DES FILLES DE SAINT THOMAS
Le 25 mars 1642, un jeune homme de dix-sept ans était prosterné dans le sanctuaire des Petits-Augustins de Poitiers , et se consacrait à Dieu , sous le nom de frère Ange, par la profession religieuse. Ce jeune homme devait devenir un jour le digne émule de saint Vincent de Paul dans une des plus belles œuvres de sa charité ; c'était à lui que Dieu préparait la gloire de fonder, dixhuit ans plus tard , l'admirable institut des Filles de Saint Thomas de Villeneuve (1).
(1) Cette qualification est la seule usitée dans les anciens contrats où figure la Congrégation j c'est la seule aussi qui convienne à la modestie de ses membres.
Commençons par quelques détails sur la vie de ce vénérable fondateur, pendant le temps qui précéda l'époque où il mit la première main à son œuvre.
Frère Ange , nommé Pierre au baptême , était né de maître Leproust , procureur au présidial de Poitiers , et de demoiselle Magnan, son épouse. Il fut l'aîné de neuf enfants , cinq fils et quatre filles. Cette nombreuse famille fut bénie de Dieu. Le père et la mère eurent la joie de voir quatre de leurs fils et deux de leurs filles embrasser la vie religieuse , et honorer leur saint état par tous les genres de mérite. Pierre était entré le premier dans cette voie ; la supériorité de ses talents et de ses œuvres l'éleva bien au-dessus de ses frères.
Il avait apporté au couvent des Petits-Augustins une grande innocence de mœurs , une piété tendre et familiarisée , dès l'enfance , avec toutes les pratiques de la vie intérieure , une capacité remarquable , et enfin un esprit orné de toutes les connaissances qu'on acquiert pendant un cours régulier d'études , suivi avec application.
Après sa profession , on l'envoya dans une maison de retraite, afin qu'il se préparât au sacerdoce et qu'il suivît des cours de philosophie et de théologie. Ses progrès furent tels dans l'étude de ces sciences élevées, qu'à peine devenu prêtre , ses supérieurs n'hésitèrent pas à lui confier le soin de les enseigner. Il professa la théologie pendant dix ans , et avec tant de distinction , qu'il était souvent consulté par les hommes les plus éclairés des Universités de Poitiers , de Bourges et de Paris.
Il faut chercher la principale cause de ce succès dans l'application persévérante que le P. Ange apportait au travail. Mais hâtons-nous d'ajouter, à la louange de ce fervent religieux, qu'il fut en même temps du petit nombre de ces hommes , en qui l'étude assidue éclaire l'esprit sans dessécher le cœur, sans rien ôter à l'onction de la piété. C'est qu'il étudiait avec un grand esprit de prière et une soumission exemplaire aux règles. Dispensé , à cause de ses fonctions, de plusieurs points de la discipline commune , il les observait tous : assistant au chœur la nuit et le jour, jeûnant et pratiquant toutes les autres austérités du cloître , aussi exactement qu'eût pu le faire le religieux le moins occupé. Ainsi , à mesure qu'il avançait dans la science , il s'élevait encore plus rapidement dans la sainteté.
Telles étaient les vues de Dieu sur cette âme d'élite : il voulait en elle encore plus de vertus que de lumières. Sans doute, tous les instruments sont bons entre les mains de la Providence; néanmoins, si l'on consulte l'histoire , on voit qu'un degré supérieur de sainteté est , dans l'Église , la condition ordinaire des institutions fécondes et durables. Or, s'il en est ainsi , on conviendra que l'homme qui était appelé à fonder une institution comme celle des Filles de Saint Thomas de Villeneuve , méritait bien d'entrer dans cette loi providentielle.
De professeur, le P. Ange devint missionnaire. Il parcourut les provinces du Poitou , du Berri et de la Bretagne, opérant, partout où il se faisait entendre, de nombreuses et d'admirables conversions. Cet homme apostolique ne cherchait pas à plaire; il se souciait peu
des fragiles ornements du discours; sa parole puisait toute sa puissance dans le zèle qui l'inspirait ; elle était simple , claire , nourrie de doctrine , tour-à-tour véhémente et onctueuse ; avec cela , elle éclairait , elle entraînait. Puis , quand , du haut de la chaire , il avait déposé dans les cœurs la semence divine , il allait luimême , ouvrier infatigable , la faire croître et mûrir dans les intimes communications de la confession.
Le mérite du P. Ange appelait sur lui l'attention de ses confrères : ils l'élurent prieur du couvent de Lamballe dans un Chapitre tenu à Montmorillon , sous la présidence du R. P. Paul Lucchini, général de l'Ordre.
C'était en 1659.
Ici commence , à proprement parler, l'histoire de la congrégation des Filles de Saint Thomas de Villeneuve. Le P. Ange va s'établir dans la ville de Lamballe ; c'est là qu'il trouvera la première idée de son œuvre , qu'il en préparera les premiers éléments, qu'il en fera le premier essai.
Arrivé donc à Lamballe, le P. Leproust dût inaugurer son entrée en charge par une solennité touchante. Saint Thomas de Villeneuve venait d'être placé au rang des saints. Cet événement couvrait de gloire l'Ordre de Saint- Augustin : ses membres, au comble de la joie, se disposèrent à le célébrer avec toute la pompe du culte divin.
Le P. Ange avait un motif d'être plus heureux encore
que ses confrères. Saint Thomas était le modèle qu'il s'était particulièrement proposé le jour même de sa consécration religieuse, et il avait toujours professé une tendre dévotion pour ce bienheureux : pouvait -il ne pas chercher à donner tout l'éclat possible à une fête de famille qui répondait si bien aux plus intimes attraits de son âme?
La solennité de lâT canonisation de saint Thomas dura huit jours entiers dans l'église des Petits-Augustins de Lamballe; cette église ne cessa, pendant toute l'octave, de se remplir matin et soir de pieux fidèles, avides d'entendre le récit des grandes choses opérées par le serviteur de Dieu. Le prieur du couvent passa lui-même presque tout son temps au pied des autels, vaquant aux fonctions de son ministère , et consacrant à de ferventes méditations les heures inoccupées.
