DIFFICULTES AU SUJET DE LA CHAPELLE
plaint de l'absence des Frères: mais, depuis la suppression des chapelles privées, il ne voulait pas que la moindre exception donnât prétexte de faire renaître les abus du passé.
M. de la Salle écouta avec respect les raisons du pasteur et il en reconnut toute la portée. Il protesta de la soumission de la communauté à son égard. Mais, en même temps, il le pria de considérer sans prévention les motifs qui lavaient fait agir1.
« Si la règle d'assister à la paroisse peut recevoir des exceptions, dit-il. accordez-la à une troupe déjeunes gens qui ne peuvent sans danger sortir de leur maison. Vous sçavez que le noviciat de cette maison est composé de jeunes gens nouvellement sortis du monde ; ils n'en ont pas encore perdu les impressions, et il serait dangereux pour eux de les exposer trop tôt à y rentrer. Les grandes assemblées qui se tiennent dans votre paroisse, à cause de la proximité de Paris, où il se rencontre de jeunes libertins, qui se lâchent sans discrétion à dire de mauvaises plaisanteries et à railler nos Frères, sont capables de les dégoûter de leur vocation. Voilà les raisons qui m'ont déterminé à solliciter la permission d'ériger cette chapelle domestique. Respectez le privilège que notre commun archevêque m'accorde d'établir une communauté et d'ériger une chapelle ; car ce privilège semble emporter avec soi l'exemption des devoirs de la paroisse. En effet, pouvez-vous exiger de ceux qui ont des règles, des exercices et un train de vie tout autre que celui des séculiers, qui, en un mot, forment une espèce de paroisse régulière, de se trouver dans la vôtre, où il n'y a rien à gagner pour le bien de leurs âmes? »
Pour faire goûter plus sûrement ses raisons et pour marquer plus publiquement sa dépendance. M. de la Salle promit d'assister de temps en temps aux offices de
1 Le texte qui suit est une combinaison de Blain et de Maillefer.
l;i paroisse, el d'y aller dire la messe, avec les Frères, tous les premiers jeudis du mois. Cette promesse, à laquelle le Saint demeura très fidèle, apaisa momentanément le curé de Vaugirard. Mais, dans la suite, chaque lois qu'il rencontra les Frères et leur supérieur, il ne manqua point de renouveler ses plaintes et ses reproches. Le jour de la fête du saint Sacrement, lorsqu'il s'aperçut de l'absence des Frères, il courut au noviciat et troubla, par une scène violente, le silence de ce lieu recueilli. M. de la Salle, qui ne se déterminait jamais que pour de bonnes raisons, laissa passer l'orage, écouta tout avec patience, mais ne céda point.
Ces difficultés entre les paroisses et les communautés religieuses ont existé dans tous les siècles. Elles étaient bien autrement graves, lorsque les communautés, non contentes de rester chez elles, attiraient dans leurs chapelles les fidèles du voisinage et dépeuplaient ainsi les églises paroissiales. Du moins, chez M. de la Salle, la chapelle, étant fermée au peuple, ne devenait pas un danger pour la paroisse. Fins lard, à Rouen, de semblables contestations s'élèveront encore, et les démêlés avec le curé de Saint -Sever jetteront une note triste sur les derniers jours de notre saint. A Vaugirard. la lutte ne fui p;is de longue durée, parce que M. de la Salle dut bientôt rentier à Paris avec son noviciat.
Le nouveau curé de Saint -Sulpice l'y appelait.
M. Baudrand ne gouvernait plus alors cette paroisse. 1 ne attaque de paralysie l'ayant mis hors d'état d'exercei son ministère1, il avait resigne sa cure en faveur de M. de la Chétardye*. Celui-ci vivait, depuis plus de
1 M. Baudrand mourul le 10 octobre L6ft9, trois ans après avoir donné s., démission. — s M. Trotti de La Chétardye, né à Exideuil, dans le Limousin, le 23 novembre 1636, entra à Saint- Sulpice fe 34 décembre 165" Vfiglié à la Compagnie en 1663, il enseigna d'abord au Puy, puis dirigea le séminaire de Bourges. Il devint curé de Saint- Sulpice le 13 février 1696, céda sa cure à M. Langue! de Gergy Le -I juin ITIi . el mourtrl le 29 juin 1 71 i.
M. DE LA CHÉTARDYE 283
trente ans. éloigné de Paris: mais il avait été désigné par ses talents et par son zèle pour l'importante succession de M. Baudrand. Après avoir professé la théologie au Puy-en-Yelay, il avait dirigé, avec une sagesse remarquée, le séminaire de Bourges. A Paris, il devint l'objet de la plus haute considération. Louis \IY le prit en une telk* estime, qu'il voulut lui confier, en 17<>2. l'évèché de Poitiers. Edifié par le refus de l'humble curé, le roi le choisit pour son confesseur en 1709. M. de la Chétardye se récusa encore une fois, et c'est ainsi que le Père Letellier succéda au Père Lachaise près de la personne du souverain '. D'une charité aussi généreuse qu'habile à se créer des ressources. M. de la Chétardye nourrit jusqu'à quinze mille pauvres durant les malheurs de 1 709. Le bruit de ses vertus se répandit, avec ses ouvrages, jusqu'à Rome, et deux brefs du pape Clément XI donnèrent à ses derniers jours l'auréole d'une glorieuse récompense2.
