‹ Histoire de S. Ignace de Loyola, d'apr`es les documents originauxChapitre 12 sur 172 · PRÉFACE. XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XV

justifier, que de se montrer au grand jour. C'est là rendre à saint Ignace l'hommage dû, dit saint Grégoire de Nazianze, au mérite d'un ouvrier ; c'est montrer son ouvrage à celui qui ne le connaissait pas.

Ainsi parle Urbain VIII dans la Bulle de canonisation de saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. « Un homme vraiment choisi par le Seigneur pour être leur « chef afin qu'ils portent son très saint nom devant les nations et K< les peuples et amènent les infidèles à la vraie foi, réunissent K< les hérétiques à l'Église et défendent l'autorité de son Vicaire « sur la terre. »

l^'ir vcri\ que 1)1 prceelcgerat Doininus, ut eoruni dux foret qui portarent ejus sa7ictissimu))i novien coram oentiùus et popîitis, et injideles ad verœ Jidei cognitiotieni inducerent, et rebelles luereticos ad illitis unitateui revocarent, suique in terris vicarii auctoritatem de/enderent.

Daniel Bartoli, S. J.

Conformément aux décrets d'Urbain VIII, du 13 mars 1645 et du 5 juin 1631, nous déclarons que les grâces, les révélations et les faits merveilleux racontés dans ce livre et non approuvés par le Saint-Siège n'ont qu'une autorité purement humaine.

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yii\)vt premier. — Cl;apitre premier.

Famille, naissance, caractère de saint Ignace. — Saint Ignace est choisi de Dieu pour fonder la Compagnie de Jésus, combattre les nouvelles hérésies, convertir les Indes. — Il embrasse la carrière des armes. — Sa blessure.

j^AXS cette partie de l'ancienne Cantabrie

qu'on nomme aujourd'hui le Guipuzcoa, et

I qui s'étend au nord, le long de la mer, entre

fff les Pyrénées et la Biscaye, deux familles nombreuses, les familles de Balda et d'Ofiaz, tenaient un rang distingué parmi les plus anciennes et les plus illustres de la contrée. Depuis des siècles, elles possédaient des titres de seigneurie et jouissaient, dans le pays, d'une prépondérance marquée : un grand nombre de leurs aïeux s'étaient illustrés, dans les lettres et par les armes. L'alliance d'un héritier d'Onaz et de l'héritière de Loyola réunit les deux maisons qui se trouvèrent représentées en ligne directe par Don Bertrand d'Oiiaz et de Loyola ('). Don Bertrand, chef de la famille, avait eu treize enfiuits, cinq filles et huit crarcons, de Dona Marina Saenz de Licona son épouse.

Ignace ('), le dernier des huit enfants, naquit en 1491 sous le pontificat d'Innocent VIII et le règne de l'empereur Frédéric III. Il avait reçu de la nature les inclinations que donne la noblesse du sang : de la grandeur d'âme, de l'élévation dans la pensée, de l'ardeur pour la gloire, de l'aptitude pour tous les exercices chevaleresques, une grâce charmante dans les manières, enfin toutes les qualités et tous les mérites qui

Histoire de S. Ignace. i

doivent clistingut.r un jeune hoininc de haute naissance. A voir tous ces avantageas, .son père le jugea fait pour la cour, et l'y envoya tout jcnine encore, en qualité de page de Ferdinand, roi de Casiille ( ). Mais Dieu, en donnant à Ignace ce caractère et cette trempe d'càme, avait sur lui de plus grands desseins ; des dons si rares allaient, un jour, servir d'instruments h la grâce pour des vues bien différentes de celles que se jjroposaient et le père et le fils.

Il est certain, et Ignace le répétait souvent dans la suite (^), que ceu.\ qui paraissent destinés à obtenir les plus brillants succès dans le monde, sont ordinairement les plus propres aux grandes entreprises pour le service de Dieu. Il en fut lui-même un exemple frappant. Sa constance intrépid(% qui pour des motits humains lui faisait endurer les plus terribles douleurs, se changea en une patience inaltérable à supporter les rigueurs de la plus austère pénitence. Sa grandeur d'âme, dédaigneuse des pensées et des affections vulgaires, se porta tout entière vers laccroissement delà gloire de Dieu ; et cette généreuse intrépidité, qui l'avait dirigé vers le métier des armes, lui fit entreprendre plus tard de former, sous le titre militaire de Compagnie, un nouvel ordre religieux dont le but spécial devait être la défense de la foi et l'extension de la puissance et de la gloire de l'Eglise.

