‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 17 sur 50 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Yincent-de-Paul est noniiné Supérieur de l'Ordre de la Visitation.

Il y avait déjà quelques années qu’on avait mi éclore, conune une fleur, dans le j'àrdin mystique de l’Église, l’ordre des religieuses de la Visitation de Sainte-Marie , vulgairement appelé des Visitandines. Le fondateur de ce nouvel ordre était un des plus nobles caractères dont s’honorât à cette époque le catholicisme. Quand nous aurons dit qu’il portait un cœur d’ange sous la plus belle enveloppe terrestre; que sa piété était au milieu des ondes amères du siècle , comme une fontaine d’eau bien douce au milieu des vagues troubles et salées du vieil Océan; que sa parole poétique, colorée , suave comme le rayon de miel , ne sortait jamais de ses lèvres que pour louer Dieu ou édifier le prochain, aurons-nous besoin d’ajouter

que cet être si beau et si pur, qui semblait un ange égaré parmi les pauvres demeures des hommes, c’était François de Sales, évêque et prince de Genève 1... Les Visitandines étant une de ses institutions les mieux aimées , il avait envoyé à Paris une sainte et noble amie quil avait conduite aux eaux salutaires de la dévotion , madame de Chantal, pour y fonder un monastère de cet ordre. Après avoir eu des obstacles à vaincre, des oppositions à renverser, et même, ce qui paraîtra plus étrange, des persécutions à subir , la pieuse dame était parvenue à dresser sa tente étrangère au milieu de la capitale , encore dévote alors (i), du royaume très chrétien, et plusieurs âmes désireuses d’accomplir l’œuvre importante de leur salut, étaient accourues à cette demeure de contemplation et de paix, pour s’y mettre à l’abri des orages et des tentations du monde.

L’humanité, la modestie, la douceur, la pa^ tience, la charité et les autres vertus des Visitandines commençaient à donner au monde chrétien une édification merveilleuse ; mais il fallait prendre garde que ce parfum de sainteté , dont

(i ) On trouve dans un dictionnaire historique du temps de Louis XIII ce portrait des Parisiens d’alors qui ne ressemblaient guère à ceux d’aujourd'hui. «Les Parisiens sont fort dévots, bons catholiques et • fidèles à nos rois , au reste , grands économes , habiles , ruse'^ « au trafic, bien qu'ik soient rudes et défians en leur conversaa Uon« M

Todeur était si fratche et si douce, ne s’évaporât à la longue , et, pour remédier d’avance à ce mal, il fallait trouver, aux religieuses de la Visitation de Marie , un supérieur à Tàme prudente et ferme , au cœur paternel , dont la protection , fût à l’ordre naissant comme une forte tour, et qui le portât pieusement dans son sein , comme une mère porte son petit enfant qui ne lui pèse pas , parce que son amour maternel allège le faix bien* aimé.

Mais où trouver un tel directeur qu’il fallait choisir, disait François de Sales, non pas seulement entre mille, mais entre dix mille. Où trouver réunies la charité agissante, la foi vive, la longue expérience des hommes, la science parfaite des choses, la doctrine pure d’alliage et solide comme leé montagnes ? Où trouver un directeur modèle qui fût consommé en toute sorte de vertus et capable de perfectionner des âmes que Dieu appelait à la perfection la plus haute? Il n’y a que M. Vincent qui soit capable de remplir dignement cet emploi, dit le grand évêque de Genève à la sœur de son âme ; je n’ai jamais vu d’homme plus sage et plus vertueux. Madame de Chantal trouva ce choix parfait.

Il ne restait plus qu’à obtenir le consentement du directeur élu , mais ce ne fut pas chose aisée; car , se retranchant dans son invincible modestie, il s’écria d’abord , et maintint long-temps' ensuite, que la tâche dépassait ses forces. Il ne fallut rien

moins que les prières de la pieuse fondatrice , les instances pressantes de saint François de Sales , et même les ordres formels de Févéque de Paris , pour lui faire accepter l’honneur de diriger ce nouvel Ordre, qui devait prospérer entre ses mains comme un beau palmier planté au bord d’une eau courante, et qui se ramifia, grâce à son incessante sollicitude, dans plusieurs villes du royaume et même à l’étranger.

Vincent-de-Paul resta chargé des quatre principales maisons de l’ordre des Visitandines pendant trente-huit ans, c’est-à-dire bien long-temps après que leur illustre fondateur eut quitté la terre pour aller au ciel. La mort seule leur ôta ce directeur actif et charitable qu’elles ne remplacèrent jamais; car de tels hommes, une fois perdus, ne se retrouvent point. Ces dignes religieuses n’eurent pas du moins à se reprocher d’avoir méconnu son mérite; elles ont rendu à ses vertus un témoignage dont nous conserverons ici un fragment pour l’usage de ceux qui sont appelés à remplir des charges de même nature.

