‹ Histoire de S. Thomas de Villeneuve, dit l'aumonierChapitre 21 sur 37 · S HISTOIRE · texte numérisé non relu

S HISTOIRE

eût formé le dessein d'acquérir en quelques années une perfection qui avait été pour elle le prix de longs et persévérants efforts. Non content de prendre part aux pieuses pratiques en usage dans sa famille, Thomas s'en forma de nouvelles. Plusieurs fois le jour, il s'enfermait seul dans une chambre ou se retirait à l'écart dans le jardin, afin de mieux se recueillir devant Dieu, et de converser plus à loisir avec Jésus et Marie. Souvent des heures entières s'écoulaient dans ces secrètes communications. Lorsque Thomas assistait aux offices de la paroisse, tout le monde était ravi de l'angélique modestie qui paraissait sur son visage et dans tout son maintien.

Il y avait, près de la maison qu'habitait sa famille, un couvent de Franciscains dont la chapelle était ouverte au public. Quand on y sonnait le sermon , Thomas était le premier à s'y rendre. Il écoutait le prédicateur avec une profonde attention ; puis, au sortir du lieu saint , il rassemblait autour de lui tous les enfants du voisinage, montait sur une pierre et répétait ce qu'il avait entendu. Il parlait avec un ton de piété si pénétrant, que les personnes d'un âge plus avancé accouraient pour l'écouter. Des témoins ont rapporté que cette scène touchante' se terminait souvent par des larmes (1). Du reste, Thomas n'allait point avec les enfants de son âge. Il les voyait seulement à l'école qu'ils fréquentaient avec lui , et là même, pendant les heures de récréation, il se mêlait peu à ses condisciples. Quand leurs divertissements avaient

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pour objet d'imiter quelqu'une des cérémonies de l'Eglise, alors il se mettait volontiers à leur tête ; hors de là, il se tenait d'ordinaire à l'écart et gardait le silence, non qu'il fût d'un caractère sombre et mélancolique , mais parce que déjà ses pensées étaient trop graves, son recueillement trop profond, pour lui permettre de se livrer aux jeux bruyants de l'enfance. Les classes terminées, il se retirait dans l'intérieur de sa famille , où il laissait à l'obéissance le soin de régler l'emploi de son temps.

Fidèle imitateur de ses parents, Thomas se fit remarquer, dès son plus bas âge, par son amour pour les indigents. La seule vue d'un pauvre attendrissait son cœur et lui faisait venir les larmes aux yeux ; il éprouvait alors un besoin si impérieux de le soulager, qu'il aimait mieux se priver lui-même du nécessaire que de voir le pauvre s'éloigner sans aumône. Les mémoires du temps nous ont transmis sur ce sujet les faits les plus édifiants.

Thomas allait tous les matins à l'école et ne retournait à la maison que dans l'après-midi , vers l'heure du dîner de la famille. Avant son départ, on lui donnait son déjeuner; mais il ne le mangeait pas. Sa mère, qui en lit la remarque, craignit enfin que, pressé par un désir indiscret de mortification, l'enfant ne renvoyât trop loin le moment de prendre ce premier repas. Pour s'assurer du fait, elle interrogea quelques écoliers du voisinage ; mais qu'elle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle reçut pour réponse qu'ils n'avaient jamais vu un morceau de pain entre les mains de son fils ! C'est qu'en effet

ce charitable enfant donnait son déjeuner au premier pauvre qu'il rencontrait dans la rue; il souffrait ensuite en silence le tourment de la faim si pénible à son âge (1).

Au temps de la moisson , Thomas aimait à accompagner le serviteur qui portait le repas aux ouvriers ; il aimait mieux encore le porter lui-même. Quand il était arrivé dans le champ , il réunissait les pauvres qui s'y étaient rendus pour glaner, et après leur avoir parlé du bon Dieu, il leur distribuait comme en cachette une partie des provisions destinées aux moissonneurs. L'auteur qui rapporte ce trait ajoute que les ouvriers n'eurent pourtant jamais à se plaindre qu'il leur manquât quelque chose (2).

