CHAPITRE I
souvenirs, des regrets poignants, une dette immense ?
Ignace, livré à ces réflexions qui se disputaient son âme, s'y laissait aller en novice inexpérimenté ; mais lorsque, plus éclairé, il vint à réfléchir, dans la suite, sur ces effets de tristesse ou de douceur laissés en nous par les inspirations divines, ou par les suggestions du démon, il en déduisit une règle sûre pour ceux qui ne [)euvent bien discerner sur l'heure même tous ces mouvements ; c'est d'examiner, après l'agitation, l'impression qui reste dans l'àme ; car du ciel viennent la joie, le calme, la sérénité; du père des ténèbres, la confusion, l'obscurité et l'abattement ('*).
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Premiers efTels de la ferveur d'Ignace. — La sainte Vierge lui apparaît et lui accorde le don de chasteté. — Son frère aîné cherche à le détourner de ses projets. — Saint Ignace fait vœu de chasteté. — Il défend l'honneur de Marie contre un Sarrasin qui l'attaquait. — Il passe une nuit dans la chapelle de Notre-Dame de Montserrat, dépose ses armes et prend l'habit de pénitent.
''VM^'^^SB. GN ACE s'était enfin résolument décidé à imiter dans les saints les vertus qui, contrastant le plus avec ses vices, lui en avaient fait mieux connaître la difformité. Il ne lui (1 restait plus qu'à choisir entre tant d'admi- ||- rables exemples ceux qu'il désirait le plus prendre pour modèles ; il n'hésita pas longtemps. Une généreuse ferveur le portait à embrasser les plus austères mortifications, à se retirer au fond d'une caverne pour y passer les nuits en prières, ou ne s'y reposer que sur la terre, à se revêtir d'un cilice, enfin à dompter sa chair par les saintes rigueurs de la pénitence. I^oussé par le souvenir de ses nombreuses fautes, il aspirait à acquitter ainsi les dettes qu'il avait contractées envers Dieu.
Au début de la vie spirituelle, on fait consister, d'ordinaire, l'essence de la sainteté et de la perfection, dans la mortification ; la grâce même nous y convie ; nous avons tant besoin de nous détacher de nous-mêmes et de mourir aux plaisirs des sens ! Or, c'est là le résultat immédiat des pénitences extérieures ('^).
Tandis qu'Ignace roulait dans son esprit ces grandes pensées, ses forces et sa santé se rétablissaient peu à peu. Déjà il ne s'occupait plus seulement de lire la vie de Notre-Seigneur et des saints ; mais, dans le dessein de les imiter plus tard, il choisissait parmi les actes de vertus, les plus héroïques, et il en composa un volume de 300 pages in-4° qu'il écrivit avec un soin particulier. Je ne laisserai pas de signaler un détail de peu d'importance, mais indice d'une grande dévotion : je veux parler
de lii numicrc pleine de respect dont il prenait ces notes. Il aurait cru en se servant d'une encre ordinaire ravaler les nobles et héroïques exemples qu'il rencontrait ; il se servait donc d'encres de diverses couleurs, d'azur pour écrire les vertus de la sainte Vierge, de rouge vermeil pour les récits sur Notre- Seigneur, et d'autres couleurs plus ou moins précieuses selon le mérite des saints dont il était question ("'). Ce livre sera la seule chose qu'il emportera en quittant sa famille.
Celte pieuse occupation, tout en soulageant la sainte impatience de ses désirs, ne l'empêchait pas de s'affliger de la longueur de sa convalescence. Tant que sa jambe n'eut pas repris assez de vigueur pour le soutenir, il fut obligé de différer l'exécution de ses projets. Il ne se proposait, en effet, rien moins que d abandonner les siens, de renoncer au monde et de s'exposer, loin de son pays, sous des vêtements pauvres et grossiers, au mépris des hommes, aux humiliations de la mendicité, enfm à de rudes et continuelles souffrances : il avait soif d'une vie nouvelle; tout délai lui devenait un supplice.