Or, un jour qu'il méditait profondément sur la tendre charité du saint archevêque , il se sentit fortement inspiré de fonder, sous son patronage, une société de vierges qui se dévoueraient au service des pauvres. C'est de cette pensée féconde que devait sortir l'institut des Filles de Saint Thomas de Villeneuve. Elle laissa dans l'âme du religieux une de ces impressions impossibles à décrire, qui sont tout à la fois calmes, profondes et pleines, et signalent toujours le passage d'une inspiration d'en haut. Le Père fut intimement convaincu que Dieu lui avait parlé.
Mais cette conviction tout intérieure ne le dispensait pas de suivre , pour mieux s'assurer de la volonté divine, les règles ordinaires de la prudence. Il réfléchit, il pria et fit prier , il eut recours aux lumières d' autrui.
L'Ordre des Augustins possédait en Bretagne un religieux d'une sagesse consommée , dont la mémoire est restée longtemps en vénération dans toute la province : c'était le P. Louis Cliaboisseau. Ce Père fut un des hommes qui exhortèrent le plus vivement le prieur de Lamballe à poursuivre l'entreprise qu'il méditait, et il n'hésita pas à lui prédire un complet succès.
Après l'approbation du P. Chaboisseau, le P. Leproust ne balança plus, sa détermination devint irrévocable. Mais en toutes choses, la Providence a son heure qu'il faut savoir attendre. Le Père Ange n'était pas assez libre, avec ses fonctions de prieur, pour commencer son œuvre ; il se contenta d'en préparer de loin les éléments.
Plusieurs personnes de piété s'étaient placées sous sa direction. Il leur persuada de s'associer , de mettre en commun, dans l'intérêt des pauvres, leur dévouement, leurs heures de loisir, leurs aumônes. L'association se forma ; elle prit le nom de confrérie de charité. Ses membres furent dans la ville de Lamballe ce que sont aujourd'hui, par toute la France, les dames de miséricorde. Elle avait pour unique lien d'union, l'attrait d'une charité toute spontanée, et pour fonction principale la visite des pauvres à domicile.
Le Père Ange était le directeur de cette confrérie. Pendant quatre ans, il la vit croître sous ses yeux, en nombre, en ressources, en bonnes œuvres. Mais son secret était toujours au fond de son cœur. Enfin, le moment de le révéler arriva.
Un nouveau Chapitre s'était tenu, et le Père Ange y avait vu son titre de visiteur de Lamballe échangé contre celui de visiteur de la province. Il se trouvait placé, par ce nouvel emploi, dans la situation la plus favorable à l'exécution de son dessein : une liberté presqu'entière lui était rendue, et il pouvait remplir ses fonctions, sans cesser de résider habituellement à Lamballe.
D'un autre côté, le bon Père avait sous la main les personnes destinées à le seconder. La Providence cultivait depuis longtemps ces âmes d'élite ; le moment est venu pour nous de les faire connaître.
C'était, d'abord, mademoiselle Gillette le Bohu de la Pommerays, fille de Pierre le Bohu et de dame Hélène le Borgne. L'idée qu'on nous a donnée de mademoiselle de la Pommerays est celle d'une personne accomplie ; tous les avantages de l'éducation et de la vertu s'unissaient en elle aux dons de la nature. Ses parents résidaient dans la paroisse de Saint-Aaron, voisine de Lamballe, et leur maison était le rendez-vous habituel d'une société brillante et choisie. Mademoiselle Gillette aurait pu y paraître avec éclat ; mais la grâce avait parlé de bonne heure à son cœur. Elle s'était retirée, avec l'agrément de son père, dans une modeste habitation de la ville, et y vivait comme dans une solitude, uniquement occupée de piété et de bonnes œuvres.
C'était, en second lieu, mademoiselle Laurence Du-
breuil, un ange d'innocence et de candeur. Elle était née à Lamballe même, où sa famille tenait le premier rang dans la bourgeoisie. Son père, appartenant à la magistrature municipale, s'était acquis sur toute la population une influence souveraine. Nous donnerons, dans un instant, une preuve bien touchante de sa sagesse comme administrateur, et de son abnégation comme chrétien.
C'était enfin mademoiselle Anne le Maignan du Canton, née aussi à Lamballe de messire Jean le Maignan et de dame Jacquette le Boissier. Chez mademoiselle du Canton, le solide l'emportait sur le brillant, elle n'avait ni la beauté, ni la grâce de mademoiselle de la Pommerays ; elle le cédait à mademoiselle Dubreuil pour les qualités naturelles du cœur. Mais, en retour, elle était douée d'une rare capacité, et bien supérieure, sous ce rapport, à ses deux compagnes. C'est, après le vénérable fondateur, à la mère du Canton, que les Filles de Saint-Thomas sont redevables de l'organisation de leur institut.
Complétons ces détails en rapprochant de ces noms si justement vénérés dans la congrégation, un autre nom digne à tous les titres de leur être associé : le nom de mademoiselle de Nepvoux Ferblet de la Ville Daune, laquelle entra dans la communauté un an après que celle-ci eût été formée.
Mademoiselle de Nepvoux fut une douce conquête de la grâce. Avant de renoncer au monde, elle l'avait connu, elle l'avait aimé. Elle jouissait d'une grande fortune. Mariée très-jeune à un gentilhomme de Lamballe, elle
s'était laissé entraîner aux illusions d'une vie mondaine et dissipée. Mais, après quelque temps de mariage, elle devint veuve. Le coup imprévu qui la frappait lui fut un avertissement du ciel : elle se convertit. Bientôt après, elle allait offrir sa fortune aux Filles de Saint- Thomas, et leur demander, en échange, la faveur de devenir, comme elles, servante des pauvres.
Le Père Ange était fixé depuis longtemps sur le choix des personnes dont le concours lui serait nécessaire. Il réunit auprès de lui mesdemoiselles de la Pommerays, Dubreuil et du Canton, et il leur fit connaître son projet : il s'agissait de fonder une société de filles chrétiennes qui se consacreraient à Dieu par les trois vœux de religion, et se dévoueraient au service des pauvres, principalement dans les hôpitaux. Les hôpitaux étaient dans un abandon déplorable; les pauvres malades y manquaient de secours ; des personnes animées de l'esprit de charité y feraient un grand bien, et y acquerraient beaucoup de mérites.
