SAINT -MAURICE
M. de la Salle avait trop de modestie pour s'attribuer une mission. Quelque zèle qu'il eût pour les écoles chrétiennes, ri n'avait aucun désir de fonder pour elles un institut de maîtres.
Ses paroles à ce sujet sont trop remarquables pour n'être pas citées.
« Je n'y pensais nullement, dit-il... Ce n'est pas qu'on ne m'en eût proposé le dessein. Plusieurs des amis de M. Roland avaient taché de me l'inspirer; mais il n'avait pu entrer dans mon esprit, et je n'avais jamais eu la pensée de l'exécuter. Si même j'avais cru que le soin de pure charité que je prenais des maîtres d'école eût dû jamais me faire un devoir de demeurer avec eux, je l'aurais abandonné. Car, comme naturellement je mettais au-dessous de mon valet ceux que j'étais obligé, surtout dans les commencements, d'employer aux écoles, la seule pensée qu'il aurait fallu vivre avec eux m'eût été insupportable. Je sentis, en effet, une grande peine dans le commencement que je les fis venir chez moi ; ce qui dura deux ans. Ce fut apparemment pour cette raison que Dieu, qui conduit toutes choses avec sagesse et
avec douceur, et qui n'a point coutume de forcer l'inclination des hommes, voulant m'engager à prendre entièrement le soin des écoles, le fit d'une manière imperceptible, et en beaucoup de temps, de sorte qu'un engagement nie conduisit dans un autre, sans l'avoir prévu dans le commencement1. »
dette humble confession nous révèle en M. de la Salle un homme sans ambition, sans empressement pour les œuvres nouvelles, disposé néanmoins à suivre la volonté de Dieu, à mesure qu'elle se manifestera. Ces voies douces et imperceptibles, par lesquelles Dieu mena son serviteur, triomphant de ses répugnances, créant en lui les inclinations nécessaires, nous allons les retracer telles qu'il les a consignées lui-même dans un Mémoire que ses premiers biographes ont fidèlement suivi2.
La vigoureuse poussée religieuse du xvn° siècle avait amené la création d'écoles primaires dans presque toutes les paroisses de France. Placées sous la juridiction ecclésiastique, ces écoles poursuivaient, avec une égale application , l'instruction de l'esprit et la formation chrétienne. Mais souvent, dans les villes surtout, les enfants pauvres étaient négligés. Ou bien ils n'avaient pas entrée dans les écoles payantes, ou bien on ne montrait aucun zèle pour les y recevoir. Aussi demeuraient-ils errants dans les rues, sujets à tous les vices qu'engendrent l'ignorance et le vagabondage1''.
Dans plusieurs villes, on avait créé pour eux des écoles de charité; là, des maîtres dévoués leur donnaient gratuitement l'instruction, parfois même la nourriture. La ville de Rouen avait donné sur ce point, dès le milieu
Blain, i. I, p. 169. — s Ce Mémoire, malheureusement perdu, fui composé par M. de la Salle vers 1693; il exposait l'histoire des quatorze premières années de l'institul 1679-1693). D'après le frère Bernard, le manuscrit resta caché pendant vingt ans et ne fut découvert que duranl le voyage de M. de la Salle en Provence, vers I7i:i. Cf. Bernard, p. 22. — :; Voir la situation des écoles primaires au svnc siècle, au commencement de notre ouvrage.
MADAME MAILLEFER Gi
du xvic siècle, l'exemple d'une généreuse initiative. Depuis 1662, le Père Barré et Mme Maillefer y travaillaient
avec une égale activité à l'éducation des pauvres : le Père Barré, religieux minime, ouvrait, à Sotteville et à Rouen, de petites écoles pour les filles, el fondait une congrégation de religieuses institutrices: Mme Maillefer1, après avoir fondé une école de filles à Darnétal, près Rouen, allait déterminer à Reims le mouvement des écoles charitables pour les filles et pour les garçons.
Jeanne Dubois, née à Reims vers l'année 1(»23, avait épousé Ponce Maillefer, maître des comptes à Rouen. En dépit de l'éducation religieuse qu'elle avait reçue dans sa famille, elle vécut d'abord dans le luxe et la mondanité. Riche des dons de la nature et de la fortune, elle n'en usait que pour flatter son orgueil et sa sensualité; son égoïsme allait de pair avec sa dureté pour les pauvres. Mais il plut à Dieu de changer cette âme altière et de tourner vers le bien les ressources de cette puissante nature. Elle étonna bientôt la ville de Rouen par ses austérités, son humilité, sa condescendance pour toutes les misères. Tant que vécut son mari, elle garda la discrétion que commandait sa situation. Mais, durant les douze années qui suivirent la mort de M. Maillefer. elle ne mit aucune borne à l'ardeur de son zèle et à son amour des humiliations2.
Le nom de Mmc Maillefer est justement vénéré dans l'Institut des Frères des Ecoles chrétiennes. C'est elle, en effet, qui a jeté en terre l'humble grain de sénevé d'où est sorti ce grand arbre dont les rameaux couvrent aujourd'hui toute la terre.
Mme Maillefer. touchée des résultats consolants que produisaient à Rouen les écoles chrétiennes, voulut en procurer le bienfait à sa ville natale. En 1670, elle avait
1 Le nom de Maillefer est écrit sans particule dans les actes publics. — 2 Blain, t. I, p. li7-lo9.
déterminé Nicolas Roland à fonder des écoles de filles, et c'était sur ses instances que le Père Barré lui avait donne'' Françoise Duval, la fondatrice même de la Providence. Elle avait résolu d'établir aussi des écoles charitables de garçons, et la mort de M. Roland ne découragea point son zèle. Elle s'adressa, pour réaliser son dessein, à l'instituteur qui dirigeait à Rouen les écoles du Bureau de charité.
Adrien Nyel avait alors cinquante-cinq ans1. Il était né à Beauvais, dans le Laonnois. Amené à Rouen par des circonstances inconnues, il s'était lié d'amitié avec Laurent de Bimorel, trésorier de France, qui habitait à l'hôpital général. Cette liaison lui valut d'être choisi, en 1657, pour instruire les enfants du Bureau et tenir les comptes de l'hôpital. Vif et entreprenant, M, Nyel résolut de rétablir les anciennes écoles de charité de Rouen, et, de 166J à 1669, il ouvrit successivement celles de Saint-Maclou, de Saint -Vivien, de Reauvoisine et de Saint-Eloi. Pour donner des maîtres à ces écoles, il s'associa plusieurs jeunes gens, auxquels il donna le nom de Frères. Il prenait lui-même parmi eux le nom de frère Gabriel. Ces Frères étaient sans vœux, et ils n'avaient entre eux d'autres liens que la communauté (\t^ intérêts et la similitude des fonctions. Ils étaient logés et nourris à l'hôpital, et ils y remplissaient, en dehors (\c> heures de classe, l'office de domestiques.
Aussi inconstant que prompt dans ses entreprises. Nyel s'était déchargé sur ses collaborateurs du service des pauvres et du soin des écoles, lorsque, au mois de mars 1679, M"' Maillefer fit appel à son dévouement et l'envoya à Reims. En lui confiant la mission de fonder à Reims une école charitable de garçons, Mmc Maillefer lui promit trois cents livres par an pour son entretien.
: Pour le nom <U' Nyel, nous suivons l'orthographe de sa signature. Cf. Lui w;i>. Vie..., p. Sr6-48. Dj I'i vurepaire, t. II, p. 302.