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MORT DE QUELQUES FRÈRES

ciplines aurait suffi pour le trahir. Epris du même zèle contre leur chair, les disciples ne souhaitaient que d'imiter leur maître. A peine s'accordaient-ils, dans les repas, le strict nécessaire. A l'abstinence ils ajoutaient les macérations. Chaque jour ils sollicitaient leur supérieur de leur accorder la discipline ou les chaînes de fer, le cilice ou la haire. Tout en veillant sur leur santé, M. de la Salle se prêtait à leurs pieux désirs. Cet élan vers les mortifications corporelles était tellement connu au dehors. que la maison de la rue Neuve fut surnommée la Pelite- Trappe.

Mais, dans cet entraînement de la ferveur, les excès étaient à craindre. Ils ne furent pas. en effet, complètement évités. Faut-il rendre M. de la Salle responsable des conséquences ? Sans lui , assurément, sans ses exhortations et ses exemples, aucun excès n'aurait été commis, parce que ces mortifications n'auraient pas été faite-. Mais s'il ne réussit pas à faire garder à ses disciples la juste mesure dans la pénitence , cette faute ne lui est point spéciale : tous \v* saints ont à leur charge ces généreuses imprudences.

La santé des Frères fléchit, en effet, sous le poids de tant d'austérités. Plusieurs succombèrent de bonne heure, et leur mort jeta le saint fondateur dans le plus fâcheux embarras. « En sept ou huit ans, c'est-à-dire depuis 1681 jusqu'en 1688, des quinze premiers Frères qu'avait l'Institut dans sa naissance, à Reims, à Laon, à Guise et à Rethel, il en perdit plus de six d'une mort prématurée, au-dessous de l'âge de trente ans. sans compter ceux qu'une santé languissante et ruinée obligea d'aller chercher hors de la maison du soulagement '. »

Parmi ces victimes que Dieu préleva comme un tribut sacré sur l'Institut naissant , trois noms ont été retenus et sont restés en bénédiction. De leur souvenir s'exhale

1 Blai.n. p. -250.

comme un parfum printanier, très propre à éveiller à la vie religieuse Les jeunes Ames d'un noviciat.

Le premier qui fraya aux autres le chemin du ciel fut le frère Jean-François. Il avait à Reims une situation honorable, et il pouvait se promettre une vie aisée, lorsqu'il renonça à tous les avantages de ce monde, pour embrasser la vie laborieuse el pauvre des maîtres d'école. G'étail vers la. fin de 1682.. Les exemples de piélé et de vertu que les disciples de M. de la Salle offraient à tous les regards l'avaient si profondément frappé, qu'il voulut à son tour se ranger sous la conduite d'un tel maître. En peu de temps, le travail de la grâce opéra en lui une merveilleuse transformation, et il apparut comme un ange dans la classe qu'on lui confia.

Mais l'intensité de sa vie intérieure ruina bientôt sa saule. Après dix-huil mois de communauté, ses forces physiques se trouvèrent minées. Dans le délire de ses derniers jouis, on pul constater à quelle perfection il avait porté ses pensées et ses sentiments. Car, alors que l'humilité ne surveillait plus ses paroles, et que son âme se livrait en expressions toutes spontanées, on l'entendait s'écrier : « Ali! belle éternité, que ton séjour est beau! Amour, amour, amour, nous irons voir l'amour, amour, amour! » C'est ('ans cette radieuse extase qu'il expira, l'année 1684, entre les bras de son Père bienaimé '.

Le frère Bourlette fut le second martyr dont himmo- Lation féconda l'Institut. 11 mourut à Laon, en 1686, victime de sa mortification et de sa charité'.

Nicolas Bourlette était de Reims; il appartenait à une « famille honnête i : assez accommodée ^\v> biens de la fortune ». Mais, pour celle âme avide de sacrifice el de perfection, l'aisance assurée n'était rien. L'état de M. de la Salle el desFrères le séduisit, et il voulut l'embrasser.