Ici s'offre l'occasion de faire observer, avec des Souverains Pontifes, d illustres Prélats et de nombreux écrivains, que, parmi tous les caractères distinctifs de saint Ignace, il en est un personnel et unique. Dieu enleva ce vaillant soldat à la milice séculière pour en faire le chef d'une nouvelle milice qui, avec d'autres armes et dans un autre genre de combats, devait tout à la fois servir l'Eglise par ses travaux et la défendre contre ses ennemis, contre le schisme désastreux de Henri VI 1 1, en Angleterre, contre l'apostasie de Luther en Allemagne, contre la rébellion de Calvin en P""rance {'"). Bien plus, pour réparer les pertes subies par l'Eglise en Europe, il devait étendre la foi dans les Indes, au sein des immenses possessions des deux couronnes de Castille et de Portugal. Cette conduite avait été celle de Dieu dès les premiers siècles de l'Église. S'élevait-il des hérésiarques, sur-le-champ, Dieu suscitait, tantôt des hommes habiles, tantôt

des Ordres relicfieiix spécialement destinés à les combattre ; c'est ainsi qu'il opposa le grand Athanase à Arius, iiasile à Eunoniius, Grégoire à Julien, Cyrille d'Alexandrie à Nestorius, Jérôme à Elvidius, Augustin à Pelage, et, pendant quatre siècles, aux fureurs des Albigeois et aux vices du monde entier, les Ordres des deux saints Patriarches, Dominique et P'rançois.

La naissance de S. Ignace, sa conversion, la fondation de son Ordre, coïncidèrent pareillement avec le besoin que l'Église éprouvait de nouveaux auxiliaires. On l'a remarqué encore, l'année même où Christophe Colomb concluait avec Ferdinand, roi de Castille, le traité qu'il exécuta quelques mois plus tard, en s'élançant à la découverte du nouveau monde. Dieu faisait naitre saint Ignace, sans doute aussi, dans la pensée que la conversion de tant de nations barbares serait le fruit du zèle et des travaux des enfants du nouveau patriarche. En 1521, Martin Luther déclare dans la diète de Worms, en présence de Charles- Ouint, son obstination dans l'hérésie ; il se retire ensuite à Wartbourg où. « nouveau Jean dans une nouvelle Patmos », comme il le dit audacieusement, il écrit contre les vœux monastiques un livre dont la lecture dépeuple, en peu de temps, un grand nombre de monastères. Or la même année, Ignace quitte le monde, se consacre à Dieu, et après avoir recouvré la santé, se retire dans la solitude de Manrèse, où, à la vive clarté des vérités éternelles de la foi, il compose son admirable livre des Exei'cices spirituels. C'est avec ce livre qu'il rassemble ses compagnons, fonde son nouvel Ordre et envoie dans les monastères une foule innombrable de sujets d'élite. Autres coïncidences frappantes : Ignace et Calvin se trouvèrent ensemble à Paris ("). Calvin y rencontre un puissant appui pour les erreurs qu'il veut propager. Ignace s'y attache un apôtre, Pierre Le Fèvre, dont la vie et la doctrine confondront l'hérésie. Enfin, Henri VIII, roi d'Angleterre, après s'être acquis le glorieux titre de défensnir de la foi, publie, en 1534, un édit par lequel il condamne à mort quiconque n'effacera pas le titre àç.pontife des livres où ce titre se rencontrera. La même année, Ignace forme le dessein de fonder la Compagnie pour défendre l'Eglise et le Souverain Pontife. Voyez encore comment les conquêtes de la foi catholique dans les deux Indes ont surpassé ses pertes dans quelques

parties du nord de rEuroi)c, et comment les faits ont montré que Dieu avait destiné le nouvel ordre à la conversion de ces nations infidèles. Un auteur n'a-t-il pas calculé que saint François- Xavier avait i;agné lui seul plus d âmes à Ji':su.s-Ciikist, que tous les hérétiques ensemble n'en avaient perverties (^) ? Que la divine Providence, tout en opposant le zèle d'Ignace à Luther, ait encore voulu donner à l'Église un apôtre et par lui des ouvriers apostoliques, des maîtres de la foi pour évangéliser les Indes, je puis en apporter le plus imposant témoignage.