Un jour, une pauvre veuve vint prier la dame Martinez de lui donner quelques pelotes de fil dont elle avait besoin pour achever d'ourdir sa toile. Lucie , qui ellemême était sur le point de donner à son tisserand une chaîne de fil, ne sachant pas encore si sa prosivion de pelotes était suffisante pour la quantité de toile qu'elle voulait faire fabriquer, répondit à la bonne femme qu'elle ne pouvait disposer de rien avant d'avoir pris l'avis du tisserand ; elle lui dit de revenir le lendemain, en l'assurant qu'elle lui donnerait toutes les pelotes qui seraient de reste. Thomas était présent à cette scène. Il crut s'apercevoir que la pauvre veuve se retirait un peu affligée du refus qui lui avait été fait ; il la suit jusqu'à

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(2) Coucini.

la porte, et, l'ayant priée de l'y attendre un instant, il se glisse furtivement dans l'appartement où étaient les pelotes de sa mère , en prend autant qu'il en faut à la veuve, et les lui apporte tout joyeux , en lui recommandant bien le secret. En effet, la mère ne s'aperçut pas que le nombre de ses pelotes eût diminué, et elle en obtint la quantité de toile qu'elle désirait.

« Revenant un jour de l'école, le petit Thomas rencontre devant la maison un paysan qui rendait un partie du grain que son père lui avait prêtée, l'année précédente, pour semer, mais au reste grandement triste et pensif d'autant qu'il n'apportait pas suffisamment de blé pour acquiter tout l'emprunt, la récolte ayant été extrêmement stérile, et craignant que le père de Thomas ne le voulût recevoir et tenir en compte, et qu'il refusât un autre jour de le secourir en pareille nécessité. Le jeune enfant s'approchant de lui avec un visage riant et plein d'amour, s'étant informé du sujet de son affliction, lui dit qu'il l'amenât chez lui pour voir ce qui lui restait de blé, l'assurant que s'il lui avait dit vrai , Dieu ne manquerait pas de pourvoir à son remède. Ayant donc vérifié le peu de provisions qui restait à ce paysan pour la nourriture de sa famille, ils s'en retournèrent tous deux en sa maison, et faisant arrêter le débiteur à la porte, il monte tout seul à la chambre de son père, et s'étant jeté à ses pieds, lui dit : mon père, ce pauvre homme qui vous doit rendre tant de blé que vous lui prêtâtes pour semer, est là-bas à la porte; mais d'autant que l'année a été mauvaise, comme tout le monde sait, et qu'il a fait une fort mince récolte, il vous apporte ce qu'il peut, bien que non

pas tout ce qu'il vous doit. Je l'ai vu de mes propres yeux , et sais qu'il lui en reste fort peu pour nourrir sa femme et ses enfants. Et partant je vous prie, mon père, tout autant que je puis, d'avoir compassion de lui, et de recevoir ce qu'il vous rend présentement ; j'espère certainement que Notre-Seigneur suppléera le défaut de ce qui manque. Son père fut tellement ravi d'une si généreuse bonté, qu'il lui accorda sa demande; il fait entrer le paysan , reçoit le peu qu'il portait , et non seulement lui quitte le reste, mais de plus lui offre tout celui dont il avait besoin pour sa petite ménagerie (1). »

« Une autrefois, se trouvant de hasard tout seul au logis, voici six pauvres à la porte qui lui demandent l'aumône. Lui ne pouvant ouvrir l'armoire du pain, et n'ayant en main autre chose de quoi les gratiner, il va se ressouvenir qu'ils avaient une poule qui menait après soi six poulets assez bons, qui restaient encore de sa couvée. Il les attaque donc le mieux qu'il peut, et allant joyeux à ces pauvres, il donne à chacun le sien. Sa mère étant revenue et oyant clouzir la poule toute seule, lui demande ce qu'étaient devenus les poulets : à quoi le petit Thomas répondit de bonne grâce en souriant : Ma mère, je sors tout à l'heure de les bailler à six pauvres qui avaient bien la mine de s'en défaire, tant ils étaient exténués ; et certes, ils m'ont fait tant de pitié que si un septième fût venu, je crois que, pour l'amour de Dieu, je lui eusse donné poule et tout (2). »

(1) Saint Martin, n. 1.

(2)Id. n.3.

