CHAPITRE V
M. DE LA SALLE LOU1 UNI MAISON A VAUGIRARD. — IL Y REÇOIT LES FRÈRES POUR LA RETRAITE. — 11. Y ÉTABLIT SON NOVK tAT
Dès que M. de la Salle fut revenu de la douloureuse surprise causée par la mort du frère Henri L'Heureux. il chercha dans la retraite de nouvelles lumières et un nouveau courage pour continuer son œuvre.
Dans le silence de la méditation, il se rendit nettement compte de La crise que traversait L'Institut. La moitié des Frères l'avait abandonné; la ferveur des autres sciait notablement attiédie. Depuis trois ans. un ou deux sujets seulemenl s'étaient présentés pour confbler Les vides. La saule des meilleurs était fort ébranlée: ils étaient menacés de succomber, comme frère L'Heureux, sous L'excès du travail '. Depuis sept ans. L'Institut ne semblait point avoir
1 Blain, p. 312.
SriTATION DE L'INSTITUT EN 1691 228
progressé : il n'y avait pas plus de sujets, et il y avait moins d'espérances. Tandis qu'en |(>K{ l'avenir s'annonçait plein de promesses après les premiers vœux , la situation précaire de I69i présageait la ruine à brève éehéanee pour l'entreprise des Ecoles chrétiennes.
Dieu releva, dans la prière, le courage de son serviteur. Soutenu par la grâce de sa vocation, le saint fondateur se mit en devoir de consolider l'Institut ébranlé.
Son premier soin fut de chercher, à la campagne, une maison peu éloignée de Paris, bien aérée, très solitaire, où il put refaire la santé des maîtres, les réunir pour des réeollections fréquentes et pour des retraites annuelles, les former dans un noviciat animé du plus pur esprit religieux. Il souhaitait de trouver un enclos convenable du côté d'Issv et de Yauq-irard. Le séminaire de Saint- Sulpice avait là ses deux maisons de campagne ', et M. de la Salle souhaitait vivement ne pas s'en éloigner. C'est là. en effet, qu'il trouvait ses meilleurs conseillers et ses plus fermes soutiens. De plus, il avait conçu le projet d'agréger sa communauté à celle de Saint- Sulpice, afin d'à — nivr -mu existence : peut-être faut-il placer à celte1 date les efforts qu'il fil pour consommer cette union '-'. Si « la diversité d'esprit et de fonctions ne permit pas de lui donner cette satisfaction qu'il réclamait avec instance du moins il resta très lié à la Compagnie et à la paroisse de Saint-Sulpice.
( n vaste enclos, situé à l'entrée de Yaugirard '% lui
1 Le grand séminaire de Saint-Sulpice avaif s;i maison de campagne au village d Issy; le petit séminaire avaii la sienne au village de Vaugirard , pie-,. le l'ancienne église, dans l'enclos où M. Olier avaii ouvert sou premier séminaire, en loil.Cel enclos est situé «n face du collège.actuel des Jésuites. — - Ce fait est connu par une lettre de M. Lescbassier, datée du 17 novembre 1706. Cette lellre ne dit pas-à quelle époque eut lieu
la lenl:ili\e; il sérail assez vrii iseinbla I île de la [.laeereu 1691. tGL Cornesperndance </<• MM. Tr&nscm et Leschassier, l. VII, p. 537, aux archives d, Saint -Solpioe. — "■ Faaiuuow, Vie>de M. <>/i»r, l. III. p, 152. - Cf. (i/.i nui.Ai . Histoire Se Vaugirard, \>. 144. t< Il esl probable que celte maison était située a l'angle de la me Copreaux et de la Grande-fine
parut propre à ses desseins. C'était une maison d'apparence modeste, ouvrant sur un grand jardin , assez écartée pour n'être point troublée par les bruits du village. M. de la Salle la loua au mois de septembre 1691.
11 y transporta d'abord les Frères malades de la communauté de Paris1. Plusieurs en effet étaient épuisés, tant les conditions dans lesquelles ils vivaient rue Princesse étaient dures : la maison était élroite et sans jardin; ils passaient six heures chaque jour dans des classes mal aérées; au travail de classe succédait la contention des exercices religieux, si bien que rame n'avait aucune détente. A Yaugirard, grâce à l'air pur et au silence de la campagne, les santés se rétablirent dans le calme du repos.
Le temps des vacances offrait au fondateur une bonne occasion de réunir les Frères. Tous avaient besoin de renouveler leur vie religieuse; quelques-uns, trop précipitamment appliqués aux écoles, manquaient de formation. Les Frères reçurent avec joie la convocation de leur père, et ils y répondirent tous avec empressement. De Reims, de Laon, de Guise et de Rethel , ils vinrent à pied : deux d'entre eux, le frère Jean -Paris, directeur de Laon, et le frère Jean-Henry, directeur de Reims, ne tinrent aucun compte de leurs infirmités et firent des efforts héroïques pour suivre la petite caravane2. Aussi édilié de leur courage que peiné de leur imprudence, le sage supérieur en prit occasion pour ordonner (pie. dans son Institut, les vieillards et les infirmes ne voyageraient pas à pied :!.