Le Père n'eut pas besoin , sans doute j d'insister beaucoup sur l'importance de l'œuvre qu'il proposait ; car les charitables demoiselles avaient sous les yeux des faits qui sollicitaient puissamment leur dévouement. La ville de Lamballe possédait deux hospices, l'un appelé le Petit-Hôpital, ou l'Hôtel-Dieu , destiné aux malades et aux pèlerins ; l'autre désigné sous le nom de Grand- Hôpital, où l'on recueillait les enfants abandonnés et les vieillards indigents. Or, rien de plus affligeant que l'état où ces deux établissements se trouvaient réduits. Le service était laissé aux mains de quelques personnes à
gages, n'ayant de dévouement que pour leur salaire, avares de leur temps et de leurs soins, sans intelligence des besoins matériels des malades, et surtout de leurs besoins moraux et spirituels. La religion seule a le secret de tenir un hôpital.
Tout cela, disons-nous, fut compris sans peine par nos pieuses demoiselles. Elles s'offrirent de grand cœur au Père Ange pour remplir, sous sa conduite et sous le le patronage de saint Thomas, la sainte mission qui leur était proposée. Il fut décidé qu'on se mettrait à l'œuvre sans délai.
La communauté naissante avait jeté les yeux sur le Petit-Hôpital, pour en faire le théâtre de ses premiers travaux. Elle put y entrer sans obstacle.
C'est dans cette circonstance que le père de mademoiselle Dubreuil se conduisit de la manière la plus honorable. M. Dubreuil était gouverneur du Petit-Hôpital de Lamballe. En cette qualité, il était sans doute en position d'apprécier, mieux que personne, tout ce qu'il y avait d'avantageux pour l'établissement, à substituer au service égoïste de quelques mercenaires les sollicitudes maternelles de la charité ; mais, d'un autre côté, il était père, et il aimait tendrement sa fille ; d'autres, en pareille occasion, n'auraient-ils pas été tentés de mettre leur influence d'hommes publics au service de leur tendresse de pères, et de combattre une démarche dont le succès devait leur imposer un trop pénible sacrifice? Mais M. Dubreuil n'était pas seulement un bon administrateur et un bon père, il était encore un bon chrétien. Il ne se crut pas en droit de contrarier la vocation
de sa fille ; et, puisqu'elle voulait se dévouer au service des pauvres, il fut heureux qu'elle exerçât son dévouement dans son pays et sous ses yeux. M. Dubreuil appuya donc auprès de l'autorité la demande du Père Ange et de ses filles, et cette demande fut accueillie avec faveur.
Le 2 mars 1661, mesdemoiselles de la Pommerays, Dubreuil et du Canton entraient dans le Petit-Hôpital de Lamballe. Leur installation se fit avec la plus grande solennité. Les nouvelles hospitalières furent conduites à l'Hôtel-Dieu par le clergé et les magistrats de la ville, au chant d'hymnes sacrées, et au milieu d'une immense population. Tous les cœurs étaient émus. Et quel spectacle plus émouvant, en effet, que de voir trois vierges chrétiennes , d'une naissance illustre , d'une grande fortune, dans la fleur de l'âge et de la beauté, échanger, par amour pour les pauvres, toutes les espérances d'un avenir brillant contre l'humble et pénible service d'un hôpital ! En vérité, un tel dévouement méritait bien un pareil triomphe.
Dès leur entrée à l'Hôtel-Dieu, les Filles de Saint- Thomas se formèrent en communauté. Elles avaient reçu une règle tracée de la main du fondateur ; règle provisoire, qui ne pouvait être qu'une ébauche imparfaite des constitutions à venir, mais où devait déjà respirer, dans toute sa pureté, l'esprit des conseils évan-
géliques. Car le Père Ange, appartenant lui-même à un corps religieux, comprenait assurément mieux qu'un autre, combien il importe, avant d'imposer à une association religieuse l'obligation étroite des vœux, d'en exiger des membres la pratique libre et volontaire.
Mademoiselle de la Pommerays était supérieure de la petite communauté ; mademoiselle Dubreuil avait été désignée pour diriger les novices.
L'œuvre du P. Leproust se trouvait constituée, aussi bien qu'une institution de ce genre peut l'être à son début. Elle avait été inaugurée sous de favorables auspices, et son organisation était suffisante; bientôt le fondateur dut lui consacrer toute son activité.
Il y avait, en effet, dans cette œuvre des germes d'une admirable fécondité, qui lui promettaient de précoces et rapides développements. La nature seule des fonctions qu'elle s'était attribuées, présentait tout à la fois, et une excitation puissante au dévouement religieux, et un remède facile et sur à un besoin social généralement senti. Aussi, les sujets se présentèrent en nombre, et des demandes de fondations furent adressées par diverses administrations hospitalières.
Dans ces circonstances, le fondateur se conduisit avec une rare prudence. Il se montra plutôt disposé ta résister qu'à céder à l'entraînement qu'il voyait se produire autour de lui , plus attentif à fortifier sa communauté au dedans, qu'à l'étendre au dehors.
Les fondations se firent successivement et sans précipitation. La première eut lieu à Saint-Brieuc, où la Mère de la Pommerays prit elle-même possession de
l'hôpital, accompagnée de la Mère Anne Guillemot de la Ville Débio de Vauvert. La seconde se fit en 1666 à Montcontour. Cette ville avait à sa tête M. l'abbé Lenduger, prêtre vénérable, dont les travaux ont été racontés au public (1). M. Lenduger, après avoir restauré l'hôpital, voulut en confier "le soin aux Filles de Saint- Thomas de Villeneuve. Mademoiselle Le Nepvoux fut envoyée à Montcontour avec la Mère Lesné de Poul fantan, et elle y mourut quatre ans après dans l'exercice de la charité.
La congrégation s'établit ensuite dans plusieurs autres villes de la Bretagne, telles que Dol, Saint-Malo, Rennes, Quimper, Concarneau, Landerneau, Brest, Morlaix, Malestroit, Chateaubriand ; elle s'étendit hors de la province, et forma plusieurs établissements dans la capitale.
