‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 229 sur 320 · LE SAINT QUITTE MARSEILLE · texte numérisé non relu

LE SAINT QUITTE MARSEILLE

son entreprise venait bien de Dieu. « et si une œuvre que tout le monde contredisait n'était point L'ouvrage de son propre esprit1. >• Dans la douloureuse perplexité où le jetail ce doute, il recourut à la prière et à la pénitence pour connaître la volonté de Dieu, ou i\u moins pour apaiser sa colère. D'ordinaire, l'oraison était pour lui pleine d'attrait; il y trouvait le repos dans ses travaux, la consolation dans ses peines, la lumière dans ses embarras. Mais, celle fois, le ciel parut fermé sur sa tète. Dieu ne lui dit plus rien, il ne senti! que sécheresse d'âme et obscurité d'esprit2. Enrayé de cet état d'abandon intérieur, qu'il attribuait à ses péchés, il prit le parti de céder à la tempête et de s'éloigner, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de rétablir l'ordre : « Je suis persuadé, dit-il, que mon absence pourra calmer l'agita lion de mes ennemis, et leur inspirer dv> pensées de paix pour mes chers enfants3. »

Il quitta Marseille, en effet, après une année environ de durs labeurs. Mais le sol qu'il avait ainsi arrosé de ses sueurs el de ses larmes ne fut point ingrat. Un jour vint, quelques années plus tard, où la faveur publique établit les Frères à demeure dans toutes les écoles charitables de la ville. Déjà l'humble supérieur en avait reçu l'assurance, par une voie tout extraordinaire, avant de quitter Marseille. D'après un Mémoire qui se conserve aux archives de Vaucluse*, il inclinait à retirer de Saint-Laurent les deux Frères qui tenaient l'école, lorsqu'il consulta son confesseur. M. Baumer, chanoine de la collégiale (\c^ Accoules. Avant de lui répondre. celui-ci mit en prière une sainte fille qu'il dirigeait, et à laquelle Dieu révélait souvent ses desseins sur les âmes. Gomme sa pieuse pénitente ne connaissait pas

1 Blai.n, t. II, p. 06. — - Ibid., p. '.T.. — :; Maiixefer, p. 244. - 1 Document de 1776. Réponse à un Mémoire demandant «les éclaircissements sur la vie de .M. de \n Salle. Archives de Vaucluse, série H,

liasse 7.

M. de la Salle, M. Baumer lui recommanda d'assister le lendemain à la messe d\\ supérieur des Frères, de communier de sa main et de prier pour ses œuvres. Fidèle à cet ordre, l'humble fille eut. durant sa prière, un ravissement de plusieurs heures. Interrogée ensuite par son confesseur, elle lui répondit que M. de la Salle eùl à se garder de retirer les Frères de Marseille, qu'ils v étaient comme un grain de semence, et qu'ils s'y multiplieraient beaucoup.

Toutefois le ressentiment de ses ennemis ne tomba que très lentement; il poursuivit le serviteur de Dieu jusque dans la retraite de Saint - Maximin *, où il s'était caché.

Dans ce désert de la Sainte-Baume. M. de la Salle eut à lutter contre la redoutable tentation du découragement. La pensée lui vint qu'il était devenu nuisible à son propre Institut, puisque partout sa présence attirail sur ses Frères la haine et la persécution. Après tout, les Frères de Saint-Laurent lui avaient. peut-être dit la vérité, lorsqu'ils lavaient accusé d'être plus propre à détruire qu'à édifier. Condamné à Paris, chassé de Marseille, trahi par ses Frères eux-mêmes en plusieurs fondations, que lui restait-il à faire? Ne devait-il pas disparaître tout à fait et abandonner son œuvre aux soins de la Providence?

Dieu prit en pitié cette terrible angoisse de son serviteur; par les lumières intérieures qu'il lui donna et pal les conseils de quelques fidèles amis, il le lira de la tentation, et. réveillant dans son cœur toute sa tendresse paternelle, il le décida à ne point abandonner l'Institut', ('elle résolution réconforta cette pauvre âme affligée, el la prière lui devint plus douce.

1 Le plateau de Saint- Maximin esl à égale distance de Marseille, d'Aix el de Toulon. On \ remarque, dans une roche immense, taillée .1 pic, nue grotte où sainte Marie- Madeleine, d'après une tradition rea pectable, aurai! séjourné trente-trois ans: c'esl la Sainte-Baume. — - Bi vin, t. II, p. 97.

LE SAINT RETIRE A SAINT - M AXIMIN 50b

Tandis qu'il passait par cette agonie, ses ennemis ne se reposaient pas. Sa retraite donnait lieu, de leur pari. aux plus malveillants commentaires. Le bruit courut que, pris de désespoir, il avait abandonné sou Institut, et que sa désertion avait jeté le désarroi parmi les Frères. Il fallut que des amis courageux et dignes de foi prissent hardiment sa défense. En démasquant ce nouveau stratagème des adversaires . ses amis rassurèrent les Frères inquiets et préservèrent les écoles d'une ruine définitive '.

Mais c'en fut assez pour démontrer au serviteur de Dieu qu'il devait renoncer à revoir Marseille. (Test pourquoi, après avoir reposé son âme oppressée dans le saint désert de Saint- Maximin, il se dirigea vers (irenoble'2, dont il n'avait pas encore visité les écoles.

1 Blain, t. II, p. 98. — 2 Ici nous nous écartons de Blain, p. 98, qui conduit M. de la Salle à Mende, et nous suivons Maiixefer, p. 249, qui le conduit à Grenoble. Le motif qui nous détermine est que les événements de Mende, qui seront racontés plus loin, n'ont pas pu se passer durant l'été de 1713 ; ils se sont passés pendant que le frère Henri était à Mende, et le frère Henri n'a pu arriver à Mende que vers la lin de 1713. Du reste, le lecteur trouvera au paragraphe V toutes les raisons qui nous ont fait placer les faits de Mende en 1714. D'après nue déposition de frère Bernardin, datée du 6 mai 1742, el conservée aux Archives de l'Institut, M. de la Salle serait resté quarante jours à Saint- Ma.ximin , « sans changer de linge et assistant chaque nuit à l'office. » Il serait allé ensuite à Mende ; mais s'il y alla en 1713, nous persistons à croire que ce fut dans la visite de 1714 qu'il éprouva les rebuts dont nous parlerons. Au reste, dans cette pièce, le frère Bernardin commet des erreurs de date.

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