(aujourd'hui rue de Vaugirard). On a Longtemps nommé cette maison << la maison d.s Frères i) , quoiqu'elle soit devenue une hôtellerie assez renommée. Il y avail environ trois kilomètres de distance de la rue Princesse a cet enclos de Vaugirard.
1 Biais, p. :!li. — - Lucard , Vie..., |>. 103-105, d'après des Mémoires que nous n'avons pas retrouvés. Le frère Jean-Pâris était asthmatique et affligé d'une loupe .ni genou; le frère Jean-Henry soufïrail d'un rhumatisme articulaire. — 3 Cf. l.i Iiôyle.
RETRAITE A VAUGIRARD n:
La retraite s'ouvrit le 8 octobre, et elle dura dix jours. Absorbé par le soin de ses chers disciples, M. de la Salle ne put aller à Reims pour rendre les derniers devoirs à sa vénérable aïeule. Perrette Lespagnol, l'unique soutien qui lui restât dans sa famille; il concentra dans son àme la douleur de cette perte cruelle ', et il se livra tout entier à la formation de ses enfants.
11 les exhortait dans les exercices communs; il les prenait ensuite un à un en direction particulière. Jamais sa parole n'avait été plus chaude ni plus pressante. Ranimant dans leur cœur l'estime et l'amour de leur vocation, il déplorait avec eux leurs défaillances passées et leur inspirait un vif désir de la perfection. Sous l'action de sa parole, ils sentirent à quel point « ils avaient besoin d'un bon noviciat pour rallumer le feu céleste qui commençait à s'éteindre dans leurs cœurs- ».
La retraite finie, les Frères souhaitaient de ne point quitter leur père. Ils étaient convaincus « qu'une retraite de huit à dix jours n'était pas suffisante pour leur faire retrouver l'esprit intérieur, l'esprit de recueillement, d'oraison, de mortification, d'humilité et d'obéissance3 ». Le zélé supérieur profita de ces heureuses dispositions pour garder près de lui ceux qui n'avaient fait qu'un trop rapide noviciat. Pour les remplacer dans leurs écoles, il fit appel au dévouement des jeunes maîtres laïques qu'il avait formés dans son séminaire de Reims \
Ce fut pendant cette retraite prolongée qu'il contracta, avec deux de ses disciples les plus chers, un nouvel engagement à l'égard de son Institut. Craignant que la mort ne le surprît avant que l'œuvre ne fût solidement assise, il résolut de s'attacher deux Frères capables de la soutenir après lui. Nicolas Vuyart et Gabriel Drolin lui
1 Perrette Lespagnol mourut le 7 octobre 1001 , et fut enterrée dans l'église Saint- HÙaire. (Cf. dk la Guérivière, p. 72. Pour l'héritage, Jean-Baptiste ne parut point; il prit son beau-frère, Jean Maillefer, pour représentant. — ' Blain, p. 314. — 3 Ibid., p. 314. — * Ibid., p. 315.
parurent assez courageux et assez tenaces pour ne se rebuter d'aucun obstacle et n'être pas découragés par les contradictions et les persécutions. Tous deux entrèrent dans son idée, et, le 21 novembre I69i, ils prononcèrent solennellement le vœu dont voici la formule ' :
« Très sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, prosternez dans un profond respect devant votre infinie et adorable Majesté, nous nous consacrons entièrement à vous, pour procurer de tout noire pouvoir et de tous nos soins rétablissement de la société des Ecoles chrétiennes, en la manière qui nous paraîtra vous être la plus agréable et la plus avantageuse à ladite société; et pour cet effet, moi, J.-13. de la Salle, prêtre; moi, Nicolas Vuyart, et moi. Gabriel Drolin, nous, dès à présent et pour toujours jusqu'au dernier vivant, ou jusqu'à l'entière consommation de l'établissement de ladite société, Faisons vœu d'association et d'union pour procurer et maintenir ledit établissement, sans nous en pouvoir départir, quand même nous ne resterions que nous trois dans ladite société, et que nous serions obligez de demander l'aumône et de vivre de pain seulement. En vue de quoi nous promettons de faire, unanimement et d'un commun consentement, tout ce que nous croirons, en conscience et sans aucune considération humaine, être pour le plus gTand bien de ladite société, l'ail ce vingt-unième novembre, jour de la Présentation de la très sainte Vierge, 1691, en foi de quoi nous avons signé ; Jean-Baptiste de la Sai.it. , Nicolas Vuyart, Gabriel D»oun.
