LIVRE PREMIER
SOMMAIRE. — Famille de saint Thomas de Villeneuve Vertus
de ses parents ; leurs aumônes. — Naissance de saint Thomas honorée par un miracle. — Sa première éducation. — Sa charité pour les pauvres; ses austérités. — Il est envoyé à l'université d'Alcala. — Ximénès fonde le collège de Saint-Udefonse ; saint Thomas y est admis. — Conduite qu'il y mène comme étudiant. — Il y est reçu maître ès-arts et licencié en théologie. — Il se démet de ses fonctions pour étudier sa vocation. — 11 fonde un hospice à Villeneuve, sa patrie. — L'université de Salamanque lui offre une chaire de morale. — Il refuse et entre dans le couvent des Augustins de Salamanque.
La famille de saint Thomas de Villeneuve appartenait à la noblesse de Castille, en Espagne. Elle avait fourni aux trois ordres militaires de Saint-Jean-de-Jérusalem, de Calatrava et de Saint-Jacques-de-1'Epée, un certain nombre de braves chevaliers, dont plusieurs avaient été
élevés à la dignité de grand-croix, en récompense de leurs belles actions. Les parents de Thomas, non contents de conserver intact le patrimoine de foi et d'honneur qu'ils avaient reçu de leurs aïeux, surent encore l'enrichir de leur mérite personnel.
Alphonse-Thomas Garcias, père de notre bienheureux, était un homme d'un sens droit, d'un caractère loyal et ferme, d'un cœur bon et généreux. Il avait une foi vive et pratiquait avec exactitude tous ses devoirs religieux. Il jouissait de l'estime et de la confiance de tous ses concitoyens. On le consultait sans cesse, parce qu'on ne se repentait jamais d'avoir suivi ses conseils. Toujours disposé à rendre service, il aimait surtout à prendre en main la défense du faible opprimé ; et alors il se comportait avec un dévouement supérieur à tout calcul d'intérêt ou d'amitié.
La mère de Thomas se nommait Lucie Martinez Castellanos. C'était une dame d'une éminente piété. Elle formait avec les filles qui la servaient une petite communauté, dont une règle sévère dirigeait toutes les actions. Au signal donné, on se réunissait dans la chapelle domestique, pour vaquer à différents exercices de dévotion. On jeûnait tous les vendredis et la yeille des fêtes principales ; on assistait régulièrement aux offices de l'Eglise, et l'on fréquentait les sacrements. La maîtresse donnait en tout l'exemple ; les filles de service le suivaient avec une louable émulation.
Si retirée qu'elle fût , cette vie édifiante ne pouvait être ignorée des habitants de la paroisse : Louise Martinez y était l'objet de la vénération universelle. Les personnes
pieuses se disputaient l'avantage de converser avec elle, de recevoir ses avis, de prendre part aux exercices qui se faisaient dans sa chapelle. Sa maison était regardée comme un sanctuaire ; le vice n'eût pas osé en souiller le seuil par son approche, et l'innocence s'y réfugiait comme dans un asile assuré. On raconte que, toutes les fois qu'un corps de troupe arrivait dans la ville pour y passer la nuit, des mères prudentes, craignant pour l'honneur de leurs filles, les confiaient à la dame Martinez, afin de les soustraire aux insultes des soldats (1).
La vertu qu'on admira le plus dans les parents de saint Thomas fut la charité pour les pauvres. Ils avaient consacré au service de l'indigence leurs biens, leur temps, toutes leurs facultés. Si Alphonse cultivait ses terres, ce n'était pas pour en vendre les récoltes ; il les tenait en réserve pour les distribuer aux malheureux en temps opportun, et selon la mesure de leurs besoins. Lucie se chargeait de faire elle-même cette distribution, qui se renouvelait tous les jours de l'année. Voici , à ce sujet, quelques détails que nous abandonnerons au récit simple et naïf du Père Saint-Martin :
« La fortune des parents de saint Thomas montait à plus de soixante mille écus ; mais elle eût été courte pour laisser quelque chose à leurs enfants si Dieu n'eût souvent multiplié par miracle leurs commodités, et n'en eût conservé pleine la source. Ils n'avaient ni blé dans leurs greniers, ni vin dans leurs caves, que pour subvenir aux nécessités des pauvres, et compatissaient si sensi-
(i) Salon n<> 7.
blement à leur nudité , qu'ils se dépouillaient souvent de leurs habits, et toujours de quelque bonne pièce d'argent, pour les couvrir. Us envoyaient chaque semaine tout exprès pour eux au moulin, et entretenaient de grands troupeaux de brebis pour les accomoder du profit qui en provenait, se montrant en cela les pasteurs et les pères des pauvres , qui sont les brebis de Jésus-Christ. Ils prêtaient librement et sans espérance de bénéfice aux indigents la plus grande part de leurs récoltes , et ne vendaient jamais leurs grains aux marchands, aimant toujours mieux avoir du pain en réserve pour nourrir des faméliques, que des trésors pour enrichir des héritiers. Si l'année était bonne et plantureuse, ils rendaient grâces à Dieu de ce qu'il avait donné du blé à suffisance pour tous ; que, si elle était stérile, ils ne laissaient pas de le remercier de ce qu'il leur en avait donné de reste, afin qu'ils eussent moyen de pourvoir les souffreteux du surcroît de leur abondance. Jamais deux chefs de famille ne furent mieux d'accord à faire l'aumône que ceux-ci : l'un pensait avoir augmenté le revenu de ce dont l'autre l'avait amoindri, et avoir reçu le double de ce qu'il avait donné.
