CHAPITRE X
M. Dl LA SALLE SE PREPARE A UN"] L0NGU1 IBSENCE. IL VISITE VVIGXOX, vLAIS , LES VANS, MENDJ , UZÈS
Le dépari de M. de la Salle, au milieu du procès Clément, n'eul |>oiiil le caractère d'une fuite1. Ce voyage, en effet, étail décidé depuis le mois de septembre 1711. Lorsqu'il avail été brusquemenl rappelé à Paris par la trahison de l'abbé de Saint-Calais, le serviteur de Dieu avait résolu de revenir dans le Midi pour y consolider se- établissements el y ouvrir un noviciat. Cesl pourquoi . des qu'il cul recueilli cl remis en des mains qu'il croyail sûres les pièces de sou procès, il parti! pour la Provence. Il n'avail aucune intention de se soustraire a La souffrance el à l'humiliation, puisque dail-
1 ( '.Vsl ainsi que l!i \i\. l. Il, p. 81, représente son dépari de Paris. Nous croyons mieux rester dans l'histoire, en donnant à ce fait une autre interprétai i<>n.
PREPARATION DE L'ABSENCE fc83
leurs il avait pleine confiance dans la justice de sa cause; il montrait seulemenl qu'il avait plus de souci des intérêts de son Institut que de la défense de sa propre réputation.
Il avait trop de sagesse pour ne pas régler, pour le temps que durerai! sou absence, le gouvernement de ses communautés du Nord. « Il examina avec soin devant Dieu lequel des Frères il devait substituer en sa place pour conduire la Société. Il y en avait plusieurs qui avaient de l'âge, de l'esprit, du mérite et de l'expérience, et qui paraissaient dignes de son choix. Toutefois il donna au frère Barthélémy la préférence, parce que celui-ci réunissait en lui les qualitez propres au gouvernement : la régularité et la vigilance, la doueeur et la fermeté, la piété et la discrétion... Cependant, avant que de se déclarer, il voulut faire sur le Frère de nouvelles épreuves, et voir si sa vertu ne se démentirait poiid. L'ayant trouvé solide et inébranlable, il lui lit ouverture de son dessein, lui donna \v< instructions nécessaires pour maintenir l'ordre et la régularité, et lui apprit la manière dont il devait se comporter en son absence1. »
Le frère Barthélémy eut ainsi l'occasion de révéler les aptitudes qui devaient le désigner, quelques années plus tard, pour la supériorité. Durai) I les deux années qu'il cui à gouverner la communauté de Paris, au milieu de difficultés que nous exposerons plus loin, le frère Barthélémy demeura tidèle à l'esprit du saint fondateur, et ne démérita jamais de sou affection. S'il parut quelquefois timide et indécis, c'esl qu'il ne pouvait exercer le pouvoir avec la même autorité que s'il eût été publiquement établi et reconnu pour le représentant du supérieur. C'était par motif de prudence que M. de la Salle n avait pas déclaré qu'il investissait le frère Barthélémy de sou
1 Blain, t. il. Vie du frère Barthélémy, p. 16. Nous laissons ici la parole à Blain, pour lui faire prouvera lui -mênie que le départ dé M. de la Salle ne ressemblait point ;'i une fuite.
autorité; car, depuis 1702. il y avait toujours, officiellement du moins, un supérieur ecclésiastique chargé des Frères de Paris. D'ailleurs, M. de la Salle ne pensait pas que sou absence dûi se prolonger, el il comptait bien rester en relations avec les Frères.
Pour toutes les maisons situées hors de Paris, le frère Joseph avait élé nommé visiteur par un aele authentique du 16 novembre 171 l1. Les principales maisons étaient administrées par des Frères qui avaient la conlianee du serviteur de Dieu2. Tout paraissant bien réglé, M. de la Salle quitta Paris au mois de mars 1712.
Il commença ses courses apostoliques par Avignon, où il arriva vers la fin du Carême3. Sa présence combla de joie tous les Frères, d'autant plus qu'ils ne l'attendaient pas. Il demeura près d'un mois parmi eux. Son premier soin fut, comme Tannée précédente, de les mettre en retraite. Pour renouveler leur ferveur, ses exemples faisaient plus encore que ses paroles. Le Frère delà petite classe étant tombé malade, l'humble supérieur prit sa place avec la plus grande simplicité : il lit l'école aux plus petits enfants, cl les conduisit en rang à l'église avec le frère Bernardin. In jour que, dans l'église des Grands-Augustins, le serviteur de Dieu montait au saint autel, un étranger fut si frappé de l'air de sainteté qui rayonnait sur sa physionomie, qu'il s'approcha discrètement du frère Bernardin, et lui demanda le nom du prêtre qui célébrait la messe. Comme le Frère, qui surveillait alors les écoliers à genoux el en prière, lui répondait que c'était l'instituteur de l'œuvre qu'il avait sous les yeux : « J'ai bien pensé, s'éeria-t-il . qu'il fallait que ce fût un grand homme de bien v. »i
Son séjour à Avignon parut aux Frères de trop courte
1 La pièce authentique se conserve aux Archives des Frères. — 1 Lucard, Annales, t. 1, |i. l~'.'i, iinli<|in- cettte distribution des chargea
dans l'Institut. — ' M \n i i I i n . p. 'J 1 1 "2 . Bl vin . t. II , p. 81 . — ' Archive! <!<■ \ '.incluse . série II. liasse T.
