‹ Histoire de S. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 61 sur 320 · II · texte numérisé non relu

II

JEAN-BAPTISTE DE 1 A SALi.l SE DEMET DE SON CANONICAT ET LE CEDE A M. FAUBERT. — son DIRECTEUR l'eMPÊCHE d'aLLEB s'ÉTABLIB A PABIS

La ferveur des jeunes maîtres fut bientôt soumise à uiu- redoutable tentation . celle de la défiance. La vie austère qu'ils menaient ne les effrayait pas; mais l'avenir les inquiétait. Tant que M. de la Salle les soutiendrait, tant qu'ils auraient la force de porter le poids du travail, tout irait bien assurément. Mais, si leur vertueux chef venait à leur manquer, que deviendraient-ils? Dépourvus des plus indispensables ressources, incapables de se livrer à un autre travail qu'à celui des écoles, ils seraient réduits à la mendicité. Lors même que M. de la Salle leur resterait fidèle, ils se trouveraient condamnés à une vieillesse malheureuse; l'hôpital serait leur unique asile en eas de maladie2.

Le saint chanoine eut vite pénétré le fond de leurs cieurs. Du reste, ils ne lui cachèrent pas les motifs de leur tristesse. « Ils lui dirent avec franchise qu'ils ne voyaient rien de fixe ni de stable dans leur établi— e-

1 Bernard, p. 20-21 . — 2 Bi.ain, p. I80-I80.

ment; que le moindre événement pouvait renverser tous ses projets; qu'il était triste pour eux de sacrifier leur jeunesse pour le service du public dans un état flottant, sans être assurés de trouver un asile à l'ombre duquel ils pussent se reposer de leurs travaux, lorsque l'âge ou les infirmités les mettraient hors d'état de continuer1. »

M. de la Salle, plein d'abandon à la Providence, pensa qu'il suffirait, pour remonter ces âmes abattues, de ranimer Leur foi. Le langage évangélique qu'il leur tint, fidèlement conservé par les Mémoires du temps, mérite délie cité pour l'encouragement des âmes apostoliques2.

« Hommes de peu de foi, leur dit-il, vous prescrivez, par votre peu de confiance, des bornes à une bonté qui n'en a pas. Certainement, si elle est infinie, universelle cl continuelle, comme vous n'en doutez pas, elle aura toujours soin de vous, et elle ne vous manquera jamais. Vous cherchez de l'assurance ; ne l'avez-vous pas dans l'Evangile? La parole de Jésus-Christ est votre contrat d'assurance; il n'y en a point de plus solide, car il la signé de son sang, il l'a muni du sceau de sa vérité infaillible. Pourquoi entrez-vous donc en défiance? Si les promesses positives d'un Dieu ne peuvent calmer vos inquiétudes et vos alarmes sur l'avenir, cherchez des fonds de rentes qui les équivalent. Considérez les lis des champs, c'est Jésus-Christ lui-même qui nous invite à les regarder, et les herbes de la campagne; et admirez avec quelle opulence Dieu les a chargés d'ornements et de beautés. Rien ne leur manque, et Salomon lui-même, dans tout l'éclat de sa gloire, n'était pas si bien vêtu. Ouvrez les veux sur les oiseaux qui volent en l'air, ou sur les plus petits animaux qui rampent à terre; aucun ne manque du nécessaire, Dieu pourvoit à leurs besoins. Sans grenier, sans cave, ils trouvent partout une nour- j rilure (pie Dieu leur lient prête et présente. Sans semer,