Dans la bulle de canonisation de saint Ignace, Urbain V'III s'exprime ainsi : « Grégoire XV, notre prédécesseur d'heureuse « mémoire, considérant avec quelle ineffable miséricorde la Pro- « vidence divine, qui dispose et amène en leur temps tous les « événements de ce monde, a envoyé dans les siècles passés des « hommes distingués par leur science et leur sainteté, soit pour « porter l'Évangile parmi les idolâtres, soit pour extirper les « erreurs naissantes, reconnaît que Dieu en a agi de même en « ces derniers temps ; car les rois de Portugal ayant ouvert de « vastes champs aux travaux apostoliques dans les Indes orien- « taies et dans les îles les plus éloignées de l'océan, et le roi « catholique de Castille en ayant fait de même dans le nouveau « monde du côté de l'Occident, tandis que Luther et d'autres « hommes non moins dangereux entreprenaient, par leurs blas- « phèmes, de séparer du Saint-Siège apostolique les nations du « Nord, Dieu a suscité Ignace de Loyola, l'a retiré d'une manière « admirable du milieu des honneurs et de la milice du siècle, et « l'a rendu docile, sous la main divine, aux opérations de la « grâce. Après avoir fondé le nouvel Ordre de la Compagnie de « Jésus, qui, par son Institut même doit embrasser, entre autres « œuvres de piété et de zèle, la conversion des idolâtres, le retour « des hérétiques à la vraie foi et la défense de l'autorité des « pontifes romains, il termina par une précieuse mort une vie « dont la sainteté avait été admirable ("). » Ainsi parle le Pontife, mais revenons à la jeunesse d'Ignace.

Ignace était depuis quelques années à la cour du roi Ferdinand, lorsque, entendant parler des exploits de ses frères, il sentit s'éveiller en son âme une inclination jusqu'alors endormie. Il était d'ailleurs fatigué des frivoles assujettissements et de l'oisi-

veté de la cour. Il découvrit donc à Don Antoine Méinrique, duc de Najera, <(rand d'Espagnfi et vaillant chevalier, son désir de quitter la cour, pour la vie plus agitée des camps. Le Duc, dont il était parent, seconda ses projets, l'instruisit dans l'art de la guerre, et trouva dans son élève tant d'aptitude, qu'il le conduisit bientôt des premiers enseignements à une connaissance approfondie du métier des armes. Ignace passa promptement de la théorie à la pratique. Il se fit même comme simple soldat, et comme officier, une réputation de bravoure qui lui permit de parvenir bientôt aux postes honorables, récompense du mérite

mihtaire.

Sa conduite était alors plus conforme aux lois de l'honneur qu'à celles de l'Évangile. Jamais, il est vrai, on ne lui entendit proférer de parole qui pût faire rougir l'innocence ; mais il faisait profession envers les femmes, d'une galanterie à laquelle l'entraînait plutôt la vanité de son âge qu'un caractère vicieux. Il était doué d'un talent particulier pour apaiser les mécontentements des soldats, et, plus d'une fois, il calma les colères de partis prêts à en venir aux mains. Néanmoins, pour soutenir ou défendre sa propre réputation, son cœur était prompt à s'entlammer, et son bras à combattre. Un tel homme devait mépriser les richesses ; il le prouva bien après la conquête de Najera, ville située sur les confins de la Biscaye. Ignace l'avait livrée au pillage, pour obéir aux ordres reçus ; mais il ne retint pour sa part de butin que l'honneur de la victoire, et le triste plaisir de la vengeance. L'oisiveté et le jeu étaient sans attrait pour lui ; le temps qu'il y aurait consacré, il l'employait à composer des poésies en langue castillane sur des sujets sacrés ou moraux. Il fit même un long poème, en l'honneur de saint Pierre. Le Saint allait bientôt récompenser le poète, en rendant au soldat grièvement blessé la santé et la vie.

Telles furent les occupations d'Ignace jusqu'à l'âge de trente ans. Dieu le frappa alors d'un coup terrible, qui lui ferma la voie des honneurs militaires. Mais autant la sainteté personnelle et la conversion des âmes sont supérieures à toutes les gloires de la terre, autant la nouvelle carrière qui s'ouvrit devant Ignace, dépassa-t-elle tous les rêves qu'avaient jusqu'alors caressés ses ambitieux désirs.

