CONVERSIONS D'ECLAT
L'afiabilité de Jean -Baptiste, si accueillante pour les gens vertueux, devenait, près des pécheurs, une sorte de séduction. Sa douceur les gagnait et ouvrait leur cœur; sa patience ne se lassait point de leurs longs discours ; l'esprit de Dieu qui parlait en lui s'emparait de leurs âmes: ils échappaient rarement à son action. Plusieurs conversions d'éclat s'opérèrent par ses mains; le souvenir s'en est conservé dans l'Institut, et nous devons à la gloire du serviteur de Dieu de les citer ici 1 .
Un jeune homme de grande naissance, ayant de l'esprit et du savoir, mais livré à toutes les passions d'une jeunesse vicieuse, voulait, par ambition, entrer dans les Ordres sacrés. Un tremblement nerveux, fruit de ses honteuses débauches, l'en avait fait écarter. Mais, pour satisfaire ses vues ambitieuses, il avait eu recours à la fourberie : repoussé de l'ordination, il avait surpris par fraude des lettres de prêtrise. A plusieurs reprises, il se mit en nu-sure de commettre l'horrible sacrilège de monter à l'autel; il se trouva chaque fois empêché, comme miraculeusement, par de violentes crises de nerfs. Comme la foi n'était pas éteinte dans son cœur, des accès de remords tourmentaient son àme, lorsqu'il s'était abandonné à ses débauches et à ses sacrilèges. Après quelques années de criminels plaisirs, après avoir épuisé les coupables joies du monde, l'existence lui pesa, l'inquiétude l'envahit, une noire mélancolie commença l'expiation de ses fautes. Sous le poids de la tristesse et du désespoir, il s'ouvrit à un ami des peines cuisantes donl il souffrait. Le remède a son mal était une bonne confession générale : son ami le lui indiqua. Mais où trouver un confesseur ? Il lui fallait un confesseur assez patient pour écouter jusqu'au bout le long récit de ses débordements; afin de s'épargner la honte d'une telle démarche, il voulait un
1 Nous empruntons ces Faits à Blain, t. II, p. 338 et suivant' M au lefer, passim.
confesseur éloigné et inconnu, avec lequel il n'eût aucune autre liaison. Après avoir été conduit à la Trappe, près du célèbre abbé de Kancé. qui n'en put rien tirer, il lut amené à M. de la Salle, qui devait être pour lui l'instrument de la grâce. L'air affable et les manières distinguées du serviteur de Dieu gagnèrent sa confiance : il trouvait Ir confesseur idéal qu'avait rêvé sa pauvre âme troublée. Il triompha en effet de ses répugnances et se déchargea, aux pieds du Saint, du pesant fardeau qui l'oppressait. En recouvrant la grâce, il ne cessa pas d'être en butte aux tempêtes de la tentation et aux agitations des scrupules. Mais son charitable médecin le garda près de lui. jusqu'à ce qu'il eût opéré sa complète guérison. L humble pénitent ne survécut pas longtemps à cette heureuse conversion: la mort acheva sa délivrance. Il enseignait les enfants à l'hôpital de Soissons. où M. de la Salle l'avait envoyé, lorsque la main de Dieu lui ouvrit les portes du ciel ; il mourut dans les sentiments de la plus chrétienne résignation, bénissant le nom de celui qui l'avait sauve. Jean -Baptiste fit un jour, dans la forêt de Yillers-Coterets, une rencontre périlleuse. Un homme à figure sinistre, travesti en ecclésiastique, se joignit à lui. Dans le cours de la conversation, il découvrit que celait un magicien, tenant école de sorcellerie, qui ne reculait devant aucun sacrilège, jusqu'à célébrer la messe sans avoir reçu les Ordres sacrés. En face de celte âme si corrompue et si profondément engagée au démon, il sentit son zèle s'animer, et il parla avec tant d'ardeur et tant dr charité, qu'il gagna la confiance de ce misérable et le détermina a sortir de sa mauvaise voie. Comme il etail encore retenu en province par les affaires, il adressa son magicien aux Frères de Pari-, cl lui ordonna, en attendant son retour, de préparer son âme a la grâce du pardon par la prière et la pénitence. Le Frère directeur j averti par lettre du caractère étrange de ce pensionnaire, le tint enfermé sous la clef, par peur de ses maléfices
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Lorsque noire Saint fut rentré à Paris, il acheva l'œuvre commencée sur le chemin; après avoir affermi son pénitent dans la pratique de la piété et de la vertu, il lui procura une position de maître d'école dans un hôpital1.
