‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 2 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

État de l’Eglise de France aù seizième siècle.

Lorsque les enfans cri.sraël, récemment assemblés en corps de nation , ignoraient ce que pèse le joug des princes et ne reconnaissaient encore pour monarque que le roi du ciel, Dieu leur suscitait , au jour de l’affaiblissement et de la détresse, quelque champion avoué de lui, qui rétablissait seul , par sa sagesse ou son audace , leurs affaires désespérées. C’est ainsi qu’il lui a plu d’en user souvent pour le salut de l’Église catholique , afin que l’erreur, fille orgueilleuse de Satan , ne puisse prévaloir contre elle.

Souvent ce vaisseau mystique de l’Église a été battu par les ouragans , ballotté par les vagues , poussé violemment à travers les plus redoutables écueils, sans que ni les vents, ni les flots, ni les roches découvertes ou sous-marines aient pu accomplir l’œuvre impossible de son naufrage.

Quelquefois la tempête a brisé ses mâts , déchiré ses voiles, emporté ses pilotes les plus habiles et ses plus hardis matelots; mais au moment où toute espérance allait s’éteindre , et quand le dernier cri d’alarme montait vers Dieu, un simple nautonnier, grand homme perdu dans la foule, s’élancait sur le pont , relevait les courages , ramenait la sécurité avec la discipline, et, saisissant le gouvernail d’une main ferme, guidait, à travers le désordre des élémens, la nacelle sainte vers le port.

Saint Vincent, le jeune pâtre des Pyrénées , fut appelé à une de ces missions tutélaires ; il trouva l’Église luttant contre les étreintes de l’agonie et désespérant presque d’elle-méme; il guérit ses plaies et la rétablit bientôt dans tous ses honneurs. Il eut pour récompense en ce monde une sainte et pure renommée que nul siècle ne verra finir, et à laquelle il ne songeait pas, afin que cette promesse de Dieu dans l’Écriture fût accomplie : J'honorerai ceux qui mhonorent, La béatitude céleste lui fut accordée ensuite comme par surcroît.

On touchait à la fin du seizième siècle. Charles IX, dont les séditions sans cesse lenaissantes

DE SAINT V1NCENT-Di:-PAUL. 5

des huguenots avaient rendu rhuineur sombre et cruelle, était allé rendre compte de ses œuvres à celui qui juge les rois et les empereurs. La France, cette dame des terrés^ comme disaient les anciens preux, n’était plus qu’un vaste champ clos, baigné de sang, encombré de ruines, où deux religions cherchaient à s’étouffer dans une lutte à mort. Le nombre et le bon droit étaient pour la religion catholique , le culte des aïeux , qui avait doté la patrie de tant de grands hommes et de grandes choses; mais l’hérésie suppléait au nombre par la fureur, et l’on eût dit quelle voulait dépasser les dévastations sacrilèges des Huns et les massacres des Vandales. On ne voyait partout que des temples détruits , des autels renversés, des tombes vides de leurs cadavres et des niches veuves de leurs saints; les prêtres, traqués comme des bétes fauves, se réfugiaient dans les cavernes ou au fond des bois, emportant dans leur fuite précipitée quelque madone miraculeuse ou quelque relique de renom ; trop heureux quand ils échappaient aux mutilations barbares de ces sectaires qui mangeaient le pain de l'impiété et buvaient le vin de la violence, comme disait un auteur du temps.

On ne saurait dire combien ces deux fléaux de la guerre civile et de l’hérésie joints ensemble , causèrent de maux à la France pendant une longue suite d’années. Malherbe, auteur contemporain, trace un tableau énergique des effets produits

par les rébellions continuelles^ des protestans , dans une ode adressée à Louis XIII :

Le ceulième décembre a les plaines ternies,

El le centième avril les a peintes de fleurs , Depuis que parmi nous leurs brutales manies Ne causent que des pleurs.

Dans toutes les fureurs des siècles de tes pères , Les monstres les plus noirs flrent-ils jamais rien, Que Tinbumanilé de ces cœurs de vipères Ne renouvelle au lien?