Les nouvelles hospitalières avaient produit, en peu d'années, un bien immense dans tous les lieux où elles travaillaient. Déjà leur nom, devenu au loin populaire, était prononcé avec l'accent de la reconnaissance et de l'admiration. Le vénérable fondateur, malgré ses grandes sollicitudes, était heureux ; il éprouvait, à la vue de tous ces succès, un bien légitime sentiment de joie, lorsqu'un malheur inattendu vint le frapper, ainsi que sa chère congrégation. Le 15 avril 1869, la Mère de la Pommera y s rendait son âme à Dieu dans l'hospice de Saint-Brieuc, au retour d'une visite générale de ses établissements. La perte de cette excellente supérieure fut
([) Les vies des suints de Bretagne, tom. V.
vivement sentie, non-seulement au sein de sa communauté, mais encore par toutes les personnes qui l'avaient connue. C'était, en effet, une âme remplie de l'esprit de Dieu. Chargée de commander aux autres, elle avait trouvé le difficile secret de se faire principalement remarquer par la pratique de l'obéissance. Sa sainte vie lui mérita l'honneur d'être, après sa mort, proposée par le fondateur à toute la congrégation, comme le parfait modèle de la religieuse hospitalière. La ville de Saint- Brieuc lui fit de magnifiques funérailles, et la ville de Lanïballe elle-même voulut qu'on célébrât pour elle un service solennel auquel assistèrent la magistrature et toute la noblesse du pays.
La Mère de la Pommerays fut remplacée par la Mère du Canton. Le fondateur trouva, dans cette seconde supérieure, le même esprit de soumission et de dévouement qui avait animé la première, et, de plus, une solidité de jugement, une fécondité de ressources qui lui furent d'un grand secours pour l'affermissement de l'institut.
Le Père Ange avait rédigé les constitutions. Ce fut au commencement de cette seconde supériorité qu'il les mit entre les mains de ses filles. Ces statuts sont empreints d'une grande sagesse ; le fonds en a été emprunté aux règles du tiers-ordre de Saint-Augustin. On y reconnaît en les parcourant, le véritable esprit de l'Evangile : cet
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esprit de force et de douceur, qui a si bien le secret de concilier toutes choses dans de justes tempéraments ; qui, dans une association religieuse, sait maintenir l'unité du corps sans gêner la liberté des membres, et rendre léger le joug de l'obéissance, sans que l'autorité perde rien de sa vigueur. D'après ces statuts, la congrégation est gouvernée par une supérieure générale nommée par toutes les sœurs. Cette supérieure est secondée par des assistantes qui sont élues comme elle.
La supérieure générale a dans ses attributions la nomination et la révocation des supérieures des maisons particulières.
Les constitutions une fois mises en vigueur, tous les membres de l'institut prirent l'habit religieux, et furent admis à prononcer les vœux (1).
Tout cela se fit avec une paix et une entente parfaites.
La Mère du Canton s'occupa ensuite de faire approuver l'institut (2). En 1671, Louis XIV accorda des lettres patentes qui furent homologuées au parlement de Bretagne : Les Filles de Saint-Thomas étaient autorisées à s'établir partout où leur présence serait jugée nécessaire, soit pour servir les malades dans les hospi-
(1) Le Cérémonial de la profession contient une circonstance touchante : lorsque la nouvelle professe a prononcé les vœux, une pauvre femme l'embrasse, et lui met un anneau au doigt, en disant : Souvenez-vous, ma chère sœur, que vous devenez la servante des pauvres.
(2) Il est inutile de parler de l'approbation des supérieurs ecclésiastiques : l'institut n'avait pu se former, il ne pouvait se développer que sous cette autorité tutélaire.
ces, soit pour élever gratuitement les pauvres filles orphelines, soit même pour recevoir les personnes du sexe qui voudraient faire des retraites spirituelles.
Arrivé à ce point, l'institut des Filles de Saint-Thomas de Villeneuve était pleinement constitué. 11 avait des membres dévoués, de sages constitutions, l'approbation de l'Etat et des administrations, la confiance des peuples, la reconnaissance des pauvres. Rien ne lui manquait pour qu'il pût supporter sans détriment une grande épreuve qui allait lui être ménagée.
En 1671, le Père Ange fut nommé provincial. Cette nouvelle charge l'enlevait à la ville de Lamballe et au soin de sa congrégation. La province de Saint-Guillaume, dont on lui dorïnait le gouvernement, était très-étendue, elle comptait trente-et-une maisons, dont deux étaient situées en Lorraine. Le bon Père dit adieu à ses chères hospitalières, et quitta la Bretagne pour se livrer aux grands devoirs de sa charge. Son absence dura huit ans. L'année 1679 mit fin à ses fonctions et lui rendit sa liberté. Il reprit donc la direction de son institut, et lui donna ses soins jusqu'à sa mort.
La fin de cette première épreuve sembla n'être que le signal d'une seconde. En 1680, la Mère Anne du Canton fut atteinte d'une fluxion de poitrine qui, en peu de jours, la conduisit au tombeau. Les derniers moments de cette excellente supérieure furent dignes de sa sainte vie. Lorsqu'elle comprit que la mort approchait, elle appela auprès d'elle toutes les sœurs présentes dans la maison, et leur recommanda, en termes touchants, le soin des pauvres et l'obéissance aux règles établies, puis,
ayant donné à ses filles sa dernière bénédiction, elle s'endormit paisiblement.
Les Filles de Saint-Thomas de Villeneuve possèdent dans leurs archives la vie de la vénérable Mère du Canton, ainsi que celles des autres premières Mères de leur congrégation ; elles les lisent et relisent sans cesse pour s'y retremper, comme à sa source même, dans l'esprit de leur admirable vocation. Si ces récits simples et naïfs étaient publiés, ils seraient lus, nous n'en doutons pas, avec le plus vif intérêt.
Le Père Ange survécut dix-sept ans à la Mère du Canton. Il eut, jusqu'à la fin de sa vie, la joie de voir sa chère société poursuivre sans interruption ses pacifiques développements.