HISTOIRE DE SAINT KiNACE DE LOYOLA.

A cette époque, l'empereur Cliarlcs-Ouint était loin ck; l'Espagne. Son absence avait enhardi à la révolte une partie de la Castille, (jui, sous Ui prétexte ordinaire de la liberté publi{|ue, servait en réalité les intérêts de quelqu(*s seigneurs mécontents. Le vice-roi de Castille, l'amiral Uon Frédéric, voulant pourvoir à la défense de plusieurs villes de son gouvernement (jui couraient risque de tomber aux mains des rebelles, fit venir de la Navarre des hommes et de l'argent. Il dégarnit ainsi de troupes et de munitions de guerre plusieurs places fortes. Henri d'Albret ou de Brit, dont le père Jean 1 1 1 avait été spolié de cette province par le roi Ferdinand d'Aragon, entreprit de la reconquérir. Il donna le commandement de son armée à André de F"oix, seigneur de Lesparre et frère cadet du fameux Odet de Foix, seigneur de Lautrec.

Le danger était imminent, le vice-roi de Navarre, Don Antonio Maiirique, accourut auprès du vice-roi de Castille pour réclamer des secours. Mais André de Foix. déjà maître de Saint- Jean-Pied-de-Port et d'autres points moins importants, avait mis le siège devant Pampelune. Les habitants, effrayés par les masses de troupes qui bloquaient la ville et désespérant de tenir jusqu'au retour du vice-roi, commencèrent à parler de capitulation. Ignace, qui commandait la place (^), leur fit en vain espérer de prompts secours ; en vain il leur reprocha cette lâcheté. Il n'en put rien obtenir. Il abandonna donc la ville et se retira dans la citadelle. Mais, là aussi, il trouva des troupes faibles et intimidées ; car les ennemis, déjà maîtres de la ville, s'apprêtaient à donner l'assaut.

Avant d'en venir là, André de Foix invita la garnison à parlementer, et aussitôt le commandant et plusieurs autres officiers s'y décidèrent. A la vue d'une pareille faiblesse, Ignace pensa que si quelques gens de cœur ne se joignaient à eux, ils accepteraient peut-être des conditions aussi humiliantes que désavantageuses. Il résolut de les accompagner dans ces pourparlers. Il fallait bien un homme aussi intrépide que lui; car les ennemis, fiers de leur supériorité, et encouragés par la reddition de la ville, se montraient intraitables. On prolongeait les débats ; on n'obtenait pas des conditions moins onéreuses. Se rendre, tel était le dernier mot des F^rancais ; et le commandant de la

citadelle prétextait la nécessité pour y consentir. A ce moment. Ignace, non moins humilie de la lâcheté des siens, qu'irrité de la dureté des ennemis, rompit avec énergie toutes les négociations et se retira dans la forteresse. S'il devait succomber, ce serait sous le nombre et non par l'efiet d'une indigne pusillanimité. Il ranima le courage des soldats, leur rappelant les devoirs imposés parla fidélité, et leur faisant espérer une récompense digne de leur courage. « Mieux vaut une mort honorable, ajoutait-il, qu'une honteuse capitulation. » L'assaut fut donné et repoussé avec une égale bravoure. En défendant un bastion que les ennemis s'acharnaient à escalader, Ignace fit des prodiges de valeur ('°). Cependant l'artillerie française tirait avec fureur contre les remparts. Dieu permit alors qu'une pierre détachée de la muraille vint frapper Ignace à la jambe gauche, tandis qu'un boulet, en ricochant, lui brisait la jambe droite ("). Abattu par ces deux coups, il tomba, et avec lui lléchit le courage des soldats qu'il animait de sa parole et de son exemple. La citadelle passait aux mains des Français, qui y entrèrent le lundi de la Pentecôte, 20 mai 1521 ('-).

