DE PLUSIEURS D'ENTRE EUX
Il y a lieu de distinguer deux époques très distinctes dans le recrutement des premiers Frères.
De 1679 à 1682, Adrien Nyel s'était seul préoccupé de chercher des collaborateurs. Il prenait, dans la campagne, de jeunes hommes sachant lire et écrire, mais sans éducation, sans vues élevées, plus mercenaires que dévoués, qui demandaient des gages pour leurs services. Ces maîtres, bons chrétiens sans doute, n'étaient point venus pour se faire religieux. C'est pourquoi la plupart se retirèrent, lorsque M. de la Salle organisa, rue Neuve, sa petite communauté. Deux ou trois seulement lui demeurèrent fidèles.
Mais, à partir de 1682, lorsque l'œuvre des écoles apparaît comme un apostolat, à mesure que l'auréole de la vertu signale comme un centre de lumière et de vie la maison qu'habite M. de la Salle, le recrutement des maîtres change de nature. Les jeunes hommes qui se présentent savent qu'ils vont s'adonner à une œuvre apostolique, et ils entrent pour vivre dans l'état religieux. Il en vient de tous les rangs de la société ; si plusieurs sont d'humble condition, plusieurs aussi sortent de familles aisées et ont reçu une éducation distinguée; parmi ces derniers, quelques-uns ont renoncé aux études supérieures et même à la vocation ecclésiastique , pour faire la classe dans les écoles gratuites. Ce furent ces nou-
velles recrues qui devinrent le vrai noyau de l'Institut.
Toutes ces jeunes âmes apportaient dans la vie de communauté des dispositions admirables. Dans leur première ferveur, elles avaient moins besoin d'être stimulées que d'être modérées. En peu de temps, la maison de la rue Neuve fut une école d'héroïques vertus *.
La vie intérieure y étail active. Dès leur arrivée, les jeunes maîtres étaient saisis par la parole pénétrante de leur supérieur. Toutes les préoccupations d'ordre naturel étaient chassées de leur cœur par la pensée envahissante du surnaturel. Ils vivaient dans la présence de Dieu, silencieux, recueillis, absorbés par l'unique désir de plaire à Dieu. Pour assurer le règne de Dieu dans leurs âmes, ils faisaient une guerre acharnée à l'orgueil de l'esprit et à la sensualité de la chair.
Les pratiques humiliantes étaient avidement recherchées. Ils déclaraient à leur Père leurs moindres manquements, et en demandaient à genoux le châtiment. Souvent même, pour se donner plus de confusion, ils faisaient leur coulpe en public. Aucun emploi matériel, dans la communauté, ne leur paraissait trop vil; une sainte émulation les portait aux actes les plus pénibles. Cette humilité les soutenait devant les affronts qu'on leur prodiguait dans la rue. Durant plusieurs années, leur costume fut un objet de dérision; leur juste sévérité pour les enfants indociles leur attira parfois les plus injustes reproches. A l'exemple de leur supérieur, ils s'estimaient heureux de souffrir quelque opprobre pour Jésus-Christ. < >n ne voit pas. en effet, qu'aucun Frère ait jamais été découragé par les humiliations dont on les abreuvait.
Dans celte fervente maison, la pénitence était en grand honneur. M. de la Salle n'avait pu cacher entièrement ses grandes mortifications; d'ailleurs, le sang de ses dis-
1 Tous les détails de ce paragraphe sont conformes au récit de Blain, t. I. i». 247-258.