1 Mam.i.iii h , p. 52. - Blain, p. 187.

ADMIRABLE CONFIANCE DE JEAN-BAPTISTE loi

sans moissonner, ils rencontrent leur subsistance ; le Père céleste s'en esl chargé. Si sa main bienfaisante et libérale étend ses soins jusque sur les plus vils insectes que l'homme foule aux pieds, jusqu'au foin qui sèche et qui sert d'aliment au feu, pouvez- vous croire, gens de peu de foi, que celui auquel vous consacrez votre jeunesse, et auquel vous dédiez vos travaux, vous abandonne dans votre vieillesse et vous laisse traîner dans la misère une vie employée à son service? Ranimez donc votre confiance en une bonté infinie, et faites-lui honneur en lui abandonnant le soin de vos personnes. Sans trouble sur le présent, sans inquiétude sur l'avenir, n'étendez vos soins qu'au moment que vous avez à vivre, et ne chargez point le jour qui coule des prévoyances du jour qui suit. Ce qui vous manquera le soir, le lendemain vous le fournira, si vous savez espérer en Dieu. Dieu fera plutôt des miracles que de nous laisser manquer. Après la parole de Jésus- Christ, je vous en donne pour preuve l'expérience de tous les saints. Les miracles de la Providence sont journaliers, et ils ne cessent qu'à l'égard de ceux qui s'en défient1. »

Si M. de la Salle était parvenu à cette perfection de confiance en Dieu, ses disciples en étaient encore loin. Quelque pénétrantes que fussent ses paroles, elles trouvaient leurs cœurs fermés. Une pensée secrète les rendait insensibles à ces exhortations sublimes. Ils finirent par la manifester ouvertement : « Il vous est facile, lui dirent-ils, de nous tenir de pareils discours. Vous ne manquez de rien; vous êtes bien établi, vous avez du bien, vous avez, de plus, un canonicat; tout cela vous met à couvert de la misère dans laquelle nous tomberons infailliblement, si les écoles viennent à manquer2. »

Ces réflexions, d'une franchise un peu rude, furent

1 Ces paroles, tirées de Blain . p. 187, paraissent être un commentaire plutôt qu'un extrait du Mémoire de M. <le la Salle; car Maillefer, p. 52, ne les donne pas aussi longuement. — - Maillefer, p. 53.

une révélation pour M. de la Salle. Loin d'adresser aux maîtres aucun reproche, il confessa avec simplicité qu'ils avaient raison. Pourvu d'une riche prébende et d'un patrimoine considérable, il sentit qu'il n'avait pas le droit de leur prêcher un complet abandon à la Providence; il souffrit de celle impuissance, et fut humilié de sa condition. Il n'aurait d'empire sur ses disciples, et ses conseils ne feraient impression sur leurs âmes, que lorsqu'il se serait dépouillé de tout et se serait rendu semblable à eux '.

Il eut alors des heures d'angoisse et de douloureuse hésitation. Devenir pauvre comme ses disciples, sacrifier son patrimoine et, sa prébende, il espérait en avoir le courage. Mais ne commettrait-il pas une grave imprudence? Si l'œuvre dc< écoles, qui ne faisait que de naître, venait à tomber, quel serait son propre avenir2? Mais allait-il, à son tour, se défier de la Providence? S'appliquant à lui-même son discours sur l'abandon à Dieu, il résolul dans son cœur d'opérer le complet dépouillement de tous ses biens.

Sa première pensée fui d'employer son patrimoine à fonder de nouvelles écoles3, et de vivre avec les maîtres du revenu de son canonieal. Mais avant de prendre un parti définitif dans mu- affaire si grave, il voulut consulter. Il s'adressa d'abord au Père Barré, religieux minime, (pie ses supérieurs avaient rappelé de Rouen à Paris depuis 1676 ''.

I Pèie Barré" semblait désigné, eu effet, pour donner des conseils sur la question dc> école.-. Depuis 1662, il a'avarl cessé, tant à Paris qu'à Rouen, de travailler à l'instruction des pauvres. Grâce à son zèle, une congrégation d< religieuses enseignantes s'était formée à Rouen; depuis son arrivée à Paris, il avait groupé des

1 Mai. u mi;, p, 53. -' Bi un, p. INS-I89. — 3 Blain, i>. 189-190. ^1 mi ; . p. 53. ' Mi i;\ m:i> . p. 50.

Page 1