‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 27 sur 50 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

MadcsioUelle le Gras se consacre au service des pauvres. — Son inspection des congrégations de charité des provinces. — fille fonde celles de Paris.

Vincent-de-Paul était rhomme du monde le plus savant dans la charité pratique; on eût dit que sa principale affaire était de s'employer pour les pauvres. Au soin de les évangéliser , il ajoutait celui de les secourir, et Ton ne pouvait parler devant lui d'infortune ou d’indigence , que les larmes ne lui vinssent aux yeux , et que la pâleur subite de son visage ne témoignât combien ses entrailles étaient émues. Nous l’avons vu prendre la première idée des confréries de la charité, dans la &esse , auprès du lit où gémissait un paysan pauvre et malade ; le beau succès de cette association de bienfaisance l’encouragea à en fonder d’autres en divers lieux. Gomme les bonnes entreprises ont particulièrement besoin d'étre cul-

tivées et soutenues, à leur naissance, pour arriver à leur perfection, Vincent-de-Paul visitait souvent ces charitables confréries , ou les faisait visiter par ses missionnaires , autant que les occupations nombreuses de sa congrégation le lui permettaient; mais, à la fin , elles se multiplièrent de telle sorte , qu il ne lui fut plus possible de faire ces visites sans négliger des soins encore plus importans; il se trouvait, à cet égard , dans un grand embarras, lorsque Dieu inspira à une vertueuse dame , dont il était le directeur , de se dévouer , sous ses ordres , à ces œuvres de charité. Cette dame qui est devenue célèbre , elle aussi , par sa conduite charitable et sainte , était Louise de Marillac, nièce d’un maréchal de France et veuve d'un gentilhomme nommé le Gras, qui avait été secrétaire de la reine Marie de Médicis.

Être la pénitente de Vincent-de-Paul , et ne pas avoir le cœur embrasé d'amour pour les pauvres, c’était chose impossible en soi ; Louise de Marillac , comme la terre embaumée du poète persan (i), prit bientôt le parfum de la rose en vivant près d’elle , et déclara un jour, par écrit , à son directeur , qu’elle se sentait fortement pressée du désir de s’adonner entièrement au service des malheureux. Comme elle lui demandait humblement avis là-dessus, il lui fit une réponse conçue en ces termes : c Oui certes , mademoiselle (2),

(1) Saadi.

(a) Le litre de dame n'apparteoait alors qu'aux femmes de la

« je le veux bien , puisque Dieu vous a donné ce « saint sentiment. Communiez demain , et après a cela vous commencerez les saints exercices que « vous vous êtes ordonnés. Je ne saurais vous K exprimer combien mon cœur désire ardemment « de voir le vôtre, pour savoir comme cela s’est « passé en lui : mais je m’en veux bien mortifier U pour l’amour de Dieu , auquel seul je désire que H le vôtre soit occupé. Vous avez paru aujourd’hui U devant les yeux de Dieu comme un bel arbre , « puisque par sa grâce vous avez produit un tel « fruit. Je le supplie qu’il fasse par son infinie « bonté , que vous soyez à jamais un véritable ar* « bre de vie, qui produise des fruits d’une vraie « charité. »

Saint Vincent n’était pas homme à laisser rouiller, faute d’emploi, des dispositions charitables; aussi, vers le commencement de l’année 1629, il proposa à sa pénitente d’entreprendre, à son exemple , quelques voyages dans les lieux où les confréries de la charité étaient établies , afin de veiller à ce que le service des pauvres fût fait avec zèle, attention et dévouement. Louise de Marillac accepta avec joie cette mission tout évangélique , et prouva bientôt qu’elle y était propre en relevant les confréries déchues , affermissant celles qui étaient chancelantes, et perfectionnant

hauic ariatocraiie ; l’ëpônse d’un simple gentilHororoc n’avait droit qu’à celai de demoiselle.

celles qui étaient en voie de succès. Elle ranimait la ferveur des servantes des pauvres, leur ensei** gnait un peu de pharmacie, fournissait à la tré^ sorière des drogues coûteuses, jauxquelles elle joignait des aumônes en argent et en linge. Pendant plusieurs années, elle s’appliqua entièrement à ces exercices de charité , et visita tour à tour les diocèses de Paris, de Beauvais, de Senlis, de Soissons , de Meaux , de Chàlons en Champagne ; partout ses travaux furent bénis de Dieu. Elle faisait ses voyages et ses aumônes à ses dépens. Après avoir ainsi employé le printemps, Tété et l’automne, elle revenait ordinairement passer l’hiver à Paris, où elle rendait la même assistance aux pauvres de la ville qua ceux des campagnes.

