FERVEUR DE LA NOUVELLE COMMUNAUTE
supérieur, il suppliait les confesseurs extraordinaires de lui déclarer franchement s'il n'en résultait pas de graves inconvénients. Aucun d'eux ne lui conseilla jamais de renoncer à cette pratique, et il y demeura fidèle jusqu'à ses derniers jours.
Dès qu'il eut pris en main la direction intérieure de ses disciples, un progrès notable se manifesta dans la communauté. « Tous prenant l'esprit de leur père, ils avaient les mêmes maximes, les mêmes vues, les mêmes sentiments; ils n'avaient tous qu'un cœur et qu'une âme1. » Cette unité d'esprit faisait régner la charité. La charité mutuelle rendait les âmes heureuses, et la régularité n'était plus, dès lors, « qu'un joug aimable et un fardeau léger'2. »
M. de la Salle avait du reste le secret de rendre douce sa supériorité et de tempérer, par la tendresse, la force de sa direction. Il vivait au milieu de ses disciples et s'appliquait à leur faire oublier sa naissance. Il semblait luimême l'oublier, tant il se mettait à leur portée par son affabilité . Son exquise politesse ne servait qu'à le rendre simple et plus aimable. En effaçant ainsi les distances, il gagnait tous les cœurs. Il évitait de commander et de rien obtenir par autorité ; grâce à l'impulsion qu'il leur donnait, les âmes voulaient le bien par elles-mêmes et avaient conscience de l'accomplir par des actes tout spontanés. Son historien se plaît à nous faire remarquer l'heureuse initiative qu'il provoquait chez ses disciples : « En se contentant de leur inspirer son esprit, il leur laissait la satisfaction flatteuse d'être eux-mêmes les auteurs de leur manière de vie et de leurs pratiques, et de devenir leurs propres législateurs3. »
Pour les pousser dans la voie de la vertu , il avait des moyens plus puissants que la parole ; il les entraînait par la force de ses exemples. Déjà l'esprit d'oraison et
1 Blain, p. 178. — 2 Matth., m, 30. — 3 Bi.ain, p. 178.
la mortification, ces deux vertus qui vont caractériser et féconder sa vie, se révélaient d'une manière éclatante.
Non content des heures qu'il consacrait à la prière avec sa communauté, il se retirait fort souvent dans un jardin solitaire qu'il avait loué près des Augustins, non loin des remparts. Là, il livrait son esprit à l'oraison et son corps à la pénitence. Il déchirait sa chair par de sanglantes disciplines, à tel point que son sang marquait la place où il avait prié. « Ah! dit son biographe, si les murailles du petit cabinet qui lui servait de cellule pouvaient parler, que ne diraient-elles pas... des pieux excès dans lesquels le jetait l'ivresse spirituelle du vin nouveau qu'il commençait à goûter d ! »
Longtemps il avait lutté contre le sommeil. Résolu de vaincre cet ennemi des oraisons prolongées, il avait recours à des procédés aussi rigoureux qu'ingénieux. Sur son prie -Dieu il disposait une pierre à arêtes vives, de façon que. si la tête tombait alourdie par le sommeil, il se réveillait ranimé par une sensation douloureuse2.
Elevé dans une grande distinction de manières, il avait paru d'abord porté à la vanité et à la recherche dans ses vêtements et dans sa chevelure3. Mais les exemples de modestie qu'il présenta firent promptement cesser les critiques. Quand on le verra bientôt couvert de L'humble habit des Frères, on l'accusera plutôt de déroger. Mais déjà l'humiliation lui plaît. Dans une visite que sa charité lui inspire, il voit son surplis de chanoine -ouille par les vomissements d'un malade incommodé; il ne se plaint pas, il ne se cache pas, il s'expose à la risée publique en traversant les rues dans cet état4.
Pour maîtriser plus sûrement sa chair, il lui mesure les aliments. Durant la semaine sainte, ses privations vont jusqu'à l'excès ; son jeune est presque complet
> Blain, p. L82.— Bemurd, p. II». — :; Ibid., p. 20.— ' Ibid., p. 20.