Témoins de sa noble conduite pendant les négociations, et de son indomptable courage à défendre la place, les vainqueurs traitèrent leur prisonnier avec de grands égards par respect pour des vertus qu'on aime à rencontrer, même chez des ennemis. Cependant, l'état du blessé rendait nécessaires des soins plus éclairés que ceux qu'on pouvait lui procurer dans l'armée. Au bout de quelques jours,on le fit transportera bras, sur une chaise, jusqu'à Loyola. Bientôt, on s'aperçut que la jambe brisée avait été mal remise par le chirurgien militaire. Ignace était exposé, non seulement à rester misérablement estropié, mais encore à souffrir beaucoup, toute sa vie durant, si on ne la cassait de nouveau, pour rapprocher ensuite les os et les remettre à leur place naturelle. Sans s'effrayer de cette cruelle nécessité, le jeune guerrier donne toute permission aux chirurgiens. Pendant l'opération, il ne laissa échapper ni un cri, ni même une plainte. Mais la nature, épuisée par tant de souffrances, ne put résistera ce nouveau tourment. Le mal empirait chaque jour, lorsqu'une perturbation des humeurs vint encore aggraver la situation. Ignace était h. l'extrémité ; il demanda et reçut les derniers sacrements, puis, se disposa à la mort.

C'était la veille de la fête des Apùtres saint Pierre et saint Paul. Au dire des médecins, la journée suivante devait être fatale.Sans une crise favorable, survenue pendant la nuit, le malade était perdu. Ce fut du ciel (jue vint le secours. Cette nuit même Ignace recevait du prince des apôtres, une merveilleuse visite, et se trouvait aussitôt hors de tout danger. Sans doute, le premier des Papes manifestait ainsi son intérêt pour la vie d'un homme qui devait être un si vaillant champion de l'Église et du Pontificat Romain.

Dès ce moment les douleurs du malade s'apaisèrent, son estomac se rétablit, ses forces revinrent, et enfin sa guérison fut entière. Cependant, malgré l'habileté des chirurgiens qui lui avaient remis la jambe une seconde fois, l'os avait été brisé en tant d'endroits qu'il fut impossible défaire disparaître unecertaine difformité {'^). L'extrémité de l'os, mal rejoint, ressortait audessus du genou d'une manière fort sensible ; de plus, cette jambe était devenue plus courte que l'autre. Ignace attachait un prix extrême à ces avantages extérieurs. Il ressentit un déplaisir si vif de se voir réduit à un tel état, que, pour y échapper, toute souffrance lui paraissait légère. Dans cet espoir, il consentit à se faire ouvrir la jambe, à l'endroit où l'os était saillant et à le faire scier.

Au moyeri d'appareils de fer on devait, chaque jour, lui étirer la jambe pour la ramener à la longueur normale. En cette occasion, Ignace fit preuve d'une force d'âme extraordinaire. Les chirurgiens l'avaient prévenu que les tortures de ces opérations surpasseraient les douleurs déjà endurées ; or, non seulement sa résolution n'en fut pas ébranlée, mais quand on en vint à l'opération, il refusa de se laisser lier comme on le fait, en de pareils cas, à l'égard des hommes les plus courageux, pour éviter des mouvements pleins de dangers. Il supporta ces horribles souffrances,immobile,avec un visage impassible ; on eût dit un cadavre livré au scalpel, [)lutôt qu'un être vivant soumis à une opération douloureuse.

Tel était le courage d'Ignace. Il n'obéissait pourtant qu'à un excessif amour de lui-même ; il était martyr de sa seule vanité ! Néanmoins, il recueillit de cette épreuve un fruit réel ; car se rappelant plus tard les folies de sa vie passée, il se sentait animé

d'une plus vive ardeur h pratiquer des actes héroïques pour le service de Dieu ; il aurait rougi de moins souffrir pour plaire à Notre-Seigneur. qu'il ne l'avait (iiit jadis dans l'espoir de conserver de puérils avantages.

Le monde, en effet, n'était pas digne de posséder un si grand cœur; et cette âme. formée pour les plus hautes entreprises, se serait inévitablement perdue, si, toujours livrée à ses premières inclinations, elle n'eût enfin élevé ses pensées vers un but bien supérieur à ses premiers desseins. Dieu lui avait donné et conservé la vie pour la diriger vers de plus nobles fins. Si quelquefois la grâce opère, comme par miracle, des choses admirables par des hommes sans génie, sa puissance semble redoubler quand elle inspire de grandes âmes ; quand elle fait servir l'élévation de leurs pensées à des entreprises extraordinaires.