VISITE A AL Al S ET A.UX VANS 485
durée. Pour retenir leur père, ils lui représentèrent combien sérail dangereuse la traversée des Cévehnes. Les huguenots, en effet, connus dans ces pays sous le nom de Camisards, domptés, mais non soumis, s'étaient cantonnés dans quelques retraites inaccessibles, d'où ils sortaient pour ravager les campagnes ; les prêtres catholiques surtout avaient le privilège de provoquer leur fureur, el ces fanatiques les immolaient sans pitié à leur haine aveugle1. Confiant dans la Providence. M. de la Salle ne se laissa point arrêter par dr> appréhensions pourtant si fondées. Il prit la route d'Alais vers la fin d'avril.
L'école d'Alais était prospère, grâce à la sollicitude dont l'évêque l'entourait. Peu de jours auparavant M. de Saulz avait obtenu de la municipalité qu'un logement plus convenable et plus sain fût concédé aux Frères2. Personne n'entoura M. de la Salle plus que ce pieux prélat. Ce dut être pour le serviteur de Dieu une joie bien profonde de recueillir sur les lèvres de l'évêque l'éloge de ses disciples. Depuis l'ouverture des écoles. en effet, les enfants avaient plus de tenue el de piélé: le nombre des hérétiques diminuait, la religion catholique gagnait en faveur près de la population '. Ainsi . les espérances que la saint fondateur avait placées dans celle œuvre d'Alais se trouvaient pleinement réalisées. Pour se dérober aux marques de vénération dont la reconnaissance l'enveloppait, M. de la Salle se hâta de Sortir d'Alais. et il se dirigea sur la ville des Vans.
Pour allei' aux Vans, il pril la roule de Yillefort : mais, à la hauteur du village de Folcheraud, il s'en écarta pour suivre l'étroit sentier qui menait à Gravières. Cette paroisse obscure avait pour pasteur Pierre Mevnier.
1 Ces détails, importants pour comprendre la suite des événements^
sont à la fois dans Blain , t. Il, p. 82, el \lun p. 232. —
2 Archives municipales d'Alais, registre des Délibérations, 13 mars 1712, fol. 72!;. — 3 Maillefer, p. 233.
prêtre d'un rare mérite, 1res honoré dans le pays, à qui l'abbé de Saint- Jean avait laissé le soin de veiller à sa fondation dv> Vans. Sa vertu avait frappé, dès l'année précédente, l'attention de M. de la Salle, qui avait remis dans ses mains la conscience de ses Frères1. Mais taudis que le serviteur de Dieu allait à Gravières porter le témoignage de sa gratitude, il y reçut lui-même les preuves les moins équivoques de respecl et de vénération. Le regard pénétrant de Meynier avait découvert en lui le Saint; aussi l'entourait -il des plus délieates attentions et des soins les plus affectueux, jusqu'à se l'aire un honneur de lui servir la messe. Ces démonstrations alarmèrent l'humble supérieur el hâtèrent son départ-. Il retrouva, à la croix du Pradal, la route de Yillefort. La ville des Vans était tout près; il dut Jy arriver à la lin di' niai.
Le frère René, qui avait fondé l'école l'année précédente, la dirigeail encore, assi-lé par le frère Maximin. Par leur zèle el leur régularité, les deux Frères avaient gagné les sympathies des meilleures familles . et particulièrement du prieur de la paroisse, Antoine du Roure d'Klze. frère de l'abbé de Saint-Jean. Néanmoins ils avaient à souffrir de la paît des huguenots et de la part de certains catholiques, récemment convertis du calvinisme. Cette opposition se traduisait par des obstacles matériels à leur établissement : le mobilier de leur école était insuffisant . leur logement étroit et dans le plus complet dénuement. Ils n'eurent point la joie de recevoir chez eux leur bien-aimé père; i'^ durent accepter, pour lui, l'hospitalité (pie leur offrit gracieusement un des notables de la ville, nommé Jaulfret3.