En 1684, la ville de Lamballe confia son second hôpital aux Filles de Saint-Thomas, et le 5 novembre de la même année, la Mère Jeanne Leblanc de Boissanne prenait possession de cet établissement. Son entrée fut signalée par des circonstances qui méritent d'être connues, parce qu'elles montrent à découvert toute l'étendue du mal auquel l'institution du P. Leproust était appelée à remédier.
« Lorsque la Mère de Boissanne entra dans l'hôpital, elle fut fort étonnée de ne voir personne. Elle appela à plusieurs reprises, nul ne répondait ; enfin, avec un long effort, une tète se souleva à demi, du milieu d'un
tas de fumier, et dit d'une voix mourante : Au nom de Dieu, assistez-nous ! La religieuse découvrit alors ce quelque chose qui gémissait et rampait dans une paille infecte : c'étaient les enfants de l'hospice. Ils n'avaient vu personne depuis la veille et mouraient littéralement de faim ; les moins affaiblis étaient allés mendier par la ville; les autres restaient abandonnés, attendant la mort. La Mère de Boissanne court à la cuisine, à l'office : tout était vide ; elle dépêcha la sœur converse vers la supérieure de l'Hôtel-Dieu, qui se hâta d'envoyer du vin, du bouillon, des biscuits et des œufs. Les pauvres enfants commençaient à revivre ; la religieuse, après avoir ainsi pourvu à leurs plus pressants besoins, voulut mettre ces petits malheureux plus à l'aise dans leurs lits ; mais, quand elle eut soulevé les misérables haillons qui les couvraient, elle reconnut qu'ils n'avaient, les infortunés, ni draps, ni chemises, ni couvertures ; leur couche n'était qu'un monceau de guenilles toutes pourries et pleines de vers. A ce spectacle, la charitable hospitalière ne fut plus maîtresse d'elle-même, elle se prit à pleurer à chaudes larmes, et elle s'abandonnait au découragement quand survient M. Jacques Lesné, recteur de Saint-Martin : « Consolez-vous, madame, dit le prêtre ; il faut avoir confiance en Dieu. Soyez leur mère fmoi, je leur tiendrai lieu de père. » Il sortit, laissant la religieuse consolée , et , bien que la terre fut couverte de neige, et qu'il fut presque impossible de se procurer des fourrages, il revint, avant la nuit, avec deux charretées de paille et deux douzaines de couvertures. Le bon recteur ne s'en tint pas là ; il visita les
plus riches maisons de la ville, et sa quête fut, assez heureuse pour que tous les enfants eussent des draps et des chemises, et pussent être convenablement couchés dès le premier soir (1). »
La croix étant le partage de toutes les œuvres inspirées de Dieu, on ne sera pas étonné que l'institution du Père Ange se soit développée au milieu des obstacles et des contradictions. Aucune épreuve de ce genre ne fut épargnée au pieux fondateur. Nous ne dirons rien des luttes et des procès qu'il eut à soutenir, dans l'intérêt de la charité, contre les administrations des hospices, les détenteurs injustes des biens des pauvres, les parents des religieuses. Mais ce qui dut lui être plus sensible, c'est que la calomnie se joignit souvent aux mille passions basses et jalouses qui se liguaient contre lui, et qu'elle s'efforça, par tous les moyens, d'empoisonner ses intentions les plus pures ; c'est surtout qu'il eut à subir le blâme des gens de bien, l'improbation même de plusieurs de ses confrères, lesquels, ne pouvant ou ne voulant pas comprendre le vrai caractère de sa mission, s'exprimaient avec une grande sévérité, sur tant de travaux, de voyages, d'embarras de toutes sortes, supportés pour la prospérité d'une œuvre tout-àfait étrangère, prétendaient-ils , au ministère d'un religieux.
(t) Extrait du journal : La Foi Bretonne, juillet 1851.
A toutes ces contradictions, le Père Leproust opposait un courage calme, patient, mais invincible. Il croyait fermement que son œuvre était toute providentielle, éminemment utile, digne à tous égards des sollicitudes du zèle apostolique.
Du reste, la pureté de ses motifs trouvait dans sa conduite la plus belle apologie. La vie du Père Ange a été publiée dans un ouvrage recommandable et généralement connu. Nous nous contenterons d'en citer ici quelques traits.
« Le Père Ange avait une grande dévotion au Très- Saint-Sacrement, et c'est cette dévotion qui lui a surtout mérité la vénération publique. Toutes les fois qu'il parlait du plus auguste de nos mystères, c'était avec un tel attendrissement, qu'on le voyait tout-à-coup fondre en larmes qu'il ne pouvait plus arrêter. Les expressions affectueuses qu'il employait alors, faisaient clairement connaître la grandeur de son respect et la vivacité de son amour pour Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Il aimait à la visiter souvent et à se livrer en sa présence aux sentiments les plus pieux ; chaque jour, même pendant ses voyages et ses occupations les plus fatigantes, il célébrait la sainte messe. Une fois qu'il était en route au plus fort de l'été, il avala par mégarde un peu d'eau pour apaiser une soif ardente qui le gênait extrême ment. Bientôt, s'apercevant que ce faible soulagement qu'il avait pris, sans y penser, l'empêchait de monter à l'autel, il en conçut tant de regret, qu'il se mit à pleurer amèrement, comme s'il eut commis une faute considérable. »
« Une des vertus qui brilla le plus en lui, fut l'amour de la pauvreté : il était pauvre dans ses habits, n'en ayant qu'un seul de peu de valeur et une tunique des plus usées. On l'a vu souvent en voyage avec des souliers percés, des bas tout déchirés, supportant avec joie le chaud, le froid et toutes les intempéries de l'air, la faim et la soif, sans jamais se plaindre de rien. Cet esprit de pauvreté le portait à choisir de préférence les moindres auberges, afin d'y manquer des choses les plus nécessaires à la vie. Un jour de l'année 1692, qu'il était allé loger dans une pauvre hôtellerie près de Chateaubriand, il passa dans l'étable une nuit entière, couché sur la paille, sans avoir voulu rien prendre de chaud à son souper. Le lendemain, après avoir remercié Dieu et donné mille bénédictions à ses hôtes, il continua sa route, ayant accepté seulement un morceau de pain, qu'il donna peut-être lui-même bientôt après. »