11 n'était pas rare de voir le jeune Thomas rentrer à la maison paternelle, manquant de chaussure ou de quelque partie de ses vêtements. Un jour de fête , sa mère lui offrit un habillement neuf ; il le reçoit avec une répugnance marquée, mais sans proférer un seul mot de plainte. Quelques heures après, il sort et rencontre un pauvre enfant à peu près de son âge, qui portait des habits tout usés. Il lui vient aussitôt en pensée d'échanger ses vêtements contre ceux du petit mendiant. Il l'entraîne dans un coin et lui fait sa proposition, que celui-ci accepte de tout son cœur. Ils se désabillent tous deux , et en un instant l'échange est fait. L'enfant pauvre s'éloigne précipitamment, non sans jeter quelques regards sur ses beaux habits. Thomas, de son côté, s'en retourne à la maison, dans la ferme confiance que sa mère ne sera pas fâchée de le voir avec son nouveau costume, lorsqu'elle connaîtra le motif de sa conduite. Surprise d'une si subite métamorphose, la mère en demande la raison. « Ma » bonne mère, répond Thomas avec ingénuité, je viens » de rencontrer un petit pauvre, et, comme j'ai vu à son » air que mes habits lui faisaient envie, je les lui ai don- » nés ; il m'a laissé les siens, que vous voyez. Je vous » assure qu'il s'en est allé bien content. Ma bonne mère, » vous ne me désapprouverez pas. » La pieuse Lucie ne répondit à son fils que par un sourire ; elle était trop humble et trop charitable pour ne pas applaudir à une action dont l'humilité et la charité se disputaient le mérite (1).

i) Salon n. 4»

Cependant elle crut devoir, dans une autre circonstance, modérer l'ardeur du zèle qui portait le saint enfant à soulager les indigents. Sur le soir d'un jour d'hiver, Thomas se trouvait dans la maison d'un voisin. Trois pauvres enfants se présentèrent à la porte, à demi-nus, transis de froid et demandant l'aumône. On les congédie sans leur rien donner. Ce refus fait la plus pénible impression sur le bon cœur de Thomas ; il sort à l'instant, et, ne prenant conseil que de sa générosité naturelle, il quitte ses habits et les distribue à ces petits malheureux. Ensuite il gagne en toute hâte la maison paternelle, se présente à sa mère et s'empresse de lui expliquer la cause de la nudité où il se trouve. La mère, peu satisfaite de cette explication, prend un air sérieux et dit à son fils que rien ne peut justifier l'imprudence de sa conduite. Alors le pauvre enfant se trouble, baisse les yeux et répond en pleurant : « Ma bonne mère, faites » de moi ce qu'il vous plaira ; mais je n'ai pu voir ces » pauvres trembler de froid, sans me sentir comme » entraîné malgré moi à les couvrir. Dieu , qui voit le » fond de mon cœur, sait bien que je vous dis la vérité. » A ces derniers mots, Lucie se sent émue jusqu'aux larmes; elle se tait, craignant de blâmer, dans la conduite de son fils, une inspiration du ciel. Pourrait-on ne pas s'associer aux sentiments de Lucie Martinez ? Il y aurait bien de la témérité, ce nous semble, à méconnaître l'action secrète de la grâce dans les faits que nous venons de raconter. Tout enfant qu'il était, Thomas faisait l'aumône comme il faisait toutes ses actions, pour la gloire de Dieu seul. L'humilité dont il cherchait à couvrir

l'exercice de sa charité, non moins que sa docilité habituelle à ses parents ne nous laisse aucun lieu de douter que, dans ses aumônes, dans celles même qui paraissaient s'éloigner le plus de l'ordre commun, il n'agît d'après l'inspiration divine.

C'était évidemment le même principe qui dirigeait notre saint enfant dans la pratique d'une autre vertu qu'on n'est pas accoutumé à voir s'allier à l'innocence du .premier âge. Que l'enfance nous apparaisse embellie des charmes de la candeur, de la modestie, d'une piété précoce, ce spectacle nous touche sans nous étonner ; mais qu'elle se présente sous les traits d'une pénitence austère, couverte du cilice et armée de la discipline, c'est là une sorte de phénomène qu'on a peine à concevoir, et l'on serait tenté de prendre l'histoire qui le présente pour un roman fait à plaisir. Loin de nous assurément est la pensée de recourir à des exagérations pour embellir la vie de saint Thomas ; mais, d'un autre côté, nous devons en reproduire fidèlement tous les traits, quelque extraordinaires qu'ils puissent paraître. Or, il est certain que Thomas fut, dès sa plus tendre enfance, un austère pénitent ; qu'étant encore dans cet âge heureux où l'innocence n'a rien à craindre parce qu'elle s'ignore elle-même, il exerçait déjà sur son corps des rigueurs dignes d'être admirées clans un homme qui aurait de grands crimes à expier.