Son zèle était si grand, que Vincent-de-Pàul se crut obligé en conscience de le modérer, et de lui donner le conseil de ne pas s’oublier si profondément elle-même pour le service du prochain.

(c Béni soit Dieu, lui écrivait-il un jour, de ce « que vous voilà arrivée en bonne santé; ayez « donc soin de la conserver pour l’amour de Noa tre-Seigneur et de ses pauvres membres , et U prenez garde de n’en pas trop faire ; car c’est U une ruse du démon , dont il se sert pour trom- « per les bonnes âmes , pour les inciter à faire plus « quelles ne peuvent, afin quelles ne puissent « plus rien faire; au contraire l’esprit de Dieu « excite doucement à faire avec raison , afin qu’on

« accomplisse avec persévérance : faites donc tt ainsi , mademoiselle , et vous agirez dans Fesprit « de Dieu. Lorsque vous serez louée et estimée , « unissez votre esprit au mépris « aux moqueries •t et aux affronts que le Fils de Dieu a soufferts. « Certes, un esprit vraiment humble est humilié » autant parles honneurs que par les mépris, et K fait comme Fabeille qui compose son miel aussi « bien de la rosée qui tombe sur Fabsinthe que « de celle qui tombe sur la plus douce des fleurs. « JT espère que vous en userez ainsi. »

Par ses soins et la coopération de Vincent-de- Paul, toutes les paroisses de la capitale eurent bientôt des confréries de Charité , et ces confré» ries enfantèrent une institution qui était réservée à devenir bien autrement grande qu’elles, quoi* que, dans ses commencemens , elle fut humble comme les fleurs sauvages qui croissent au bord 4es chemins et que le voyageur foule aux pieds sans daigner les voir : nous voulons parler de la célèbre compagnie des Filles de la Charité. Cette compagnie dont l’humanité s’honore , que le pro* testantisme vante en avouant qu’une pareille fleur ne naîtra jamais sur son sol (i), et qu’enfin la philosophie du dix-huitième siècle a saluée du

(i) Les Anglais, si fiers de leurs établissement philanthropiques, avonent que celui des sœurs de charité leur manque, et nous l'envient. M. Necker» dans ses Opinions religieuses^ est obligé de confeoir que cette beDe institution n'appartient qu’à la religion catholique , et qu elle en a seule l’honneur et la gloire.

nom d’admirable, elle qui se raiUait de tout (i).

Tant que les confréries de charité ne furent établies que dans les petites villes et dans les campagnes, les femmes qui s’y faisaient admettre, désireuses de remplir exactement leurs obligations , prirent au sérieux leur qualification de Servantes des Pauvres y et servirent en effet les pauvres de leurs propres mains « A Paris même, dans l’origine , les bourgeoises ne craignaient de compromettre , ni leur robe de drap noir, ni leur massive chaîne d’argent d’où pendait leur trousseau de clefs , en gravitant vers les toits sous lesquels grelottaient les pauvres de leurs paroisses respectives , et en leur portant elles-mêmes ce qu’il leur fallait; mais quand les dames de qualité s’agrégèrent à la confrérie, il n’y eut guère moyen de leur laisser porter, dans des mains couvertes de diamans et sous des voiles de point d’Angleterre, la pauvre soupe de l’indigence. Quelques unes pourtant s’y déterminèrent par merveille d’humilité ; mais leurs seigneurs et maîtres , comme s’intitulaient alors les maris du grand monde , prirent de l’humeur , et il fallut se décharger de ce soin pieux sur des domestiques