« Cette haute estime que le Père Ange avait pour la pauvreté le rendait extrêmement sensible aux misères des pauvres ; il les aimait tendrement, et plusieurs fois la vue de leurs maux lui a fait répandre des larmes abondantes. Mais il ne se bornait pas envers eux à une compassion stérile, il employait pour les soulager tous les moyens que lui permettait sa profession. Tous les indigents sans exception avaient des droits à ses services. Les malades et les mourants étaient surtout les objets de ses soins ; il en confessait dont l'infection éloignait tout le monde ; il les assistait à leur agonie et jusqu'à leur dernier soupir ; il les ensevelissait, même
ceux qui étaient morts de la peste ou de quelque autre maladie contagieuse. »
« Son affection pour les pauvres était si vive, que, sortant de grand matin après avoir récité avec ses frères l'office à minuit, fait son oraison mentale et pris une heure de repos, il allait leur rendre à l'hôpital de Lamballe les services les plus rebutants, recommandant aux malades de laisser ignorer quel était celui auquel ils devaient ces bons offices. Les sœurs, auxquelles il voulait surtout cacher cet acte de charité, furent quelque temps sans l'apprendre, et elles étaient tout étonnées lorsque, en entrant le matin dans les salles, elle les trouvaient aussi propres que si elles les avaient ellesmêmes nettoyées. Elles découvrirent enfin la fraude charitable du Père Ange, et s'en plaignirent respectueusement à lui, en lui représentant qu'il les empêchait ainsi de remplir un des plus importants devoirs de leur état. Le saint homme, bien fâché d'être découvert, fut obligé de cesser cet acte de charité, afin de ne pas causer de peine à ses chères filles (1). »
La vieillesse du Père Ange fut éprouvée par de grandes infirmités. Il s'était retiré, pour mourir, au couvent des Petits-Augustins de Paris ; sa mort arriva le 16 octobre 1697,
Le vénérable fondateur s'était séparé de sa chère congrégation avec le regret d'un père qui s'éloigne pour toujours d'une famille tendrement aimée, mais le cœur plein de confiance dans l'amour qui lui était réservé. Au
(1) Les vies des Saints de Bretagne, elc. V. 292 et suiv.
moment de sa mort, elle était en possession paisible de plus de trente-cinq établissements, tant à Paris que dans la province. Deux femmes distinguées la gouvernaient : madame de la Vilmereux , supérieure générale , et madame de Volvire du Bois de la Roche, qui était procuratrice.
Déjà la maison principale avait été transférée de Lamballe à Paris. Comme elle se trouvait sur la paroisse de Saint-Sulpice, la Congrégation se donna le curé de cette paroisse pour supérieur. C'était, à la mort du Père Leproust, le vénérable M. de la Chétardie ; M. Languet lui succéda, et ce même titre fut possédé par les curés de Saint-Sulpice jusqu'à la Révolution.
Lorsqu'arriva cette époque fatale, la congrégation avait à sa tète la mère de Walsli de Valois, femme d'un rare mérite. Une mention particulière est due dans cette notice à la Mère de Valois, parce qu'elle est regardée à bon droit dans la communauté comme seconde fondatrice.
Née à Saint-Malo en 1727, elle sortait d'une famille distinguée. Sa vocation pour la vie hospitalière s'était déclarée de bonne heure. Presqu'encore enfant, elle se sentit éprise d'un si tendre amour pour les pauvres, qu'elle se levait avant le jour pour aller les servir à l'hôpital. Son plus grand désir était de se consacrer entièrement à leur service, mais il ne lui fut permis de le suivre qu'à l'âge de vingt-un ans. Elle entra dans la communauté de Saint-Thomas, et y fit profession le 12 février 1751. Nommée quelque temps après supérieure de l'hospice de sa ville natale, elle y passa trente ans
dans l'exercice de la charité. En 1784, on l'appela à succéder à la mère de Villeberno dans le gouvernement de la congrégation. Quelques années plus tard, la tempête révolutionnaire vint mettre à l'épreuve sa foi de chrétienne et sa sollicitude de mère.
Les Filles de Saint-Thomas devaient avoir leur part dans le malheur qui frappait toutes les institutions religieuses ; mais nous sommes heureux de pouvoir ajouter qu'elles furent merveilleusement protégées, pendant les jours d'épreuve, non-seulement par la nature de leurs charitables fonctions, mais encore par une intervention visible de la Providence. Il y eut en Bretagne des établissements qu'elles ne quittèrent pas, même au plus fort de la Terreur. A Lamballe, le petit hôpital ne fut jamais abandonné : la Mère de Mauny, qui en était supérieure, fut bien incarcérée et remplacée par une infirmière à gages, mais la Mère Boixière eut toujours la liberté de servir les malades.
Quant au Grand-Hôpital, les religieuses furent contraintes d'en sortir ; mais, après quelques années d'une expérience malheureuse, l'administration sollicita instamment le retour des hospitalières.
La maison de Paris, plus exposée que les autres au péril, eut aussi à supporter de plus cruelles épreuves. En 1793, la Mère de Valois fut arrêtée avec plusieurs de ses compagnes, et incarcérée dans une maison de la rue
de Sèvres dite les Oiseaux, qui avait été transformée en prison supplémentaire. Après une année de captivité, la Mère de Valois et ses filles virent, par une faveur inattendue, s'ouvrir devant elles la porte de leur prison, Elles rentrèrent dans leur maison, où elles reprirent, sous le costume séculier, leurs charitables fonctions. Ce jour de délivrance fut le 4 octobre 1794,
A cette date, presque toutes les maisons religieuses avaient été spoliées ; celle des Filles de Saint-Thomas était encore intacte. Mais, au commencement de 1795, une motion fut faite au club du district pour la mettre en adjudication. Déjà les affiches étaient placardées ; les Filles de Saint-Thomas commencent une neuvaine à la sainte Vierge , et, quelques jours après, les affiches sont arrachées par une main qui est restée inconnue. La maison fut sauvée.