Thomas se privait, autant qu'il le pouvait, de nourriture. Il aimait d'autant plus le jeûne qu'il trouvait dans cette mortification un moyen plus facile de faire l'aumône. Ses parents, craignant que les privations qu'il

s'imposait ne nuisissent à sa santé, lui ordonnèrent de manger tout ce qui lui serait servi. Il obéit; cependant, lorsqu'on lui présentait quelque mets délicat, l'obéissance lui devenait si pénible qu'il demandait souvent la permission de laisser une part pour les pauvres.

Il portait le cilice et faisait un fréquent usage de la discipline ; mais il couvrait ces austères pratiques du plus grand secret. Un oubli finit par le trahir. Une fille de service, qui faisait le lit du saint enfant, trouva un jour dans un coin de sa chambre une discipline ensanglantée. Elle la fit voir à la dame Martinez. « Celle-ci, dit le P. Saint-Martin, voyant les preuves de la mortification de son fils écrites en caractères de sang, ne put s'empêcher d'avoir là-dessus des ressentiments de mère. Une si entière innocence ne devait pas, à son avis , être si rigoureusement persécutée ; néanmoins elle ne voulut pas interrompre cette dévotion, jugeant que la pureté, comme le lis, se conservait parmi ces épines, et que le moyen le plus assuré de prévenir les dangers dont les occasions menacent avec le temps la nature, c'était de se fortifier de telles défenses (1). »

Ainsi se passa l'enfance de saint Thomas, dans la pratique des plus sublimes vertus du christianisme. Il atteignait sa quinzième année, lorsque ses parents l'envoyèrent à l'université d'Alcala, pour y continuer les études qu'il avait commencées à Villeneuve.

Saint Thomas n'était pas moins bien partagé du côté des dons de l'intelligence que du côté des qualités du cœur.

de saint thomas de Villeneuve. 17

Il montra, pendant sa première instruction, une vivacité d'esprit , une promptitude de conception et une étendue de vues qui lui présageaient de grands succès pour l'avenir. Comme ses études n'étaient contrariées par aucun de ces défauts qui entravent ordinairement le travail des jeunes écoliers, ses progrès furent rapides. Ils l'eussent été bien davantage, si le lieu où il avait passé son enfance eût fourni à son activité des moyens d'instruction plus puissants et plus variés. A l'âge de quinze ans, il connaissait la langue latine, et cette science était la seule qu'on put acquérir à Villeneuve-des- Enfants.

Ce fut avec une peine bien sensible que les parents de Thomas virent arriver le moment où ils devaient se séparer d'un fils si digne de leur tendresse. Mais enfin cette séparation entrait dans les desseins de Dieu ; ils firent leur sacrifice avec générosité.

Alcala possédait depuis longtemps une école publique. Mais, enfermée dans une étroite enceinte, sans bibliothèque, sans dotation, cette école ne donna, jusqu'à la fin du quinzième siècle, qu'un enseignement faible et sans éclat. A cette époque, elle vit s'ouvrir devant elle un avenir plus brillant. Alcala faisait partie du diocèse de Tolède, et Ximénès venait d'en être nommé archevêque. Ximénès avait , comme on sait, un génie vaste et un grand cœur. Il arrivait dans sa nouvelle église animé du plus ardent dévouement pour tous ses intérêts, et en particulier d'un vif désir d'y faire fleurir les lettres et les sciences ecclésiastiques. Le crédit qu'il possédait auprès d'Isabelle de Castille, dont il était

le confesseur et le conseiller, le mettait en état de réaliser, pour la prospérité de son diocèse, les généreux desseins que son zèle lui ferait concevoir.

L'école d'Alcala, où Ximénès avait fait ses premières études, fut aussi l'un des premiers objets de sa sollicitude. Il forma le projet de transformer cette école en une université qui sût rivaliser avec celle de Salamanque, la plus savante qu'il y eût alors en Espagne.

La célèbre université de Paris fut le modèle que Ximénès se proposa de suivre dans son œuvre. Son activité n'eut besoin que de quelques années pour réparer les bâtiments et en construire de nouveaux, pour doter l'établissement d'amples revenus et d'une riche bibliothèque, enfin pour lui procurer des professeurs distingués. Le prélat posa lui-même, le 14 mars de l'an 1500, la première pierre du principal collège, auquel il donna le nom de saint Ildephonse, le plus glorieux de ses prédécesseurs. Peu de temps après, ce collège entra en exercice, et Thomas fut un des premiers élèves qui l'hâtèrent.

