CHAPITRE XIX
Naissance et premiers travaux de la Congrégation de la Mission.
Le brillant hôtel de Gondi , quoique parfaitement réglé, était trop exposé au grand air du monde pour être l’élément d’un homme aussi ami du silence, de l’obscurité et de la retraite, que l’était saint Vincent-de-Paul. Cette vie dorée n’était guère selon son goût, et quoiqu’il se fût fait, comme le prophète, un petit appartement à l’écart , d’où il entendait à peine le bruissement des grandeurs et des embarras du siècle , il aspirait à abandonner entièrement les hauts portiques des palais, pour aller frapper aux portes basses des chaumières. L’affection qu’il portait à M. de Gondi lui eût fait cependant refouler ce désir au fond de son âme et exécuter sa promesse , si ce digne seigneur eût persisté à le re-
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tenir; car une promesse, quoique faite avec répugnance , est chose sacrée. Mais lorsque Celui qui tient dans ses mains le cœur des princes et des grands comme une eau courante qu’il dirige ainsi qu’il lui plaît, eut inspiré au général de ne point garder pour lui seul une lampe ardente destinée à illuminer le monde catholique tout entier, Vincent-de-Paul salua l’heure qui l’éloignait de la sphère élevée où il avait conquis sa place , comme le mercenaire salue la première étoile du soir, après un jour brûlant où il s’est livré à de durs labeurs, et il entra avec délice dans l’asile religieux dont l’arcbevêque de Paris l’avait gratifié.
Ce fut Tan 1626 qu’il se retira au collège des Bons-Enfans, afin de mieux servir Dieu , et d’exécuter la fondation du comte et de la comtesse de Gondi. M. l’abbé Portail, celui-là même qui l’avait souvent remplacé dans l’hospice des galériens, ne voulut pas se séparer de lui dans cette circonstance solennelle, et s’enferma avec lui au collège des Bons-Enfans , dans le dessein de consacrer sa vie à l’œuvre évangélique des missions.
On peut dire avec vérité que cette congrégation fut semblable au grain de sénevé de l’Évangile , dont la semence imperceptible produit un arbre où se posent les oiseaux du ciel; car elle se composa d’abord de deux prêtres et pas davantage; mais aussi quels prêtres c’était! Au
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bout de quelque temps le personnel de la mission s’augmenta d’un ecclésiastique qui se contenta d’un salaire de cinquante écus par an pour y travailler, et ce fut tout absolument; car, n’ayant pas de quoi payer un concierge ou un domestique, ils confiaient les clefs de leur demeure au premier voisin complaisant qui voulait bien s’en charger pour les obliger. Les apôtres de Jésus- Christ n’étaient pas plus mal accommodés des biens de ce monde; mais qu’est-ce que cela leur faisait? vivre pauvrement, se dépouiller de tout pour les autres, se montrer partout et toujours les martyrs de la charité , n’était-ce pas marcher sur les traces de Jésus-Christ, ce grand missionnaire qui vint annoncer l’Évangile aux pauvres , et qui voulut mourir tout nu sur une croix ?
Ils allaient donc tous trois de village en village , prêchant d’exemple autant que de parole, et déployant une simplicité, une humilité, une charité qui rappelaient les temps glorieux et lointains du berceau de l’Église. Prenant le style de l’Évangile pour modèle, leur parole, dénuée de clinquant, mais forte de pensée , d’onction , de logique , s’échappait de leurs lèvres comme un cours d’eau limpide qui reflète les fleurs et l’herbe de ses bords. Parlant à des hommes de la campagne , \’incent-de-Paul prenait, à l’imitation de Jésus- Christ , toutes ses comparaisons dans la vie commune et champêtre; il détestait les grands mots qui ne disent rien , et tout ce qui donne à la pa-
roJé dé l’orateur Tair de cymbales retentissantes, a Je vous ai dit autrefois, écrivait-il à l’un des « siens, que Notre-Seigneur bénit les discours fatt miliers parce qu’il a lui-méme enseigné de la « sorte , et que cette manière de parler étant na- « turelle, le peuple la goûte mieux et en profite « davantage.»
Lorsqu’il avait affaire à des hérétiques , il évitait soigneusement d’employer les paroles aigres et les polémiques où chacun reste, par amourpropre , dans le sentiment qu’il a défendu. Il en savait plus long que les rhéteurs et les pédans , qui n’ont jamais converti personne, t Lutter avec « l’hérésie, disait-il, c’est prendre Satan corps à « corps, et l’homme le plus docte du monde ne « pourra jamais rien gagner sur le diable par « l’orgueil , attendu que le diable en a plus que « qui que ce soit; c’est avec l’humilité qu’il faut « le combattre; car l’humilité est une arme dont « il ne sait point se servir.» Il ajoutait qu’il n’avait jamais vu ni entendu qu’un huguenot eût été converti par la subtilité d’un argument, mais bien par la douceur et l’humilité.