Le calme ayant commencé à se rétablir, la Mère de Valois songea à rappeler dans le bercail les brebis que la tempête avait dispersées. C'est à cette vénérable supérieure qu'appartient la gloire d'avoir réorganisé l'institut. En 1807 , il comptait déjà deux cent quatre-vingttrois membres et trente-deux établissements. La Mère de Valois mourut le 23 janvier de l'année suivante , elle fut remplacée par la Mère de Montgermont, digne héritière de son zèle et de sa piété.
Nous devons ici rendre une hommage mérité à l'administration réparatrice du ministre Chaptal qui avait secondé avec le plus louable empressement la Mère de Valois. Ce ministre se montra, comme on sait, plein de zèle pour la restauration des hospices ; il accorda
aux Filles de Saint-Thomas, comme il avait fait aux sœurs de la Charité, l'autorisation de résider paisiblement dans leur maison, et d'y former des élèves ; il leur vint même en aide par une généreuse allocation sur les fonds de l'État. Au chapitre général des associations de charité, les Filles de Saint-Thomas demandèrent la maison du Bon-Pasteur à Paris, leur ancienne maison de Saint-Germain-en-Laye qu'elles occupaient déjà, et des secours en argent (1).
La congrégation n'a pas cessé depuis lors de faire d'heureux progrès. Aujourd'hui elle s'étend principalement en Bretagne, en Normandie et dans les environs de Paris (2). Les maisons sont groupées par cantons, et chaque canton est gouverné par une assistante, sous la direction de la supérieure générale.
Elle embrasse dans sa charité toutes les œuvres qui conviennent à des religieuses hospitalières : les écoles, les ouvroirs, les asiles, les crèches, etc.
Elle .comprend dans son sein des religieuses de chœur et des sœurs converses. Les premières portent le costume des veuves du xvne siècle ; elles récitent le Petit office de la Vierge ; elles ont la responsabilité des emplois. Les secondes, vêtues comme autrefois les femmes de la Basse-Bretagne, et obligées seulement à la récitation du Rosaire, sont appliquées au gros travail, sous la surveillance des sœurs de chœur. Ces différences sont peu importantes ; elles ne nuisent en rien à l'unité de la
(lj Henrion : Tableau de? Congrégations religieuses. (2) Voyez une note à la fin de cette Notice.
famille, dont tous les membres sont liés par les mêmes engagements, entourés des mêmes soins, favorisés des mêmes privilèges, pendant leur vie et après leur mort.
La Mère Walsh de Valois, dont nous avons parlé, avait eu, avant de mourir, la douce consolation de voir sa communauté en possession d'un trésor bien précieux. Le premier juillet 1806, la statue miraculeuse de Notre- Dame-de-Bonne-Délivrance était érigée dans le modeste oratoire de la maison de Paris. Cet événement offre tant d'intérêt à la piété, que nous ne croyons pas devoir le passer sous silence.
L'histoire de la statue miraculeuse de Notre-Dame-de- Bonne-Délivrance, a été écrite par une plume pieuse et élégante (1).
Cette statue, d'une pierre taillée simplement et peinte en noir par un pinceau naïf, représente la bienheureuse Vierge tenant sur son bras gauche l'enfant Jésus. Avant la Révolution, elle était vénérée, sous le titre de Notre- Dame-de-Bonne-Délivrance , dans l'église collégiale de Saint-Etienne-des-Grès. Vers le milieu du xvi° siècle, alors que l'Eglise de France était sous la menace du Luthéranisme, les pieux fidèles sentirent le besoin de s'associer sous la bannière de celle qui a vaincu toutes les hérésies. Beaucoup de confréries s'établirent dans Paris : celle de Notre-Dame-de-Bonne-Délivrance fut la plus
(1) In-12, chez Gaume, 1844.
célèbre. Commencée en 1533, par trois personnes, elle eut, en peu de temps, inscrit dans les colonnes de son catalogue, les noms de plus de douze mille confrères ; dans ce nombre figuraient les plus grands personnages : d'un côté Louis XIII, Anne d'Autriche, Louis XIV, Marie-Thérèse d'Autriche, le grand Condé, etc. ; de l'autre, saint François de Sales (1), saint Vincent de Paul, le Père Claude Bernard, etc. L'Église s'était empressée de répondre à l'élan de la piété publique envers Notre-Dame-de-Bonne-Délivrance. La confrérie vouée à son culte fut dotée des plus précieuses indulgences par les SS. PP. Grégoire XIII, Clément VIII, Paul V, Grégoire XV et Urbain VIII.
Mais arriva le xvme siècle, avec son impie philosophisme. La célèbre confrérie fut supprimée par un arrêt du Parlement de Paris, rendu le 6 février 1735, deux siècles après sa naissance.
C'était une première pierre arrachée à l'antique église de Saint-Etienne -des-Grès ; un demi-siècle plus tard, cette église était dévastée. Cependant, Notre-Dame-de- Bonne-Délivrance protégea son image vénérée. La statue miraculeuse fut sauvée le 16 mai 1791, par une veuve chrétienne, la comtesse de Carignan-Saint-Maurice, qui l'acquit moyennant quelques pièces de monnaie, et qui la fit porter à son hôtel, occupé aujourd'hui par le col-
(1) C'est devant la statue de Notre-Dame-de-Bonne-Délivrance que saint François de Sales, bien jeune encore, fit vœu de chasteté perpétuelle, et qu'il fut délivré de cette cruelle tentation de désespoir qui nous a été racontée par l'évêque de Belley : Esprit de saint François de Sales, quatrième partie, chapitre dernier.
lége Stanislas. M, l'abbé Bailly, mort évèque de Poitiers, s'était réfugié dans cet hôtel : il eut la consolation de célébrer les saints mystères dans le petit oratoire où la statue miraculeuse était placée.
Deux ans plus tard, la pieuse comtesse fut arrêtée comme suspecte et conduite aux Oiseaux ; c'est dans cette prison qu'elle connut la Mère de Valois. Elle reçut des soins si tendres de la part de ses compagnes de captivité, qu'elle se promit de les récompenser, si elle échappait à la persécution. Elle les récompensa par le don de la statue miraculeuse de Notre-Dame-de-Bonne- Délivrance, et, comme pour rehausser encore, par une nouvelle faveur, cet inestimable bienfait, elle avait eu soin, auparavant, d'obtenir du Souverain Pontife une indulgence plénière pour les fidèles qui vénéraient la statue miraculeuse dans l'oratoire des Filles de Saint- Thomas, à certains jours de l'année et sous des conditions déterminées.