1 Blain, ]». ~2'.'<\. — - Ibid., p. 2S2. Bernard, p. Ci.

NICOLAS BOURLETTE 161

Celle pauvreté volontaire . ce commerce intime avec Dieu, ce dévouement obscur dans une école de pauvres, et par surcroît ces outrages qu'on recueillait par les rues, voilà ce qui le fascinait et l'attirait. Cédant à l'attrait d'en haut, il entra, à l'insu de ses parents, au pieux déserf de la rue Neuve.

En vain sa famille, irritée de ce brusque départ, essaya -t -elle de l'arracher d'une maison où il ne pouvait vivre sans déroger. Xi les menaces ni les caresses ne purent ébranler sa résolution : sa vocation s'enracina d'autant plus avant qu'elle était plus contredite.

Dans cette vie religieuse, dont la possession lui coûtait si cher, il ne garda aucune mesure, a M. de la Salle eut plus d une t'ois besoin de toute sa fermeté et de son autorité, pour le retenir dans les bornes de la prudence1.:. " Dès les débuts, l'amour de Dieu exerça sui son cœur un empire souverain, à tel point que, dans l'oraison et, l'action de grâces en particulier, le fervent novice paraissait comme ravi en extase. « On eùl dit qu'il avait des mouvements convulsifs, ou qu'une fièvre violente mettait ses membres en tremblement. Averti et repris de ces mouvements irréguliers, il en parut surpris : car lui seul ignorait ce que tous les autres voyaient 2. »

Pour le soustraire a sa famille. M. de la Salle l'envoya aux écoles de lielhel. Ses parents le poursuivirent encore de leurs assauts. En octobre 1685, le Frère Bourlette accompagna Gabriel Drolin à Laon, afin de combler le vide fait par le départ de Nyel.

Il travaillait depuis six mois a cette école de Laon et s'y dépensait sans ménagement, lorsque le frère Drolin tomba gravement malade. Le frère Bourlette entreprit de tenir les dvux classes à la fois, sans négliger son cher malade. C'était trop pour ses forces. M. Guiart,

1 l'.i.AiN, |» -2:;'. — -- [bid., p. •-!:,;

le vénérable curé qui protégeait les Frères, lui conseilla de renvoyer les entants pour huit à dix jours; car il aimail le frère Bourlette pour sa grande piété, et il craignait qu'il ne vînl à succomber sous une charge excessive. L'humble Frère, qui avait promis l'obéissance à son supérieur, ne se crul pas en droit d'accorder ce congé sans la permission de M. de la Salle. Sur la difficulté de mener de Iront tous ses devoirs, il répondit au charitable prêtre : « Monsieur, j'ai le pied droit dans une classe, le pied gauche dans l'autre, l'esprit au malade et le cœur an ciel. » La réponse étail belle. M. le curé se retira, édifié et plein d'admiration, mais non rassuré1.

Quelques jours après, Gabriel Drolin était rétabli; niais, à son tour, Nicolas Bourlette étail malade. Dans L'étal d'épuisement où l'excès de travail l'avait réduit, une fièvre violente l'emporta en quelques heures. M. de la Salle, qu'on alla chercher en hâte à Louviers, ne pul que verser des larmes sur sa tombe. L'affliction du supérieur fui partagée par la ville entière. Dans la paroisse Saint- Pierre où il était pins connu, Nicolas Bourlette avail été nommé frère Modeste, tant sa bonne tenue avait frappé les regards. On l'estimait comme un saint, et, durant plusieurs années, la confiance en son intercession porta les fidèles à prier sur son tombeau.

Un an plus lard, le 30 avril 1687, mourait le frère Maurice; il était âgé de vingt -deux ans. Issu d'une très bonne famille de Reims, il se distingua dans la maison des frères par sa piété, son obéissance et sa régularité. Notre Saint avail pour sa vertu tant d'estime, qu'il tint à l'avoir pour lui servir la messe. Mais son tempérament délicat n'était point fait pour supporter les pénitences et le régime austère de la communauté. Bientôt une maladie de poitrine se déclara, et les médecins conseillèrent au jeune Frère de quitter la maison pour changer d'air.

1 Blain, p. 254.

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