Une nuit, entre autres, sor^cœur s'enllamma si vivement que, sortant de son lit et se prosternant devant une image de la très sainte Vierge, il se consacra à elle et à son divin Fils ; puis, d'une voix étouffée par les larmes, il renouvela l'engagement d'exécuter ses grandes résolutions. A cet instant, une violente secousse ébranla le château et surtout la chambre qu'Ignace habitait. Les murailles portent encore aujourd'hui la marque visible de cette secousse ('"). Les démons manifestaient-ils ainsi leur rage ? Prévoyant, par les dispositions actuelles d'Ignace, ce qu'il serait plus tard, voulaient-ils l'ensevelir sous les ruines du chcâteau ? Peut-être ; mais si l'enfer était en fureur, le ciel tressaillait de joie. La Mère de Dieu, voulant faire connaître à Ignace, qu'elle avait agréé son offrande, lui apparut, une autre nuit, pendant qu'il était en prières. Elle portait son divin Fils entre les bras, et, regardant Ignace avec une maternelle bonté, elle lui permit de contempler le Sauveur assez longtemps pour éprouver d'ineffables consolations. La céleste visite produisit dans Ignace un effet encore plus merveilleux ; il lui sembla que, par une opération intérieure, son cœur et son intelligence se pénétraient de nouvelles affections et de nouvelles
pensées ; tout son cire enfin était transformé en un homme nouveau. Peu accoutumé jusqu'alors à veiller sur ses sens, les objets qui avaient jadis souillé son imagination l'importunaient encore souvent ; mais l'apparition de la Mère des vierges les efifiiça si entièrement de son esprit que, depuis lors, ils ne s'y présentèrent jamais. Cette faveur si rare et accordée à si peu de saints, Ignace en jouit à un tel degré qu'il perdit toutes les impressions de la concupiscence, et que, dans la suite, il n'en éprouva jilus aucune, même involontaire (").
Cependant, ayant recouvré assez de forces pour pouvoir quitter non seulement son lit, mais encore la maison paternelle, il se mit à préparer secrètement l'exécution de ses desseins ('•^). Feignant donc de vouloir rendre au duc Manrique, son parent, une visite qu'il lui devait, il prit congé de Don Martin Garcia, son second frère. Au moment de prononcer cet adieu éternel, il ne laissa paraître surson visage aucune trace d'émotion. Toutefois Garcia conçut quelque soupçon. Le changem.ent survenu en son frère ne lui avait pas échappé ; souvent il avait observé son air pensif, ses yeux encore humides de larmes, sa vivacité et son ardeur militaire éteintes. On eût dit, en effet, que rien au monde ne pouvait plus le charmer, ou plutôt que tout le fatiguait.
Don Martin ne doutait donc pas qu'Ignace ne méditât quelque étrange résolution. Ce départ si précipité, au sortir d'une convalescence, le confirma dans cette pensée. Par tendresse pour un frère qui en était si digne, et peut-être aussi, par égard pour la réputation et l'honneur de sa famille, il le prit à part; puis, avec une feinte hésitation, lui découvrit le soupçon qui avait traversé son esprit. « Si, toutefois, ajouta-t-il, je puis appeler « soupçon et non certitude, ce dont je crois avoir des preuves « évidentes. Depuis votre accident je ne vous reconnais plus, et « ce changement dont vous avez en vain essayé de me cacher « les effets, vous voulez encore que j'en ignore la cause; eh bien ! \< je vais vous révéler ce que j'aurais dû apprendre de vous.
« Votre départ, Ignace, cache une fuite sous les dehors d'une « visite; vous nous quittez. Ne saurons-nous ni pourquoi, ni où « vous comptez aller ? Je connais votre caractère : ce que vous « méditez depuis si longtemps ne peut être une chose peu impor- « tante. Cependant, vous n'avez pris conseil que de vous-même; et