Il arriva à Alcala dans le courant de l'année 1503. Il fit dans cette ville un premier séjour non interrompu d'environ trois ans. Les documents contemporains ne nous ont transmis presque aucun détail sur la conduite de saint Thomas, pendant tout cet espace de temps. Le silence de l'histoire , dans une matière aussi édifiante, est sans doute à regretter pour la piété ; mais on le roncoit aisément. Rien n'est plus uniforme, ni plus paisible que la vie d'un étudiant appliqué à ses devoirs : du commencement de l'année à la fin, il parcourt chaque

jour le même cercle d'occupations ; il passe sans connaître personne et sans que personne le connaisse. Il en devait être ainsi, surtout de notre pieux jeune homme, qui était si modeste et si recueilli, qui avait un attrait si prononcé pour la prière et la solitude. Mais du reste nous pouvons juger de la conduite de Thomas à Alcala par celle qu'il avait menée à Villeneuve. Il n'est pas douteux que la vie de ce pieux étudiant ne fût un continuel exercice des vertus que nous avons déjà admirées en lui, et que, placé dans les conditions les plus favorables au succès de l'étude, il ne fit des grands progrès dans les sciences. Aussi toutes les personnes qui, pendant cet intervalle, allèrent d' Alcala à Villeneuve, rapportèrent unanimement aux parents de Thomas qu'il était, pour la science et la piété, un des élèves les plus distingués de l'université (1).

Thomas était âgé de dix-huit ans environ lorsqu'il revint à Villeneuve. On ne connaît pas positivement le motif de ce voyage. Selon quelques auteurs , ce fut la mort d'Alphonse Garcias qui rappela son fils dans la maison paternelle; mais, selon la teneur des procèsverbaux et de la bulle de canonisation , la mort du père n'arriva que bien plus tard, vers l'année 1516. Il est donc croyable que saint Thomas ne revint dans sa famille que pour y prendre un repos réclamé par sa santé , natuellement débile, et affaiblie encore par la vie pénitente et studieuse qu'il avait menée. Quoi qu'il en soit, après un court séjour auprès de ses parents, Thomas retourna à

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l'Université d'Alcala, pour y reprendre le cours de ses études.

Le collège de Saint-Ildephonse venait de s'ouvrir. Dans la vue de commencer, dès le premier moment, la réputation de cet établissement , Ximénès ne voulut y admettre que les sujets les plus distingués par les talents et les vertus, et, en conséquence, il posa des sévères conditions d'admission. Les directeurs du collège devaient prendre les plus exactes informations sur la famille, la conduite et les moeurs du candidat; les professeurs de l'académie avaient ordre de soumettre à un mûr examen son aptitude et le degré de son instruction ; l'archevêque s'était réservé à lui seul le droit de l'admettre ou de l'exclure, sur le rapport exact qui lui serait adressé.

Beaucoup d'étudiants se mirent sur les rangs, et Thomas fut du nombre. Mais les dispositions du saint jeune homme ne ressemblaient pas à celles de la plupart de ses condisciples. Ceux-ci pouvaient craindre de succomber dans quelqu'une des sévères épreuves auxquelles ils se présentaient ; la seule crainte que Thomas conçut, ce fut que l'examen qui serait fait de sa conduite ne lui dérobât le secret de ses pratiques de piété. Mais son premier séjour à Alcala l'avait fait suffisamment connaître à ses maîtres ; leurs suffrages en sa faveur furent unanimes ; Ximénès les ratifia, et Thomas fut admis (1).