» Mais , comme le soin des affaires domestiques attache particulièrement les femmes à la maison, Lucie, mère de notre bienheureux saint , s'exerçait plus familièrement à Cette miséricordieuse charité. Elle ne renvoyait jamais aucun pauvre sans aumône , et avait une si ferme confiance en Dieu, qu'elle ne croyait pas qu'il pût permettre que le magasin d'où elle secourait les mendiants s'épuisât, ni que la source dont elle les rafraî-
chissait vint à tarir. Un jour , que toute la farine était distribuée, un pauvre s'étant présenté à sa porte, elle commanda aux chambrières de lui faire promptement l'aumône, et le renvoyer content. Elles s'excusèrent modestement sur ce qu'il n'y avait plus rien à donner, comme de vrai tout avait été départi, jusqu'à la dernière fleur. Allez, allez, dit cette charitable dame , voyez si vous ne trouverez plus rien au grenier, et faites tout à l'heure l'aumône au nom de notre Seigneur ; elles obéirent et trouvèrent, par une merveille que Dieu fit en faveur de sa libéralité, une bien ample provision de vivres dans le magasin.
» La chose étant de la sorte, notre petit aumônier ne pouvait-il pas dire avec Job : Que la compassion des misérables avait cru quant et lui dès le berceau, et quelle était issue du ventre de sa mère, comme son frère jumeau, pour lui tenir compagnie (1) ? »
Il est , en effet , selon le cours ordinaire de la nature que l'enfant porte en naissant, au moral comme au physique, l'image de ceux qui lui ont donné le jour. Cette loi, sans doute, souffre des exceptions; mais ici elle semble avoir été dépassée, et l'on serait tenté de croire que, pour récompenser la charité du père et de la mère de saint Thomas , la Providence eût voulu faire passer cette vertu, en quelque sorte toute formée, de leur cœur dans celui de leur enfant.
Les parents de Thomas avaient fixé leur séjour à Villeneuve-des-Enfants, petite ville de Castille, située sur
(I) Job XXXI. — La vie de S. Thomas, ch. I. n. i.
le territoire du diocèse de Tolède, et dont Alphonse Garcias était originaire. Mais quelques mois seulement après leur mariage, une maladie contagieuse, qui désolait alors la province, fut apportée à Villeneuve par des étrangers. Alphonse crut devoir abandonner momentanément sa patrie ; il se retira dans le voisinage , au bourg de Font-Plain , auprès de Garcias Castellanos, frère de son épouse. Thomas naquit dans cette maison en l'année 1488 (1). Il fut l'aîné de trois frères, dont l'un entra comme lui dans l'ordre des Ermites de Saint-Augustin, et y mourut à la fleur de son âge (2). Nous aurons occasion de parler des deux autres dans le cours de cette histoire.
Dieu voulut honorer par un prodige de sa miséricorde le berceau de son serviteur, et associer par là sa patrie tout entière à la joie que sa naissance causait à sa famille. Le jour même où Thomas vint au monde , jour qui fut aussi celui de son baptême, la peste qui sévissait encore à Villeneuve disparut subitement. Les habitants de la ville, dans un élan unanime de reconnaissance, demandèrent à l'autorité ecclésiastique que l'appartement où l'enfant de bénédiction était né fût converti en une chapelle qui perpétuerait la mémoire du bienfait du Ciel (3).
Par cet événement miraculeux, Dieu voulait sans doute faire entrevoir aux parents de Thomas les desseins qu'il avait formés sur lui. Ils comprirent cet avertisse-
(1) Salon n. 2.
(2) Herrera, Hislor. oonvenlua Salmantic, cap. 37.
(3) Salon n. 2. Quevedo, etc.
ment providentiel, et ne voyant, dès-lors, dans leur premier-né , qu'un dépôt sacré confié à leur tendresse , ils n'eurent plus qu'une pensée, celle de le dévouer au service des autels.
Chargée, en sa qualité de mère, de la première éducation de son fils, Lucie Martinez redoubla ses prières, ses austérités et ses bonnes œuvres, pour attirer sur son berceau l'abondance des célestes bénédictions. Tous les matins cette pieuse mère portait son enfant dans sa chapelle domestique , et là , prosternée devant l'image de Jésus et de Marie , elle le consacrait de nouveau à leur service , et les conjurait de faire passer dans son cœur tendre et pur les sentiments d'amour et de dévouement dont elle se sentait elle-même pénétrée pour eux. A mesure qu'elle voyait les forces de son enfant se développer, elle s'appliquait avec plus d'assiduité à faire entendre à ses oreilles le langage de la piété ; elle nourrissait habituellement ses yeux du spectacle des objets les plus édifiants; elle l'accoutumait à la prière, en le faisant assister à ses exercices de dévotion. Ces efforts, puissamment secondés par l'onction intérieure de la grâce, obtinrent un succès si prompt, que Lucie se vit bientôt dans la nécessité de modérer la ferveur de son fils.
En effet, dès le premier réveil de sa raison, il se sentit fortement attiré à la pratique de toutes les vertus chrétiennes, et spécialement de celles dont il avait de si beaux exemples sous les yeux. Et, à voir l'ardeur avec laquelle il suivit son attrait, ont eût pu croire que, épris d'un généreux désir de rivaliser avec sa pieuse mère, il