(i) Voltaire lai-même n’a que des paroles de louange pour les filles de la charité. « Peut-être » dit-il , n’y a-t-il rien de plus grand sur la terre qua le sacrifice que fait un sexe délicat de la beauté et de la jeunesse , souvent de la plus haute naissance , pour soulager, dans les hôpitaux, ce ramas de toutes les misères humaines, dont la vue est si humiliante pour lorgiieil humain , et si révoltante pour notre délicatesse. >•

qui s'en acquittaient de mauvaise grâce et avec la maladresse maussade de gens qu’on pousse à quelque chose qui leur répugne et les avilit. On vit qu’il était absolument nécessaire d’avoir des personnes exprès et qui ne fussent occupées qu’à servir les pauvres malades; mais où les prendre? L’emploi n’avait pas d’amateurs.

Après y avoir pensé devant Dieu , Vincent-de- Paul se souvint qu’il se trouvait parfois , dans les missions des campagnes, des filles de piété et d’honneur qui n’avaient point de vocation pour le mariage et que le manque de dot empêchait d’entrer au couvent. 11 s’en trouvera peut-être dans le nombre qui seront bien aises de se sanctifier en soignant les pauvres malades , dit le supérieur des missionnaires; essayons de ce moyen-là. 11 s’en trouva deux, en effet, qui acceptèrent cette proposition dans le cours de la mission suivante; quelques autres suivirent et marquèrent une égale bonne volonté; mais les pauvres créatures manquaient, les unes d’adresse, les autres de courage, les autres de persévérance; en sorte qu’on fut contraint de les renvoyer. Enfin pourtant la Providence s’en mêla et fit découvrir trois bonnes jeunes filles, pieuses, adroites et intelligentes, que mademoiselle le Gras prit chez elle pour les former au rude service qu’on en attendait. Ces jeunes villageoises écoutèrent ses instructions et en profitèrent si bien, qu’elles s’acquittèrent de leurs devoirs, dans les diffé-

MISTÔIAE

rentes paroisses où on les envoya , à rëdificatiofl de tout le monde.

Louise de Marillac bénit le Seigneur envoyant que son ouvrage était bon; mais elle avait une tète pensante ) et les obstacles qu il lui avait fallu surmonter pour obtenir ce résultat lui firent craindre que le bien qui s’opérait par le moyen de ces saintes filles , qui ne tenaient ni au clergé, ni à la confrérie , et qui vivaient isolées et indé^ pendantes , n’eùt pas toutes les chances de durée désirables. Il lui vint alors à l’esprit une de ces hautes pensées de dévouement chrétien qui font sourire Dieu et les anges. Si je me consa^ crais entièrement à cette œuvre, dit-elle; si je formais une communauté de ces pieuses et bonnes créatures , le bien qu elles font se perpétuerait nécessairement. Elle communiqua ce projet à Vincent-de-Paul , qui ne l’approuva pas d’abord et lui fit la réponse suivante :

« Quant à cet emploi , je vous prie une fois « pour toutes de n’y point penser, jusqu’à ce que * Notre-Seigneur fasse paraître qu'il le veut ; car « on désire souvent plusieurs bonnes choses d’un « désir qui semble être selon Dieu , et néanmoins il « ne l’est pas toujours; mais Dieu permet ce dé- « sir afin de préparer l’esprit à ce que veut la Pro- « vidence. Saül cherchait des ânesses, et il trouva « un royaume. Saint Louis prétendait àla conquête « de la Terre-Sainte, et il obtint la conquête dé « soi-méme et la couronne du ciel. Vous chercher

ft à devenir la servante de ces pauvres filles , et <c Dieu veut que vous soyez la sienne et peut^ U être de plus de personnes que vous ne seriez en tt cette façon. Pour Dieu, mademoiselle, que « votre cœur honore la tranquillité de celui de « Notre^Seigneur, et il sera en état de le servir. « Le royaume de Dieu est la paix au Saint-Esprit; « il régnera en vous, si vous êtes en paix. Soyez-y « donc, s’il vous plaît, et honorez souverainement « le Dieu de paix et de dilection. »