Ce fut dans la maison de Jauffret, qui a fait place ;m
1 Blain, l. II. p. 82. - - Blain, p. 82, .■! Maillefer, ]>. ï.w , el d'aptes des documents inédits fournis par l'abbé Canaud, ancien euro de Gravières ( Archives des Frères . D'après les documents inédits
de l'abbé Canaud.
VISITE A MENDE 4£î
Carmel actuel, qu'un officier retraité prit le portrait du serviteur de Dieu. Cette toile, précieux souvenir de son passage aux Vans, se conserve à Gravières1. Le Saint y est représenté en babils laïques; car il avait dû laisser le vêlement ecclésiastique pour traverser sans péril les montagnes des Ce vennes. La paix rayonne sur son visage; on y découvre un heureux mélange de grâce et de distinction, de douce gravité et de boulé sans faiblesse. Au bas du tableau on lit : « Le portrait de M'° Jean-Baptiste de la Salle, prestre, docteur en théologie, chanoine de N.-D. de Reims, cl fondateur des écoles chrétiennes. »
Après avoir relevé le courage des Frères par une fervente retraite, il prit, à travers les montagnes, la route de Mende. Le voyage fut difficile. <( Il courut plusieurs fois le risque de perdre la vie en passant par les montagnes du Gévaudan. Il évita comme par miracle le péril, et arriva heureusement à Mende. où les Frères ne 1 attendaient pas -. •
L'école de Mende. fondée par le frère Ponce en 17(17. puis dirigée parle frère Antoine, était alors entre les mains du frère ïimothée3. Le frère Timothée y recevait pour la seconde fois son vénéré père; nul doute qu'il Tait accueilli, dans celte circonstance, avec le plus filial respect. Au reste. M. de la Salle faisait tant de cas de ses talents et de son dévouement, qu'il l'appela, quelques semaines plus tard, pour établir à Marseille son noviciat.
Dans cette visite de juin 1712, le serviteur de Dieu ne reçut à Mende que dr> marques de vive sympathie. L'évêque, Pierre Baglion de la Salle de Saillant, lui fil, l'éloge des Frères; et. afin de mieux exprimer sa reconnaissance pour leur zèle, il le pressa de loger dans son
1 Ces! dans l'église de Gravières : ce portrait, tant parles traits du personnage que par l'histoire de son origine, nous paraît d'une sérieuse authenticité. Cf. Moi. i ni;. Saints et pieux personnages du Vivarais, l>. i-19. — - Mwiiiim;, p. 233. — : Le frère Timothée j «'-lait depuis
palais et de s'asseoir à sa table. L'humble supérieur se défendit de cet honneur, en le priant de trouver bon qu'il donnai à ses Frères L'exemple de ce qu'il leur prescrivait. La population mit à le visiter un empressement plein de vénération; chacun voulait s'entretenir avec l'homme de Dieu, et lui dire à quel point sou œuvre taisait, à Mende, l'admiration de tous '. Après avoir séjourné à Mende plus de temps qu'il ne l'avait résolu, il dut se soustraire, par une sorte de Fuite, aux sollicitations des notables, qui l'engageaient à demeurer parmi eux.
La Providence lui ménageait ces consolations passagères pour le dédommager des graves préoccupations ([lie lui causaient les alla ires d\i procès Clément. Ce fut a Mende, peut-être eu juillet 1712, que lui parvinrent les deux sentences du Châtelet2, dans les circonstances particulièrement pénibles que nous avons racontées.
De Mende il se rendit à Uzès, en passant par les Vans. L'évêque d'Uzès, Michel II Poncel de la Rivière, était fort dévoué aux Frères des Vans, et les entourait de la plus bienveillante protection. Mais il avait, à leur sujet, des prétentions qui eussent été fort gênantes pour l'administration de l'Institut. Coulent de ses dvux instituteurs, il ne voulait pas que leur supérieur les changeât. Leur stabilité, disait- il, est la condition de leur succès; plus ils connaîtront les enfants et leurs familles, plus leur influence grandira. Certes, ce principe était excellent, et tous les chefs de congrégations enseignantes s'en inspirent. Mais, dès lors qu'on bénéficie des exercices d'un Institut, on doit être prêt à en subir les exigences fatales. Dès lors qu'une congrégation assure de bons maîtres, elle doil être libre de disposer de ses sujets en vue de ses intérêts généraux: car. en se fortifiant elle-même, elle sert indirectement les intérêts de chaque fondation particulière.
1 Bi u\ . I . II. p. Nil. M au i m i K . p. 234. — '-' Du ii I mai en faveur de Clément-, el <ln 15 juin en faveur de Rogier.