La chapelle qui avait reçu le précieux dépôt, parut trop simple aux yeux des pieuses hospitalières; elles formèrent le projet d'élever à Marie un plus digne sanctuaire. Il fallut à la Mère de Montgermont vingt ans d'économie pour réunir les fonds nécessaires. La gloire de construire le nouvel édifice était réservé à la Mère Céleste Sébire, élue supérieure générale le 2 janvier 1828. La première pierre fut posée le 11 mai 1829, par M-r de Quélin, qui était accompagné, dans cette cérémonie, de Mg* de Villèle, archevêque de Bourges. On pressa vivement les travaux, afin que la chapelle put être terminée avant la fin de l'année suivante.
Dans cet intervalle , Madame la Supérieure des Filles de Saint-Thomas de Villeneuve reçut une lettre anonyme conçue en ces termes :
« Madame,
» Au moment où votre nouvelle chapelle est sur le » point d'être terminée, je crois faire une chose qui » vous sera agréable, en vous donnant l'espérance de » pouvoir y déposer les restes précieux du Père Ange » Leproust , religieux Augustin , instituteur de votre » société. Son tombeau ayant échappé aux fureurs révo- » lutionnaires, vous le trouverez sous la sixième arcade » du cloître de l'ancien couvent des Petits-Augustins, » connu maintenant sous le nom d'École des Beaux-Arts. » On y lit cette inscription : Le Révérend Père Ange » Leproust , religieux Augustin , ex-provincial , » instituteur des Filles de Saint- Thomas de Ville- » neuve, dont la profession est de servir les malades » dans les hôpitaux. Le Révérend Père mourut le 16 » octobre 1697. Le projet de démolir ce cloître est une » circonstance qui vous procurera plus facilement en- » core le moyen d'obtenir ce que sans doute vous » désirez. »
Mgr de Quélin venait d'être nommé supérieur de la congrégation , en remplacement du bon cardinal de la Farre , qui était décédé le 9 décembre 1829.
Ce prélat , informé de l'heureux événement , fit pren-
dre toutes les mesures nécessaires pour obtenir les restes du R. P. Leproust, dont il s'honorait, disait-il, d'être le successeur. Ces restes vénérés devaient être déposés dans la nouvelle chapelle, et la cérémonie de la translation avait été fixée au jour même de l'inauguration du sanctuaire , c'est-à-dire au 5 août , fête de Notre-Damedes-Neiges.
Mais ce beau jour de fête , la révolution de Juillet allait le convertir en un jour d'amertume et d'angoisse. Le 5 août , le vénérable archevêque de Paris errait de retraite en retraite pour se soustraire aux violences d'un peuple égaré.
L'inauguration du nouveau sanctuaire eut lieu néanmoins le 24 août suivant , mais sans pompe extérieure. La cérémonie fut faite par le Père Cellier, jésuite, assisté du Père Nizard , en présence de la Révérende Mère Céleste Sébire , supérieure générale , de la Mère de la Villebrune, assistante, et de toutes les religieuses de la communauté.
Quant à la dépouille mortelle du Révérend Père Ange Leproust, elle ne put être recouvrée que quatre ans plus tard. On la déposa dans un caveau creusé sous le sanctuaire , où elle repose en paix , au pied de la statue de Marie.
La chapelle des Filles de Saint-Thomas-de- Villeneuve est , au jugement des hommes de goût , un monument remarquable par l'harmonie et la noblesse des proportions. Le maître-autel est dédié à Notre-Dame-de-Bonne- Délivrance ; la statue miraculeuse s'élève sous un élégant baldaquin en stuc jaspé, que supportent quatre
colonnes. L'un des deux autels latéraux est sous le vocable de saint Thomas de Villeneuve ; ce bienheureux archevêque est représenté faisant l'aumône aux pauvres dans un tableau placé au-dessus des stalles des religieuses.
Ce sanctuaire semble avoir été adopté par Marie pour le lieu de ses faveurs les plus intimes. « Solitaire et retiré , il ne se ressent nullement de l'agitation qui l'entoure , et le tumulte de la grande cité vient expirer au pied de son enceinte ; il n'est connu que d'un petit nombre de chrétiens d'élite , qui viennent y chercher le repos du cœur, et y respirer la douce odeur de la piété ; mais il est surtout visité par les âmes affligées de peines intérieures et agitées par le vent des tentations.... A l'ombre de son autel , décoré par des mains pures , la prière monte plus fervente vers le ciel et en fait descendre des trésors d'espérance et de consolations surnaturelles. »
« Les saintes religieuses gardiennes du sanctuaire de Notre-Dame-de-Bonne- Délivrance coulent d'heureux jours sous la protection de Marie, leur mère et leur modèle. Vouées au soulagement des infirmités humaines, elles viennent sans cesse aux pieds de ce que l'Église appelle le Salut des infirmes ', solliciter les grâces nécessaires pour remplir avec courage la carrière laborieuse et sublime qu'elles ont embrassée , étudier le secret de guérir les plaies de l'âme en même temps que celles du corps , et puiser dans le cœur de la plus tendre des mères cette charité compatissante , ce feu sacré de la miséricorde qui les porte à devenir les
servantes des pauvres et les mères de l'enfance abandonnée et souffrante. »
« Attirées par la bonne odeur de leurs vertus , et par un attrait puissant qui émane sans cesse de l'image miraculeuse de Marie , des troupes de jeunes vierges viennent de tous les points de la France s'initier aux travaux de la vie hospitalière, à l'école de la Consolatrice des affligés , et réaliser cette parole de David que saint François de Sales appliquait à Marie : Une multitude de vierges se prosterneront après elles ; ces compagnes de V Épouse seront conduites avec joie dans le palais du Roi (1). »
(1) Histoire de la Statue miraculeuse , etc., p. 4, 76.