Par cet acte solennel, qui unissait trois âmes en une même volonté, M. de La Salle prétendait donner à son œuvre une base indestructible. Mais la Providence voul;iil que L'édifice reposai sur lui seul; c'est c< que L'avenir démontra. Car Nicolas Vuyarl abandonna L'Institut qu'il
N'ayant pas retrouvé l'original de cette consécration, nous La il<mqods ■! iprès Bi un . p.
RELATIONS AVEC LES ITiERES 229
avait juré de soutenir1. Gabriel Drolin lui demeura fidèle, il est vrai, jusqu'à la mort-; mais il n'en fut jamais, nous le verrons, l'inébranlable colonne.
M. de la Salle et ses deux compagnons formaient, dès lors, comme le cœur de l'Institut. De ce centre embrasé du plus pur zèle, la vie se répandait, forte et active, dans tous les membres. Au bout de quelques mois3, sous la double influence de la solitude et de la grâce, les Frères apparurent comme transfigurés. Dès que le Saint « les vit tels qu'il les avait désirez, intérieurs, recueillis, mortifiez, pénitens, d'une soumission et d'une obéissance aveugle ' , il les renvoya dans leurs écoles; il avait la certitude qu'en faisant des religieux parfaits, il avait préparé aux pauvres des maîtres excellents.
Comme il avait expérimenté la puissance de son action personnelle sur chacun d'eux, il ne voulut pas qu'elle 'Vit suspendue par la séparation. Désireux de l'exercer encore à distance, il ordonna à tous les Frères, en les congédiant, de lui écrire tous les mois, pour lui communiquer leurs dispositions intérieures et recevoir ses avis s. Les Frères acceptèrent avec joie une règle qui avait, à leurs yeux, le double avantage de les lier plus étroitement à leur père et d'assurer leur persévérance. A partir de 1691, cette « reddition de compte » se fit régulièrement dans l'Institut.
Avec une grande simplicité d'âme, les Frères exposaient au saint fondateur leurs peines, leurs tentations, leurs difficultés, leurs défauts. Sans que cette correspon. dance devînt, à proprement parler, une confession, elle révélait clairement les dispositions intérieures et les ten-
' r.i.MN. p. :ti:{. — 2 Ibld.., p. 314. Gabriel Drolin fonda la maison de Rome en 1700 et y demeura vingt-huit ans. Ce fut un religieux toujours édifiant; mais les lettres du Saint montrent qu'il n'avait pas 1rs qualités d'un administrateur. — :; Los biographes ne nous disent rien de précis sur la durée <\c cette retraite. Blain, p. 315, insinue qu'il les garda " yusquà la lin de l'année ». \ons croyons que cela signifie jusqu'en décembre au moins. — * Blain, p. 315. ' Mao i i:i i r, p. 102.
dances , si bien que le supérieur voyait sans ombre , jusque dans les derniers replis, le cœur de ses enfants. C'était une lourde tâche pour lui que de répondre à toutes ces lettres de direction ; il le faisait néanmoins avec une grande fidélité, persuadé qu'il était ainsi, près des Frères, l'instrument de la grâce divine.
Ces réponses étaient généralement courtes, d'un style simple, mais toutes empreintes d'esprit de foi et marquées au coin d'une affectueuse fermeté. Nous en citerons quelques extraits.
« J'ay bien de la joye, mon très cher Frère, de la bonne disposition que vous avez de travailler fortement à vous corriger de vos défauts et de vous vaincre, lorsque l'occasion d'impatience se présente ; recourez beaucoup à Dieu pour travailler de votre côté à la vaincre... Vous avez raison de croire que les réflexions que vous faites de temps en temps sur la difficulté de votre état sont une illusion du démon, qui voudrait vous décourager et vous empocher de souffrir avec amour les peines de votre état1... Il est certain, mon très cher Frère, qu'un peu d'humilité vous ferait grand bien; vous estes trop orgueilleux, c'est un grand mal en vous. A moins que vous ne vous appliquiez à la mortification de l'esprit et des sens, vous déchoirez insensiblement de la vertu... Je ne suis pas surpris sy vous me dites que vous pensez rarement à Dieu ; quel moyen autrement ! vous avez horreur pour toutes les vertus, vous n'en pratiquez pas; on ne pense à Dieu qu'autant qu'on a de l'amour pour luy-... C'est une grande science que de seavoir se taire bien à propos... Soyez bien exact au silence; c'est un des principaux points de régularité, sans lequel une maison tombe dans le désordre3... Appliquez-vous à la présence de Dieu, mon très cher Frère, regardez-en la pratique comme votre
1 Recueil des Lettres, conservé à la maison mère des Frères, Q° '• — / ettres, n° s. :' Lettres. n° 17.