Par qui sont aujourd’hui tant de villes désertes, Tant de grands bâlimcns en masures changés ,

Et de tant de chardons les campagnes couvertes , Que par ces enragés ?

Les sceptres devant eux ii’ont point de privilèges;

Les immortels eux-mémes en sont persécutés ;

Et c*est aux plus saints lieux que leurs mains sacrilèges Font plus d’impiétés.

Mais ces dévastations du protestantisme n’étaient pas la séule plaie queùt l’Église; le mauvais vent de l’hérésie avait soufflé, jusque parmi ses défenseurs, un esprit de dénigrement et de pillage contre le clergé , qui n’avait plus ni frein ni digue. On voyait de nobles aventuriers faire parade , sous les yeux mêmes d’un roi très chrétien, de chaînes d’or enrichies de pierres précieuses notoirement volées dans les sanctuaires les plus vénérables de l’Italie, et, sous prétexte que leurs eiïeux avaient appauvri leurs maisons

pendant les siècles prëcédens par des dotations aux églises et aux monastères, les prodigues et licencieux capitaines des derniers Valois se faisaient donner par la cour les plus belles abbayes de France , où ils plaçaient eux-mémes des abbés qui n’étaient en réalité que leurs intendans , et qui ne se maintenaient dans leurs bonnes grâces qu’en affamant à leur profit les pauvres religieux placés sous une houlette mercenaire.

On justifiait ces énormités par des calomnies.

€ Ne valait-il pas mieux, disait-on, que le roi récompensât de leurs bons services ses capitaines , en leur donnant des abbayes et des biens d’église, que de les laisser à des moines cloîtrés , qui n’étaient bons à rien qu’à boire , manger, faire des cordes d’arbalètes , prendre des lapins au piège et des oiseaux à la pipée ?» Le clergé réclamait , mais qu’importe ! les rois étaient sourds à ses cris, € et cette mesure, disait la noblesse, leur avait .été inspirée sans doute par lés ombres et les âmes généreuses des grands barons du moyen âge, qui, prenant en pitié leurs neveux et leurs successeurs, avaient poussé les princes à leur faire du bien pour expier la faute qu’ils avaient faite en donnant trop prodiguement à l’Église. »

On voit que la cupidité sait employer tous les langages et quelle peut s’élever jusqu’au pathétique. Du reste , les déclamations contre le clergé opprimé et dépouillé avec autant d’ardeur par ses amis que par ses adversaires, n’étaient pas moins

violentes de la part des seigneurs catholiques que de celle des huguenots. Sur la fin de sa vie, Henri lll, après avoir consulté de sages et doctes personnages., crut sa conscience intéressée à faire cesser ces abus crians ; mais les guerres qu il eut à soutenir et le couteau d’un régicide lui ôtèrent le pouvoir d’accomplir l’acte de justice qu’il méditait.

Henri IV, qui avait à ménager à la fois l’humeur soupçonneuse des protestans et la fidélité mal enracinée encore de sa noblesse catholique, n’osa tentemine réforme qui eut fait trop de mécontens. 11 laissa donc gémir l’Église dans la maison de servitude, et les protestans, superbes de voir leur chef sur le trône et n’attribuant sa conversion qu’à la politique , poursuivirent l’œuvre de la destruction de la foi romaine et de la déconsidération du clergé par les pamphlets, à défaut du fer.

11 résulte deux mauvais effets de la calomnie : les âmes communes finissent par y croire à force de l’entendre répéter, et ceux quelle atteint , si leur esprit manque de force , tombent dans l’abattement et l’insouciance. C’est ce qui arriva aux populations catholiques et à leurs pasteurs. A force d’entendre avilir et décrier des hommes que leurs pères avaient entourés du plus profond respect , et qui s’en étaient montrés dignes , les habitans des bourgades et des hameaux s’en éloignèrent insensiblement, et la religion fut comme désertée. De leur côté, les prêtres qui

n’avaient plus d autres auditeurs dans leurs églises que des images et des statues, cessèrent d’y prêcher et d’y faire le catéchisme. Les choses en vinrent au point , suivant Abelly, évêque de Rodez , que la plupart des habitans des campagnes étaient plongés dans une si épaisse ignorance, qu’à grand’peine savaient-ils qu’il y a un Dieu.