Ignace tenait sans doute pour une faveur céleste la guérison que saint Pierre ('^) avait lui-même daigné lui apporter ; mais il n'attribuait à son céleste protecteur d'autre fin que de vouloir lui conserver la vie, et non de l'exciter à rendre cette vie plus sainte. Tandis qu'il attendait impatiemment sa guérison, il essayait de tromper l'ennui d'une si longue oisiveté en occupant son esprit de ses vanités passées; il se demandait surtout quels étaient les moyens les plus efficaces de plaire à une personne qu'il aimait depuis longtemps ; et les difficultés d'une union que la différence des conditions rendait presque impossible, ne servaient qu'à en augmenter le désir ('-'). Mais les rêveries dans lesquelles il se perdait, toujours absorbé dans une même pensée, ne l'empêchaient pas d'en ressentir le vide et le néant.

Pour échapper, s'il se pouvait, à son ennui et à ses pénibles préoccupations, Ignace demanda quelqu'un de ces livres de chevalerie, oii d'agréables mensonges, mêlés aux plus étranges événements, charment l'imagination et abrègent la longueur du temps. Dieu permit que dans une maison où ces sortes d'écrits ne manquaient jamais, on ne pût alors en procurer un seul au malade. Deux ouvrages, cependant, s'y rencontrèrent, mais bien différents de ceux qu'il désirait : la vie de Notre-Seigneur, par Ludolphe le chartreux et la vie des saints ; tous deux étaient écrits en langue castillane ("'). La nécessité, plus que la dévotion, l'engagea à les lire. Mais les choses de Dieu renferment une

saveur tout autre que les choses de la terre, et souvent elles font sentir, à ceux nicme dont le goût est corrompu, qu'on ne peut commencer à les goûter, sans trouver fad(;s toutes les douceurs terrestres. Ign;icc lut bientôt avec avidité ce qu'il n'aurait jamais cru capable de l'inicresser. Le premier fruit de sa lecture fut une grande surprise à la vue des longues et rudes austérités auxquelles les saints s'étaient soumis pour dompter leur chair et amortir leurs passions. La grâce travaillant intérieurement, il se prit à réfléchir et se demanda pourquoi il n'aurait pas le courage d'imiter de tels modèles.

Ceux-ci avaient eu pour tout lit, une pierre ; ceux-là se ceignaient les reins d'une chaîne de fer et portaient un rude cilice. L'un veillait, en priant, des nuits entières : l'autre, après un jeûne de plusieurs jours, ne mangeait que des racines crues et ne buvait que de l'eau. D'autres encore s'enterraient au fond d'obscures cavernes ; ou bien, s'exposant au froid, à la pluie, à l'ardeur du soleil, ils entreprenaient de lointains pèlerinages.

« Eh quoi ! se demandait Ignace, ces hommes étaient-ils «de bronze ou de pierre ? Étaient-ils insensibles à ces tourments? « S'ils avaient la même nature que moi, ce qu'ils ont pu, me « serait-il impossible ? Ils ont méprisé les grandeurs et vécu dans « la chasteté : et pourtant plusieurs d'entre eux, d'un rang illus- « tre, d'un génie supérieur, avaient sans doute des sentiments « dignes de ces glorieux avantages ; et tous avaient une chair « fragile et des passions à combattre J Dépouillés de tout, << souffrant sans cesse, méprisant le monde, ils étaient heureux ! « Étrange phénomène ! Possédaient-ils donc quelques biens « inconnus, quelques charmes mystérieux ? Mais ce charme « secret, qui adoucissait pour eux les rigueurs de la pénitence, « n'est peut-être goûté que par ceux qui la pratiquent ; peut-être «n'est-il compris que quand on l'éprouve, fit si, moi aussi, je « revêtais un jour ces habits de pénitence et m'exposais aux « outrages et aux railleries du monde ? Si, retiré dans une soli- « tude. je n'y vivais plus qu'avec Dieu, domptant ma chair « coupable et expiant mes nombreuses fautes ? Que m'offrira le « monde en récompense de mes services, et que dois-je espérer « en souffrant pour lui ? Puis-jeen obtenir une faveur qui ne me « coûte plus qu'elle ne vaut ? Ces récompenses dureront-elles

€ même autant que je vivrai ? Ne me seront-elles pas ravies au « moment même où je les aurai acquises ? Si jusqu'à cette « heure j'avais autant souffert pour Dieu que pour des intérêts € temporels, ne serais-je pas devenu un grand saint ? Et si, pour « le devenir, je n'ai pas à faire davantage, ne sera-ce pas ma « faute, si je ne le deviens pas ?»

Tout absorbé par ces hautes pensées, Ignace laissait et reprenait tour à tour le livre. Mais cette lecture que la grâce accompagnait, le captivait : l'action de Dieu disposait insensiblement son âme au prodigieux changement qui devait faire de lui un des plus grands saints de l'Église.