Les sermons des nouveaux missionnaires n’étaient pas longs et n’excédaient jamais trois quarts d'heure les jours ouvriers, et une heure les jours de fête. Vincent-de-Paul, qui savait que l’attention se fatigue et s’abat lorsqu’elle est trop long-temps bandée , l’avait ainsi réglé , pour ne pas se rendre ennuyeux aux auditeurs.
he protestantisme qui se donnait parfois d^étranges libertés dans la chaire, où il attaquait jusqu aux rois (i), avait influencé un peu cellude France, qui l’avait imité de loin en cela. Des prédicateurs, dont le zèle était plus vif que discret, ne se contentaient pas de tancer vertement les plus grands seigneurs du royaume en les désignant de la manière du monde la plus claire (2), mais n’épargnaient pas même, dans leurs propres églises, les pasteurs qui les y avaient appelés
(1) En Écosse, par exemple, du haut de la chaire où prêchaient les prêtres selon l’ordre de Calvin , les favoris de Jacques VI, prësens au sermon, étaient comparés à Aman, la reine à Hérodiade, et le roi lui-même, tout bon protestant qu’il était, à Achab, à Hérode et à Jéroboam. Un écrivain écossais remarque naïvement que cet excès de zèle n’était pat trè» agréable au monarque.
(2) Un docteur de Sorbonne, nommé H.Poncet, qui prêchait è Saint-Sulpice et à Saint>GermainHlet-Prés du temps de Henri III et de Henri IV, ne craignait pas de s’attaquer aux premiers personnages de U cour. Un jour il rencontra dans la rue un des favoris les plut avides et les plus dissipateurs du roi Henri lU, le duc de Joyeuse , qu’il n’avait guère ménagé. M. Poncet , dil le dnc en enfonçant sinisi trement sur ses yeux son feutre ombragé de plumes : . Je suit bien aise de vous voir, car j’ai fort ouï parler des sermons ridicules où vous faites rire à vos dépens le menu peuple. — Monsieur, répondit froidement le prédicateur, il est heureux que je parvienne à hiire rire des gens que vos profusions font pleurer. . Le dnc eut U tentation de le battre, mais il ne l’osa; car, s’U l’eût seulement touché, le peuple dont ce hardi prédicateur était fort aimé, lui eût fait un mauvais parti à Im et à sa suite. Cette liberté de la chaire dura long-temps, malgré le blâme indirect de Vincent.de.Paul. Philippe d’Orléans , régent dn royaume pendant la minorité de Louis XV, s’en aperçut et ne s’en facha pas. M. Godeau, curé de Saint-Cûme, avait fait dans un prône un ubleau dont l’application était frappante contre le régent. Le prince à qui l’on eu parb, dit sans s’émouvoir : « De quoi sê mêle-t-il? je ne suis pas de sa paroisse, •
paître leurs agneaux. Vincent-de-Paul, frappé dé l’inconvenance de ces indiscrètes sorties, interdit sévèrement aux siens toute allusion de cette espèce. Il voulut qu’ils témoignassent aux curés et aux ecclésiastiques des paroisses toute sorte de déférence et de soumission , et leur défendit surtout de parler jamais en chaire contre leurs défauts particuliers.
Dés ce temps, où toute la congrégation ne consistait qu’en trois personnes , et qu’elle était semblable à une petite source qui bouillonne invisiblement sous l’herbe quelle rafraîchit et fait verdir sans se laisser voir, Vincent-de-Paul proposait déjà aux siens l’humilité comme la meilleure base de leur édifice religieux :
€ L’humilité , leur disait-il un jour, est la vertu M de Jésus-Christ, la vertu de sa sainte Mère, la « vertu des plus grands saints , et c’est aussi la « vertu des missionnaires. Mais quand je dis que « c’est la vertu des missionnaires, j’entends que « c’est la vertu dont ils ont le plus de besoin , et « dont ils doivent avoir un très ardent désir; car cette chétive congrégation, qui est la dernière « de toutes, ne doit être fondée que sur l’humi- « lité comme sur sa vertu propre ; autrement « nous ne ferons jamais rien qui vaille ni au de- « dans , ni au dehors ; et sans l’humilité nous ne « devons attendre aucun avancement pour nous, K ni aucun profit envers le prochain. »
M La charité, ajoutait-il, est l’àme des vertus,
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tt mais (c’est nmmilité qui les attire et qui les M ^arde ; il en est des compagnies humbles « comme des vallées qui attirent à elles tout i< le suc des montagnes : dès que nous serons « vides de nous-mêmes, Dieu nous remplira de « lui. »
L’accroissement prodigieux d’une institution dont le début avait fait si peu de bruit dans le jmonde , était un des étonnemens de saint Vinpent-de-Paul. Il se reportait souvent à l’époque où, presque seul avec M. Portail, il avait entrepris cette lourde tâche , et, oubliant la sagesse , la prudence et le talent d’organisation dont il avait îfût preuve, il ne voulait voir, dans un succès qui le confondait de surprise, que l’œuvre de pieu. « Nous allions, disait-il un jour à sa communauté devenue puissante et nombreuse^ « nous allions tout bonnement et simplement enr « voyés par messieurs les évêques, évangéliser « les pauvres, suivant l’exemple de Notre-Sei- « gneur. Voilà ce que nous faisions, et Dieu faisait de son côté ce qu’il avait prévu de toute « éternité. Il donna quelque bénédiction à nos « travaux; ce que voyant d’autres bons ecclésia- ^ stiques, ils demandèrent d’être en notre com- « pagnie, et se joignirent à nous, non pas tous à « la fois , mais en divers temps. O Sauveur ! qui « eût jamais pensé qu’une si petite assemblée fût « venue en l’état où elle est maintenant? Si l’on « m’eût dit cela pour lors , j’aurai$ cru qu’on se
« moquait de moi. Et néanmoins c’était par (t là que Dieu voulait donner commencement à lâ « Congrégation. Hé bienl appellerez-vous humain, « ce à quoi nul homme n’avait jamais pensé?
« Car ni moi , ni le pauvre M. Portail n’y pen- « sions pas; hélas! nous en étions bien éloignés. »