Et par une autre lettre il lui manda : « Je n ai « pas l’esprit assez éclairé devant Dieu en cette K affaire, et une difficulté m’empêche de voir « quelle est sa volonté. Je vous supplie, mademoi- « selle , de lui recommander ce dessein pendant a ces saints jours , auxquels il communique plus « abondamment les grâces du Saint-Esprit. »

Il tint deux ans la sainte veuve dans cette irrésolution, l’exhortant à se confier uniquement à Dieu , et l’assurant qu’il lui ferait connaître avec le temps sa volonté , et 'qu’elle ne serait point trompée. Cette volonté sainte se ma^ nifesta en effet; car Dieu la fit connaître si clairement par la bénédiction qu’il donna à ses premiers essais , que saint Vincent ne put refuser plus long-temps de se rendre et de coopérer aux desseins de la Providence sur cette charitable émule des Paule, des Marcelle et des Fabiola (i).

( I ) Riches el saintes veuves du quatrième siècle , qui soignaicM lel

C’est ainsi que Vincent-de-Paul devint, presque sans le. vouloir, l’instituteur et le père spirituel d’une communauté qui trouverait grâce devant l’athéisme lui-méme , s’il devenait gouvernement, et qui fleurirait encore forte et verdoyante parmi les ruines du catholicisme, comme l’arhuste solitaire de Bahylone sur les palais écroulés de Ninus et de Sémiramis.

Cette nouvelle compagnie n’était pas ce qu’on appelait alors une religion. Saint Vincent luiméme disait : a Les Filles de la Charité ne sont « pas des religieuses , mais des filles qui vont « et viennent comme des séculières. Ce sont « des personnes de paroisses sous la conduite des « curés, et si nous avons la direction de la mai- « son où elles sont élevées , c’est parce qu’il a plu « à Dieu , pour donner naissance à leur petite <t congrégation , de se servir de la nôtre. U y a « cette différence entre ces filles et les religieuses, « que la plupart des religieuses n’ont pour fin que « leur propre perfection , au lieu que ces filles « sont occupées comme nous au salut et au soute lagement du prochain. »

Voici comme saint Vincent dépeignait ces courageuses femmes, dès les premiers jours de leur association : a Elles n’ont pour monastères, dic sait-il, que les maisons des malades; pour

malades de leurs propres mains, et pansaient leurs ulcères ; on attribue particulièrement à Fabiola U fondation du premier hôpital qu’ait eu Rome.

DE saint VINCENT-DE-PAUL. 20i

€ cellule, qu’une pauvre chambre , qui est bien € souvent de louage ; pour chapelle , que l’église € de leur paroisse ; pouij cloître , que les rues de € la ville; pour clôture, que l’obéissance; pour € grille, que la crainte de Dieu , et pour voile (i), c que la sainte modestie. >

Admirable peintre !

Les Filles de la Charité furent baptisées de ce beau nom par le peuple, dont nul n’approche dans l’art d’approprier les noms aux choses.

Vincent-de-Paul respectant le nom populaire, le conserva, en y ajoutant celui de Servantes des Pauvres , qui n’en était que l’explication.

(i) On voit, par ce portrait» que le voile n’a jamais fait partie» même dans l’origine» du costume des filles de la charité. Quant à la coiffe avancée qu’elles portent aujourd’hui » et que des peintres historiques leur donnent dans des tableaux du temps de Louis XIII, comme cela se voit à Saiut-Sulpice » par exemple, c’est un anachronisme de leur façon ; car cette manière de se coi^er date de Louis XIV. Une tradition puisée à bonne source» et qu Abclly a conservée» nous apprend que ce prince » rencontrant un jour» dans les jardins de Versailles » une jeune fille de charité » dont la figure était intéressante » coiffée du petit bonnet d’étoffe collant et découvert» que portaient alors les femmes du peuple » lui jeta son mouchoir de batiste sur la tête » et que ce mouchoir s’arrangea de lui-méme dans la forme de cette coiffe quelles ont toujours portée depuis. ^

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