Dans cette nouvelle position, la conduite de Thomas répondit pleinement à ses antécédents. Modeste comme

(1) Salon n. 19.

un ange, appliqué à ses devoirs, soumis à ses maîtres, charitable envers les pauvres et les malades, doux et affable à l'égard de ses condisciples, recueilli dans la prière, il se montra, dès le premier jour, le modèle du parfait écolier. Toujours égal à lui-même, il avait, dans la chaleur de la discussion, un ton de voix aussi calme, un maintien aussi posé que dans la plus simple conversation. Tout le monde le vénérait comme un saint. Ses condisciples se composaient en sa présence, et le prenaient pour l'arbitre de leurs différends. Aucun d'eux n'eût osé prononcer devant lui une parole légère. Ses maîtres eux-mêmes lui témoignaient les plus grands égards et ne lui parlaient qu'avec une sorte de respect. Dans les exhortations à leurs élèves, ils ne manquaient pas d'appuyer leurs paroles par quelques traits puisés dans sa conduite. On rapporte en particulier qu'un célèbre professeur de l'Université, nommé Jean Vergara, ne craignit pas , dans un sermon prêché devant un nombreux auditoire dont Thomas faisait partie, de proposer ce saint étudiant comme le modèle accompli de la perfection chrétienne (1).

Thomas, ayant achevé ses études, prit successivement les degrés de maitre ès-arts et de licencié en théologie. Ce moment avait été impatiemment attendu par les dUrecteurs du collège de Saint-Ildephonse. Ils exécutèrent alors le projet, qu'ils avaient conçu depuis longtemps. d'attacher à leur établissement un sujet aussi distingué sous tous les rapports. Thomas ne cessa donc d'être

(i) Mugnat n. 3.

écolier que pour devenir professeur. Il enseigna d'abord les humanités ; bientôt après, il obtint une chaire de philosophie. Une année s'était à peine écoulée dans cet enseignement, que le jeune professeur fut chargé d'un cours de théologie. Mais, quelque rapide que fût son avancement, quelque variées que fussent les études auxquelles il était obligé de se livrer, Thomas.se montrait toujours le même, toujours humble dans le succès, toujours uni à Dieu dans les plus absorbantes occupations. Sa parole du haut de la chaire était aussi douce, •aussi modeste que lorsqu'elle partait du milieu des bancs de l'école. Tout le temps qu'il ne consacrait pas à ses fonctions publiques, il le passait au pied des autels, auprès des pauvres ou dans sa cellule; et là, tous les moments qu'il dérobait à ses études, il les donnait à l'exercice de la pénitence et de la méditation. Il priait le jour et la nuit, prosterné pendant des heures entières devant l'image d'un cricifix peint sur le mur de sa cellule. Cette cellule, sanctifiée par les prières, les larmes, le sang même de ce saint professeur, devint, nous ne dirons pas après sa mort, mais après sa sortie du collège, un objet de vénération pour la communauté de Saint-Ildephonse (1).

Pendant les quelques années qu'il fut attaché à l'Université d'Alcala, Thomas eut le mérite de commencer la haute réputation à laquelle cette école s'éleva bientôt. Il en fut, d'abord comme disciple, ensuite comme professeur, la première gloire et assurément aussi la plus

(1) Salon n.20.

pure. Son enseignement forma plusieurs hommes illustres, entre autres le célèbre Dominique Soto, dont les ouvrages sont connus, dont les lumières répandirent le plus vif éclat, soit dans l'Université de Salamanque, soit au sein même du concile de Trente.

La position de saint Thomas dans l'Université d'Alcala était, ce semble, aussi favorable à sa piété qu'à ses goûts pour l'étude ; cependant- quelque chose lui manquait. Il sentait dans son cœur le détachement qui fait le religieux, la charité qui fait le prêtre, le zèle qui fait l'apôtre, et il se voyait au milieu du monde, éloigné du sanctuaire, les lèvres fermées à la parole évangélique. Pressé par l'attrait de la grâce, il crut devoir, sans différer, examiner sa vocation ; et cet examen lui parut assez important pour qu'il se crût obligé de s'y livrer tout entier. Il se démit des fonctions qu'il remplissait au collège de Saint-Ildephonse ; néanmoins il continua de l'habiter. Dégagé de toute occupation extérieure, il s'appliqua exclusivement à connaître les desseins de Dieu sur lui. Dans cette vue, il pensa qu'il devait, avant tout, redoubler la rigueur de ses austérités et la ferveur de ses prières, pour attirer plus abondamment la lumière divine sur ses propres réflexions ; ensuite il se posa les deux questions suivantes : Dieu m'appelle-t-il à la vie religieuse ? Si telle est sa volonté sainte, quel Ordre dois-je embrasser ? La première question fut bientôt résolue ; et il nous suffit à nous-mêmes de reporter nos souvenirs sur les premières années de saint Thomas pour comprendre combien la vie du cloitre devait lui offrir de charmes. Mais la seconde question ne lui fut