« Nous avons toujours reçu, disent-elles, une ti entière satisfaction de sa digne conduite, re-

connaissant en lui une grande plénitude de « l’esprit évangélique, par un zèle suave, puis- « sant, embrasé de la gloire de Dieu, et par une « fermeté douce, mais inébranlable à mainte tenir l’observance de nos règles. Il s’enqué- « rait toujours de ce qui y était marqué , et des

« sentimens de notre bienheureux père et de « notre digne mère pour les faire suivre exac- « tement. U nous faisait peser les plus petites obtt servances aussi bien que les plus importantes; « et il ne s’est jamais servi de son autorité pour « y apporteraucun changement, mais plutôt pour « les confirmer et pour les établir. Il nous parlait « peu, mais nous avons remarqué quune de a ses paroles faisait plus d’effet que des sermons « entiers, par l’efficace de l’esprit de Dieu qui ré- « sidait en lui , et par les solides fondemens que « sa vie donnait à l’estime que l’on avait de sa a sainteté.

« Dans les conseils qu’il donnait sur les pro- « positions qui lui étaient faites , nous avons « remarqué qu’il agissait avec une grande pru- « dence, et un jugement si profond et si clair, « qu’aucune circonstance n’échappait à ses lu- « mières. Cela nous a paru dans quelques affaires « fort obscures et embrouillées, qui avaient été con- « sultées à plusieurs Pères de religion fort éclai- « rés et à des docteurs très savans , qui furent a assez long-temps sans en pouvoir donner la décc cision ; mais ayant eu recours à ce digne Père , « il nous en écrivit avec tant de clarté et de soli- « dité , pénétrant le fond de cette affaire , qu’il « nous donna moyen d’en sortir heureusement, « sans intéresser notre communauté ni la charité a du prochain ; ce qui fit avouer à plusieurs que

véritablement il fallait qu’il eût l’esprit de

iP

« Dieu pour faire un discernement si équitable « et si judicieux. Aussi a-t-on remarqué que ja- « mais il ne donnait de conclusion en quelque « affaire que ce fût, qu’on ne le vît auparavant « rentrer en lui-même, comme invoquant la grâce « du Saint-Esprit , etc. »

Saint Vincent ne portait pas seulement ces dignes religieuses h travailler à leur propre perfection , il les excitait puissamment à travailler au salut et à la perfection des autres; c’esl ainsi qu elles acceptèrent plusieurs fois, à sa persuasion , d’aller établir la réforme dans divers monastères , sur l’invitation de plusieurs prélats. Mais celui où elles ont travaillé avec’ le plus de fruit et de constance, c’est le monastère de Sainte- Magdeleine , fondé par madame la marquise de Maignelay pour ouvrir un port de refuge aux misérables femmes qui n’étaient pas seulement les naufragées de la fortune , mais de l’honneur.

On reconnut dès le commencement de cette fondation la nécessité d’une administration charitable et douce , et l’on eut dès lors la pensée d’en confier la direction aux Visitandines. Saint François de Sales prédit même, en ce temps-là, que cette œuvre de miséricorde leur reviendrait ; mais c’était à saint Vincent-de-Paul que la Providence réservait l’accomplissement de la prophétie. Il connaissait beaucoup madame de Maignelay, dont il appréciait la vertu. Cette dame lui ayant fait entendre quelle serait heureuse de confier

DE SAINT \incent-de-paül; 127

les principales charges du couvent de la Magdeleine aux dames de la Visitation , il engagea Angélique L’Huillier, supérieure du premier monastère de cet ordre , à condescendre à son désir. Elle y consentit , et quatre religieuses de la Visitation de Sainte-Marie furent installées , Tan 1629, par Tarchevéque de Paris, dans cette grande communauté où elles établirent le meilleur ordre.

On comprend de reste que Vincent-de-Paul , le fondateur de l’hospice des galériens, l’ami de toute créature souffrante et abandonnée, l’homme qui abordait le vice chapeau bas , pour lui demander la permission de lui faire du bien, ne négligea pas cette occasion de tendre une main secourable aux grandes pécheresses qui essayaient de sortir de l’abîme de boue où Satan les avait jetées. Il mit en effet tous ses soins à faire prospérer cette œuvre et à sauver ces âmes perdues. Il les prêchait souvent avec cette onction vive et pénétrante que le grand évêque de Meaux lui reconnaissait, et, voulant les ramener à Dieu par la douceur et la bonté, il évitait avec un soin extrême tous les termes blessans qui eussent pu aigrir ces esprits malades. Il les appelait de pauvres créatures , et lorsqu’il était obligé de faire allusion à leur vie passée , il employait des termes généraux, comme leur faiblesse^ leur malheur. Il ne voyait dans ces tristes objets du mépris général que des Magdeleines, et honorait en elles une

vertu devant laquelle les portes de la Jérusalem céleste s’ouvrent toutes grandes , et qui met les anges du Seigneur en joie... le repentir.

Page 1