédiables. Il soutenait le courage de ses compagnons, quand il les voyait prêts à s'alarmer, rappelait humblement à son divin Maître sa promesse