pas d'une aussi facile solution. 11 fit sur ce sujet de longues et sérieuses réflexions. Cette âme sensible et généreuse voulait bien se sacrifier tout entière à Dieu ; mais elle voulait aussi que son sacrifice tournât à l'avantage du prochain. Thomas, si vivement impressionné, dès son enfance, par le spectacle des souffrances physiques du pauvre, avait appris ensuite, à l'aide du temps et de l'expérience, que la misère spirituelle des hommes est bien plus digne de compassion que tous les maux qu'ils peuvent endurer dans leurs corps. Dans l'immense désir qui le pressait de consacrer sa vie au salut des âmes, il demandait à Dieu qu'il daignât diriger ses pas dans un Ordre religieux dont le ministère fût tout apostolique ; puis, réfléchissant sur la nature de ce ministère, il reconnut qu'il exigeait une pleine liberté d'esprit, l'exemption de toute sollicitude temporelle, une vie où tout fût réglé suivant un juste tempérament, aussi bien pour la satisfaction des besoins du corps que pour l'exercice de la pénitence. Guidé par cette considération, Thomas se mit à étudier les diverses communautés religieuses répandues en Espagne ; il parcourut leurs constitutions et prit connaissance de leurs observances intérieures et de leurs fonctions extérieures. Il recourut aux lumières de quelques amis dont il connaissait la prudence et la piété. Enfin, après une année entière de prières et de réflexions, il fit son choix d'une manière définitive (1). La fin de cette année de solitude est l'époque à laquelle

(1) Salon n. 25.

nous devons placer la mort d'Alphonse Gardas. Ce triste événement rappelait Thomas à Villeneuve. Il s'y remiit pour consoler sa mère et pour remplir les dernières volontés de son père. Outre la part à laquelle il avait droit, en sa qualité d'aîné, dans l'héritage paternel, Thomas acquérait, par le testament du défunt, la propriété d'une maison que celui-ci avait fait construire près de celle qu'il habitait, dans l'espérance que son fils viendrait se fixer à Villeneuve. Thomas, dont la pensée était ailleurs, ne vit dans cette succession qu'un nouveau moyen de se rendre utile à son pays. Il forma le généreux projet de faire de sa maison un hôpital, et de lui assigner en dotation le reste de ses biens. Mais, avant de faire connaître ce projet, il laissa se passer quelques jours, pendant lesquels il adressa à Dieu de ferventes prières, afin qu'il lui plût d'écarter tous les obstacles qui pourraient entraver le succès de l'œuvre qu'il méditait, et surtout de préparer le cœur de sa mère. Ces vœux furent remplis. La mère, il est vrai, témoigna d'abord à son fils ses inquiétudes sur son avenir, en le voyant se dépouiller ainsi ; mais Thomas lui rendit la confiance par cette simple réponse : « Ne soyez pas en peine pour » moi, ma bonne mère; Dieu pourvoira lui-même à ma » subsistance. » Lucie Martinez donna son consentement, et ce ne fut point assez pour elle ; elle voulut encore s'associer à la bonne œuvre en fournissant, à ses propres frais, le nouvel hospice de meubles et de linge. Elle fit plus encore : se rendant au désir de Thomas, elle devint la directrice de l'établissement, et se consacra tout entière au service des malades.

La fondation de cet établissement de charité est un fait sur lequel tous les anciens mémoires de la vie de saint Thomas sont unanimes ; mais il ne s'accordent pas aussi bien sur la destination qui lui fut donnée dans le commencement. Cette discordance est facile à expliquer : les mémoires de la vie du saint ne datent pas tous de la même époque, et d'ailleurs la destination donnée à l'hôpital de Villeneuve a pu subir par le laps du temps plusieurs modifications. Il nous parait que, dans l'origine, cet hospice fut destiné exclusivement aux pauvres et aux malades du pays, et principalement aux filles orphelines et aux veuves délaissées (1).

Quoi qu'il en soit, ce monument de la charité de saint Thomas et de celle de sa pieuse mère a longtemps subsisté après eux. Lorsque le serviteur de Dieu eut été élevé à l'épiscopat, la reconnaissance ^publique désigna l'hospice de Villeneuve sous le nom d'hôpital de l'archevêque de Valence. Après sa mort , et surtout pendant le temps qui fut consacré au procès de sa cononisation, le bienheureux prélat témoigna du haut du ciel à ses concitoyens que l'hommage de leur gratitude lui était agréable. Ce fut par sa puissante intercession que Dieu rendit la santé à une foule de malades qui se pressaient dans l'enceinte de l'hôpital.