Une autre fois, M. de la Salle revenait de visiter ses maisons de Champagne., lorsqu'il rencontra, sur la route de Soissons, un jeune Hollandais de fort bonne mine qui se rendait à Paris pour faire fortune. C'était un calviniste très attaché à son parti. Pris de compassion pour cette àme égarée, notre Saint se crut tenu de travailler à sa conversion. « Il se l'attacha par ses manières douces et insinuantes , le défraya de tout le reste du chemin , et , à son arrivée à Paris , il le logea avec lui dans sa maison du noviciat à Yaugirard -. » Le jeune hérétique était touché des procédés du Saint, il admirait l'ordre et le recueillement des novices ; mais il ne se rendait pas aux exhortations et aux raisonnements, tant ses préjugés étaient enracinés. Cependant, à force de prières et.de jeûnes. M. de la Salle finit par vaincre ses résistances. Ce retour à la foi catholique , d'autant plus sérieux qu'il avait été plus longuement disputé, consola le cœur de M. de la Salle. Après l'avoir fait abjurer entre les mains du curé de Saint-Sulpice, il le garda plusieurs mois encore dans son noviciat, afin de compléter son instruction. Le néophyte devint, à son école, si éclairé dan> la loi catholique et si zélé pour la répandre, qu'il voulut retourner clans sa patrie pour la prêcher à sa famille et à ses amis. M. de la Salle, toujours généreux, fit les frais du voyage ; il s'en trouva bien payé, lorsqu'il apprit, plus tard, tous les fruits de grâce que son pénitent avait produits parmi les siens 3.
(Quelque temps après, on lui amena un jeune homme de condition, âgé de dix-huit ans, que sou titre de cadet
1 P-i.ain. t. II, p. 540. — J Maii.li:i kr, p. 138. — :: Blain le dit Kco-,syir,. p. 345-346; Maillefer, Hollandais, p. 138.
destinait à l'état ecclésiastique, mais que ses mœurs dissolues en rendaient absolument indigne. Il avait été confié aux Oratoriens du faubourg Saint- Jacques, à Paris; mais, trompant la vigilance de ses gardiens, le jeune prisonnier, poussé par des passions ignobles, sautait par-dessus les murs pour courir au jeu ou aux maisons de débauche. La famille et les Pères désespéraient de cet enfant prodigue, lorsque l'idée leur vint de le confier à M. de la Salle. Au noviciat des Frères, il se sentit fout à coup pénétré de repentir : le silence rigoureux delà maison, la modestie et la piété des novices, la sainteté de leur père, la politesse de ses manières, jointes à l'action d'une parole si surnaturelle, tout agissait sur lui. Vaincu par la grâce, il rougit de ses désordres, il s'en accusa humblement, puis il se mit en devoir de les réparer par une vie pénitente. La vue des fervents novices le porta à une sainte émulation ; il s'appliqua comme eux à une vie pauvre et mortifiée; rien de bas ne le rebutait: l'oraison faisait ses délices. Pour ne plus sortir d'une maison où il avait trouvé la vie de l'àme, il résolut de prendre habit de Frère. Les résistances obstinées de sa famille ne l'arrêtèrent point. Mais ses parents, humiliés de voir sur les épaules de leur fils la robe et la capote des Frères, le firent enlever de force de ce noviciat, pour le placer malgré lui dans une communauté qu'ils estimaient plus digne de leur noblesse. Le pauvre enfant. dont le cour était resté dans la maison des Frères, mourut au bout de deux ans. du chagrin d'en avoir été violemmenl arrache '.
Ces conversions d'éclat lui attirèrent une nombreuse clientèle de pécheurs. Sans doute, il fut trompé parfois, cl son zèle échoua devant des cœurs endurcis ou des âmes déloyales2. Mais, le plus souvent, ses efforts étaient
1 Iîiain. i. II. p. 346-348. Maillefer . p. I i > 7 . — - Blain en rapporte [ues exemples t. II, p. : i