M. de la Salle ne connaissait point le nouveau curé de Saint-Sulpiee. Trouverait-il en lui un protecteur aussi zélé qu'en MM. de la Barmondière et Baudrand ? Il avait d'autant plus lieu de s'en inquiéter, que presque tout son Institut était comme dans la main du curé de cette paroisse.
Son anxiété ne fut pas de longue durée. A peine installé dans sa cure, le 13 février 1696, M. de la Chétardye tourna ses regards vers l'œuvre des écoles chrétiennes et charitables et prodigua ses sympathies aux Frères ainsi qu'à leur pieux fondateur. Ce fut à tel point, qu'il « parut envier à M. de la Salle lui-même l'honneur d'avoir donné à l'Kglise un Instilul si nécessaire; en effet,
'■ Nous empruntons ces détails à l'histoire manuscrite îles Car*
. par M. Gosselin {Archives 'le Saint-Sulpice . Cf. les Sai/its Prêtres nu XYIi su-cle, par Grandet, édition Letourneau. — 2 Gosselin, Curés de Saint-Sulpice, p. ITn i Archives de Saint-Sulpice .
il s'en déclara le père, le défenseur et le promoteur1 ». .< Pendanl toute sa vie, il montra un cœur de père pour ks disciples de M. de la Salle2. »
Il commença par visiter les écoles ; « il les trouva remplies de pauvres enfants, et reconnut que les Frères qui les enseignaient étaient encore plus pauvres que leurs écoliers3. » Il résolut sur-le-champ « de pourvoir à leurs nécessités les plus urgentes. Il prit, dès ce jour, les écoles et les Frères sous sa protection, et veilla à ce qu'ils ne manquassent de rien, de sorte qu'on eût dit qu'il n'avait pas d'autre occupation'1 ».
Non content de veiller aux intérêts temporels des Frères. M. de la Chétardye s'empressa de créer de nouvelles écoles. Le quartier des Incurables était trop éloigné des écoles déjà fondées à la rue du Bac et <à la rue Princesse. Une école y fut ouverte, rue Saint-Placide, et, dès le mois de décembre 1697, quatre classes suffisaient à peine à recevoir les enfants des pauvres5.
Des relations étroites s'établirent bientôt entre le curé de Saint-Sulpice et le fondateur des Frères. M. de la Chétardye conçut la plus haute estime pour la vertu et les talents de M. de la Salle et résolut de l'attacher plus particulièrement à sa personne. Il en trouva l'occasion dans une visite qu'il fit au noviciat de Vaugirard ''.
Celle maison lui parut si délabrée et si étroite, qu'il
1 Blain, p. 355-356. — - Simon di Doncourt, Remarques historiques, I, p. 57. Nous ferons observer ici que les documents sulpiciens s'accordenl avec les biographes de notre saint pour affirmer que M. de la Chétardye fut, toute sa vie, un protecteur zélé pour les Frères. Blain, p. 355-363, se complaîi à le répéter. Maillefer, p. Ii:i-lii, ne parle pas autrement. Aussi croyons-nous que Blain, dans la suite de sou histoire, a manqué de modération, lorsque, copiant des Mémoires exagérés, il représente M. de la Chétardye comme le persécuteur oV M. de la Salle el des Frères. — :: Maillefeb, p. I 43. — ' Ibid., p. 143- 144. — 5 Remarques historiques, t. III. p. 158. L'étai des Écoles relevé ni 1697 montre que 1rs biographes on! eu tort de rejeter à 1698 la fondation <lr l'école Saint-Placide. Les Incurables son! aujourd'hui l'hôpital Laënnec, rue de Sèvres. — ' Nous suivons ici le récil de Maillefer, p. I 44. — Maillefer, p. I i i.
DEPART DE VAUGIRARD 28b
engagea M. de la Salle à transférer son noviciat à Paris. M. de la Salle goûtait ce projet, car il y avait pensé luimême. Mais, fidèle à consulter en tout la volonté de Dieu, il prit le temps de prier avant de se résoudre. Il lui parut, devant Dieu, que ce changement serait très avantageux : la maison de Vaugirard était froide et mal fermée , il ne convenait pas d'y exposer plus longtemps la santé des jeunes novices; depuis que le Ciel donnait à l'Institut la bénédiction du nombre, elle était devenue insuffisante: enfin, s'il vivait à Paris, à proximité de ses nombreuses écoles. M. delà Salle aurait plus de facilité pour diriger les Frères.
Ces raisons le décidèrent à se rendre aux sollicitations de M. de la Chétardye. Une maison spacieuse et bien aérée, située près du couvent des Carmes, sur le chemin de Vaugirard1, fut louée pour seize cents livres, et le noviciat y fut transféré le 1S avril 1698.
1 Cette maison était située au coin de la rue de Vaugirard et de la rue Notre-Dame-des-Champs ; elle affleuraii aux nos 59, 01 . 63 de ht nie actuelle de Vauerirard.