Dans ce dernier voyage à Villeneuve, Thomas avait brisé tous les liens qui l'attachaient au monde : son père était mort ; sa mère et ses biens appartenaient aux pauvres ; il dit un éternel adieu aux lieux qui l'avaient vu

(1) Cuccini, p. 601.

naitre, et repartit pour Alcala. Bientôt après, il se dirigeait vers la ville de Salamanque : c'est là que Dieu avait marqué le lieu de son repos.

L'Université de Salamanque était, comme nous l'avons dit, l'école la plus florissante d'Espagne. Jalouse de maintenir sa supériorité, elle prêtait une oreille attentive à toutes les voix de la renommée ; et, quand elle entendait prononcer le nom d'un homme recommandable par la science et la vertu, elle se mettait aussitôt en devoir de l'attirer dans son sein ; et ni les prières, ni les promesses, ni l'argent, ni aucun sacrifice ne lui coûtaient pourvu qu'elle parvint à se l'attacher. Thomas devait être l'objet des sollicitudes de cette savante académie. En effet, à peine de retour à Alcala, il reçut de Salamanque la plus flatteuse invitation : on lui offrait une chaire de morale à laquelle étaient attachés de très amples honoraires (1). Mais la vocation de Thomas était trop bien affermie dans son âme pour souffrir la moindre atteinte de la démarche qu'on venait de faire auprès de lui. Il se rendit, en effet, à Salamanque ; mais, après avoir présenté aux docteurs de l'Université l'hommage de sa reconnaissance, il alla s'enfermer dans le couvent des Ermites de saint Augustin.

Son entrée en religion eut lieu au mois de novembre de l'an 1516, le jour même où l'Eglise célèbre la fête de la Présentation de la très sainte Vierge (2). Se propo-

(I) Magnat n. 4. Salon n.23.

{Bh h&j$ètei-te 1$ jftaésentetian est célébrée dans l'Eglise le 21 novembre ; et, en eiïel, lous lfiS;,M}kM£n£L(Ift J»ift!-.'/Brènj&§ ■J'iipp.Wtent

sant d'imiter dans le cloître la vie que Marie avait menée dans le temple, il fut heureux de pouvoir placer sa retraite sous le patronage de Celle qu'il prenait pour son parfait modèle.

Aussitôt après son entrée en religion, Thomas se fit un devoir d'en informer sa famille. Il avait gardé jusque là le plus profond silence sur sa détermination. Lorsqu'il fut appelé à Villeneuve par la mort de son père, cette détermination, récemment arrêtée, remplissait encore son esprit, et, pendant tout le temps qu'il passa auprès de sa mère, il ne laissa pas échapper une parole qui pût trahir son secret. Sans doute cette discrétion lui fut pénible à l'égard d'une mère qu'il aimait tendrement, et dont il connaissait et vénérait la vertu ; mais elle lui sembla commandée par la prudence chrétienne. En effet, toutes les fois qu'il s'agit de résolutions semblables à celle que la grâce avait inspirée à saint Thomas, il est d'expérience que les parents sont de mauvais conseillers. Lucie Martinez était pieuse, mais elle était mère, et dès-lors sa piété même devenait un nouveau lien qui l'attachait au plus pieux de ses enfants. Aussi cette bonne mère fut-elle sensiblement affligée, lorsqu'elle apprit la démarche que son fils venait de faire. Elle s'affligea, non de ce qu'il avait embrassé la vie religieuse, mais de ce qu'il avait choisi un lieu de retraite dont l'éloignement la privait de la douce consolation de le voir. Elle lui écrivit dans ce sens ; elle le

à la même date son entrée en religion. Cependant la Bulle de canonisation fixe cet événement au 2\ novembre.

pria de quitter, par amour pour elle, le couvent de Salamanque, et de venir se fixer dans celui des chanoines réguliers de Saint-Jacques de Uclès, petite ville du diocèse de Séville, située à peu de distance de Villeneuve, parce qu'elle aurait la joie de le voir au moins de temps en temps. Thomas ne pouvait se rendre à ce désir de la tendresse maternelle ; il consola sa mère le mieux qu'il put, et resta à Salamanque.

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