LES CONSEILS DU PÈRE BARRÉ L
maîtres d'écoles charitables sous le nom de Frères du suint Enfant-Jésus. Mais la réponse du fervent religieux était facile à prévoir; il conseillerait à M. de la Salle la conduite qu'il avait tenue lui-même à l'égard de ses relierieuses. Quand leur bienfaiteur, M. de la Haye, avait été sur le point de leur manquer, il avait réuni à Paris les plus anciennes Sœurs avec quelques-uns de ses amis, pour étudier le moyen d'assurer l'existence de la congrégation. Boudon, le saint archidiacre d'Evreux, qui était présent, avait dit : Fondez vos établissements sur la Providence . cela vaudra mieux que tous les contrats. » Le Père Barré avait pris cette parole au pied de la lettre, et c'est à dater de ce jour que les religieuses de Rouen onl porté le nom de Sœurs de la Providence l.
M. de la Salle écrivit donc au Père Barré pour lui exposer son plan, et le pria de lui en dire son sentiment sans Le flatter2. Le saint minime ne trouva pas le dessein de M. de la Salle assez parfait. Il lui répondit que son idée ne venait pas de Dieu, que ses écoles devaient être établies sur le seul fondement de la Providence, et qu'il serait criminel de leur procurer un autre appui: qu'il devait prendre pour règle de conduite cet endroit de l'Evangile où Jésu<- Christ dil à ses disciples : « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids et des retraites; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tète. Les renards, ajoutait-il, ce sont les enfants du siècle, qui s'attachent aux biens de la terre. Les oiseaux du ciel, ce sont les religieux, qui ont leur cellule pour asile. Mais ceux qui, comme vous, se destinent à instruire et à catéchiser les pauvres, ne doivent point avoir d'autre partage sur la terre que celui du Fils de l'homme. Ainsi, non seulement vous devez vous dépouiller de tous vos biens, mais encore renoncer à
1 Lucard , Vie..., p. 01 , d'après le Recueil des avis et des conférences du II. I'. Barré. Ms. arch. de La Providence, Rouen. — 2 Maillefer,
lit', LES COMMENCEMENTS DE L'INSTITUT
votre bénéfice, et vivre dans un abandon général de tout ce qui pourrait partager votre attention à procurer la gloire de 1 )ieu '. »
Pour écrire une telle lettre, il fallait que le Père Barré eût en bien haute estime la vertu de son saint ami. C'était l'héroïsme à son plus haut degré qu'il lui proposait. Bien qu'il fût prêt à tout, M. de la Salle éprouva une certaine surprise en face d'une décision si catégorique. Aussi prudent que courageux, il prit le temps de méditer, aux pieds de son crucifix, les paroles du vertueux minime. Plus il priait, plus la fascination du complet sacrifice s'exerçait sur lui. Les réflexions qui se pressèrent alors dans son âme ont trop de prix pour que l'histoire ne les recueille pas avec fidélité2.
<( 1° J'ai la bouche fermée, et je ne suis point en droit de tenir aux maîtres le langage de perfection , que je leur faisais sur la pauvreté, si je ne suis pauvre moimême; ni sur l'abandon à la Providence, si j'ai des ressources assurées contre la misère; ni sur la parfaite confiance en Dieu, si un assez bon revenu m'ôte tout sujet d'inquiétude.
« 2° En demeurant ce que je suis, et eux ce qu'ils sont, leur tentation continuera, parce que ce qui en l'ail le sujet subsistera, et je ne pourrai y apporter de remède: car ils trouveront toujours , dans mon revenu , un prétexte spécieux el même raisonnable, pour autoriser leur défiance sur le présent et leur inquiétude sur l'avenir. « M> Une tentation si plausible en apparence ne manquera pas d'avoir, tôt ou tard, l'effet que le démon en attend : les maîtres, ou tous ensemble, ou tour à tour, sortiront et me laisseront une seconde fois la maison vide, et les écoles sans personne propre à les conduire. « i" Cette désertion, qui fera éclat dans la ville, fera peur à tous ceux qui pourraient avoir la pensée de se
1 Mahmim;. |i. 'ii. ' Nous les empruntons à Blaii*, qui dut les lïrer du Mémoire de M. de la Salle, t. I, p. 191.