CHAPITRE H
Enfance de Vinccnt-de-Paul.
La Providence va chercher quelquefois dans la cabane du berger, ou sous le toit rustique du laboureur, ceux quelle destine aux chargeas lés plus élevées , ou aux missions les plus difficiles ; elle en usa ainsi pour saint Vincent-de-Paul , qui fut :
Tout par lui-ménie et rien par ses aïeux.
Ce grand homme qui devait être l’honneur de l’Europe catholique et le bienfaiteur de l’humanité, naquit l’an 1576, au village de Pouy, à une légère distance de la ville d’Acqs. située aux confins des landes de Bordeaux , vers les Pyrénées. Ses parens, qui rfavaient ni titi'es ni richesses.
cultivaient, avec leurs six enfatis , dont Vincent était le troisième, le modique héritage de leurs aïeux. Le père avait nom Jean-de-Paul , et la mère, Bertrande-de-Moras. C’étaient de bonnes gens, pleins d’honnéteté et de droiture , qui ne renvoyaient point le pauvre les mains vides , et qui craignaient Dieu.
Il n’y a pas de bras oisifs dans une famille de travailleurs : à peine Vincent fut-il sorti de la première enfance, qu’il eut un troupeau à conduire et qu’il devint pasteur comme Joseph, David, Sixte-Quint, que le ciel réservait à de si hautes destinées.
Cette vie de berger qui s’écoule au milieu des bois, des montagnes ou des vallées ; cette vie solitaire où l’on ne s’entretient qu’avec Dieu , avec soi-niéme ou avec la nature , est particulièrement propre à éveiller, dans de nobles cœurs, le sentiment du beau en toutes choses. David devint poète, et quel poète !... en gardant les troupeaux de son père Isaï sur les montagnes qui avoisinent Bethléem. Vincent apprit les premiers rudimens de la sainteté sous les grands pins de sa terre natale et en vue des rampes rocheuses des Pyrénées.
Une cause purement locale , une de ces causes qui donnent un charme si doux , un coloins si frais aux souvenirs d’enfance, éveilla de bonne heure, chez le jeûne pâtre, la dévotion la plus tendre et la plus confiante à la vierge Marie. Dans une
gorge étroite, mais pittoresque , de la montagne qui commandait son hameau natal , s’élevait une petite chapelle toute blanche encore et toute parfumée de fleurs, vers laquelle se dirigeaient, de tous les points de l’horizon , des groupes nombreux de pèlerins. C’était le sanctuaire révéré de Notre-Dame-de-Buglose, qui devint l’un des plus célèbres de la Guyenne ; la terre qui l’environnait émit le théâtre de tant de prodiges, il s’y opérait tant de cures merveilleuses , qu’on la réputait à bon droit pour sacrée.
Le village gascon où Vincent avait pris naissance semblait inféodé à la sainte Vierge ; elle en était la bienfaitrice, la patronne, la dame suzeraine. Le voisinage de sa chapelle répandait l’aisance dans les chaumières, sa protection était solennellement invoquée chaque fois que la terre manquait de chaleur ou de pluie; ses images étaient à la place d’honneur contre la paroi voisine du foyer; on chantait ses hymnes dans les veillées , et les récits qui impressionnaient le plus fortement le rustique auditoire pendant les loisirs d’une soirée de fête, c’étaient les circonstances merveilleuses de la découverte de la madone attestées parles anciens du hameau qui en avaient été les témoins oculaires.
Vincent écoutait ces pieuses légendes avec un grand respect , et se regardait comme un des vassaux de Marie; il aimait à chanter ses hymnes , et il attribua toujours la cessation de ses infortunes
à la puissante médiation de cette Vierge secourable.
La dévotion à la Mère de Dieu est le privilège des tendres cœurs ; les âmes dures et intéressées ne l’ont jamais comprise : celui qui aime Marie , aime les pauvres qui sont les enfans de Marie^; aussi Vincent leur faisait-il Taumône selon son pouvoir. Il amassait pour eux, se privait poiu* em, et, quelquefois, entraîné par sa charité, il donnait à un seul tout son petit pécule. Alors, n’ayant plus de pièces de monnaie à distribuer sur son chemin, il faisait Taumône en nature, et lorsque c’était lui qui escortait les sacs de blé, *on était sûr qu’il y manquerait, en arrivant, bon nombre de poignées. Son père riait de cette munificence empereur romain , et le laissait faire ; car il avait entendu dire que l’aumône est la clef du ciel , et il avait souci du ciel pour lui et pour les siens , le digne homme !
Cependant l’enfant croissait, se fortifiait et commençait à surprendre sa famille par la sagèsse de ses paroles et la précocité de son intelligence. Son père, après avoir un peu rêvé et calculé plus d’une fois Jusqu’où pourraient aller ses moyens, résolut de lui donner une éducation cléricale qui pût développer son esprit, et le mettre en position d’étre un jour utile à ses frères. L’exemple d’un prieur de son village, qui avait répandu l’aisance parmi les siens , le décida à améliorer la position de sa famille par cette voie qu’il croyait,
dans sa simplicité, légitime et permise. Mais Dieu en avait ordonné autrement. Abelly, évêque de Rodez , qui avait long-temps connu et pratiqué saint Vincent-de-Paul, rapporte, qu à une époque assez avancée de sa vie, lorsqu’il était le conseil* 1er des princes et le distributeur de si abondantes aumônes, qu’elles tombaient comme une pluie d’or sur les provinces dévastées, un curé, son compatriote, qui était venu à Paris pour quelques affaires , vint lui représenter que sa famille était toujours dans un état voisin de l’indigence, et le pria de la placer dans une position meilleure.
« Leur tiavail, demanda gravement saint Vincent-de-Paul, ne sufBt-tl pas pour les faire vivre d’une manière honnête et conforme à leur condition ? Sans doute, répondit le curé en insistant,
toutefois — Je vous remercie de votre charité
pour mes proches, interrompit le saint, mais je sais par expérience que le bien qu’on ôte à l’Eglise pour en enrichir sa famille, ne pr<3fite pas. » Alors, lui citant pour exemple les parens de ce prieur de Gascogne, qui avait employé de cette manière les revenus de son bénéfice , il lui demanda s’il savait ce qu’il en était advenu, c J’avoue , répondit l’autre avec embarras , qu’ils ont dissipé leur fortune pendant la vie et après la mort de leur bienfaiteur, et qu’ils sont retombés dans un état pire que celui d’où il les avait tirés. — Tant il est Trai, ajouta saint Vincent, que c’est en vain que l’homme bâtit la maison , si Dieu lui-même ne
Tédifie ! » 11 conclut par dire qu il était bien plus utile à ses parens de demeurer dans leur inno* cente pauvreté , que d’en être tirés , comme ceuxlà, avec le danger de retomber dans une plus grande indigence.
Qu eût fait de plus un Romain de la vieille roche?