Observons ici une chose digne de sérieuses réflexions : le but où n'avaient pu conduire Ignace, ni la crainte d'une mort prochaine, ni l'apparition de saint Pierre, ni le sentiment delà reconnaissance pour une santé miraculeusement rendue, la lecture de saints livres y prépara son cœur. Ce fut par cette voie que Dieu pénétra dans cette âme et y porta sa lumière.

A ces clartés, comparant sa vie avec celle des saints, Ignace conçut, et une vive horreur de lui-même, et l'ardent désir de devenir un autre homme. Ainsi, plusieurs siècles auparavant, le grand Augustin, qui ne s'était rendu, ni aux larmes de sa mère, ni aux prières de ses amis, ni aux exhortations d'Ambroise, tout à coup, à la lecture de quelques paroles de saint Paul, s'avouait vaincu et se convertissait. Admirable vertu des saintes lectures par lesquelles Dieu parle aux âmes ! On n'y cherche qu'un passe-temps, et peut-être même comme le bienheureux Jean Colombin que matière à railleries ('^), mais soudain la lumière se fait dans une intelligence pleine de ténèbres ; quelques lignes ont suffi à produire une conversion! Aussi la Compagnie de Jésus a-t-elle sagement consacré une grande partie de ses travaux à publier des livres de piété. Elle a voulu être utile aux âmes par un si puissant moyen, elle a voulu aussi rendre à Dieu ce qu'elle en avait reçu : n'était-ce pas en effet à cette source féconde qu'elle devait elle-même son origine ?

Cependant, la conversion d'Ignace ne fut pas l'ouvrage d'un seul coup de la grâce. Mille tentations l'assaillaient chaque jour, et l'esprit mauvais s'efforçait de détacher son cœur des vérités saintes (jui l'avaient pénétré; tantôt il ranimait son ardeur

militaire ; tantôt il rallumait la soif des honneurs dont il avait été si avide, ou les pr;nchants vers lesquels sa jeunesse l'entraînait avec plus de force ; puis s'offraient les railleries du monde sur un changement si extraordinaire, puis les mille conjectures qui, après avoir passé de bouche en bouche, seraient encore répétées dans les écrits des historiens. Ignace de Loyola, diraient-ils, ayant perdu la place de Pampelune, et n'osant plus paraître devant les hommes, s'était transformé en ermite pour ne pas s'entendre reprocher sa félonie, il s'était caché dans les forêts et enseveli tout vivant au fond des cavernes.

Ainsi, moitié par crainte, moitié par entraînement, cette dme trop faible encore pour résister, se laissait bercer par ces douces et séduisantes pensées de gloire ou de plaisir ; mais bientôt les remords de sa conscience la ramenaient à des lectures où elle retrouvait ses premières résolutions et une nouvelle vigueur pour repousser les assauts à venir.

Cette alternative de bons et de mauvais désirs se prolongea quelque temps ; mais enfin la victoire fut complète. Dieu, qui voulait que la sainteté, chez Ignace, fût l'effet de la conviction, et non d'un mouvement subit et impétueux, se servit de son propre jugement pour l'affermir dans ses résolutions.

Eclairé par ce flambeau, Ignace observa que la pensée de servir Dieu et le projet d'embrasser une vie austère remplissaient son âme d'une suave tranquillité qui semblait jaillir du fond de son être, et que les joies du monde ne lui avaient jamais donnée. Parfois, au contraire, sa pensée se reportait sur ses années écoulées : alors se montraient, dans un brillant lointain, les honneurs avec leur cortège de richesse, de gloire et de bonheur ;... quand tout à coup je ne sais quelle amertume, quelle profonde mélancolie le saisissait au cœur, comme pour lui faire sentir tout le néant de ces jouissances fugitives. Il y avait dans cette impression une haute leçon : comment, avec cette secrète tristesse, s'arrêter aux apparences dans l'appréciation des choses d'ici-bas ? Comment ne point balancer le pour et le contre, peser les avantages, scruter les inconvénients ? Félicités éternelles, l'on vous mettrait en comparaison avec ce qui passe comme une ombre! Et, après tout, qu'emporte-t-on au-delà du tombeau } Les biens terrestres ? Ou plutôt ne sont-ce pas d'amers

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