Les villes n’étaient guère plus chrétiennes ni plus éclairées; cette charité magnifique du moyen âge , qui a laissé de si beaux monumens de son existence dans des miracles d’architecture et dans une foule de fondations utiles à l’humanité , n était plus un rayon brûlant de soleil; c’était une clarté sans chaleur, un rayon de lune plus froid que l’air atmosphérique qu’il traverse. Les plus riches croyaient faire assez en jetant une pièce de billon aux pauvres, et s’il arrivait qu’on allât jusqu’à faire une aumône un peu considérable , la renommée embouchait toutes ses trompettes pour proclamer cet acte de munificence, qui tranchait sur la parcimonie générale et qui n’était si remarqué qu’à titre de chose insolite et rare. Ainsi disent les graves historiens de cette époque de triste mémoire, où chacun ne semblait dominé que de la passion d’acquérir et de ne point

Avouons tout et faisons acte de franchise entière ; le clergé catholique lui-même , ce clergé à qui la reconnaissance des peuples avait décerné si justement au moyen âge le titre évangélique

à" aumônier f le clergé , disons-nous , semblait atteint de cette maladie régnante et manifestait des inclinations bien contraires à l’esprit de TÈvangile , qui veut qu’un prêtre n’ait rien à soi et qu’il ne songe pas plus à un avenir pour lequel il doit se fier noblement à la Providence , que les lys des vallées et les oiseaux du ciel. Soit qu’en se voyant décrié à faux par les protestans , il se fût découragé de bien faire, soit que l’avenir lui parût redoutable et plein de menaces avec une secte entreprenante dont les chefs dirigeaient alors les affaires publiques, et qui ourdissait des trames souterraines avec l’éternel ennemi de la France, l’Anglais; le clergé , préoccupé de ces craintes , distrait de ses plus importans devoirs , appauvri d’ailleurs par le pillage et l’incendie , laissait aller la religion à la dérive comme une barque désemparée, et songeait plus , chose pénible à dire , à amasser qu’à répandre.

Le soldat vit d’honneur, le prêtre de considération; du moment où le peuple cesse de voir dans son clergé toutes les vertus , toutes les abnégations sublimes qu’il attend des successeurs des apôtres, il le décrie et le méprise. Il n’est pas surprenant alors qu’à l’époque dont nous parlons, le sacerdoce fût tombé si bas dans l’opinion de toutes les classes , que la noblesse refusât dédaigneusement d’y entrer, à moins, comme le remarque finement Abelly, t que la valeur considérable d’un bénéfice n’en couvrît la honte. > Le

meme évéque, pour dernier coup de pinceau à ce portrait ressemblant sans doute, mais peu flatté, de l’état des choses, ajoute que, selon l’opinion du monde, i c’était alors une espèce d’injure que de donner à un abbé de haute naissance le titre de prêtre. • Vainement les évêques , appuyés de l’autorité royale, employaient divers moyens pour rétablir l’honneur du sacerdoce et la splendeur du culte ; vainement ils faisaient , dans leurs synodes particuliers, tout ce qui dépendait d’eux pour mettre en vigueur et faire observer, dans leurs diocèses respectifs, les sages ordonnances qu’ils avaient élaborées en commun dans les conciles provinciaux : les habitudes d’indolence , d’insubordination, d’incurie, avaient jeté trop profondément leurs mauvaises racines pendant la licence de la guerre qu’on se faisait , depuis tant d’années , de paroisse à paroisse et de ville à ville , pour être extirpées facilement ; et la contagion de l’hérésie , qui se faisait sentir de près ou de loin à chaque troupeau, neutralisait les mesures sanitaires les plus puissantes et les moyens curatifs les plus efficaces.

Ce que ne pouvait faire l’autorité des princes et de la mitre réunies , un homme sans naissance , sans fortune, sans pouvoir, sans génie même, et qui n’était fort que par la vertu, grand que par le cœur, en vint à bout : cet homme était celui dont les pages suivantes racontent l’histoire, SAINT VINCENT-DE-PAÜL.

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