‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 28 sur 50 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Réglement de Vincent*de-Paal pour les Filles de la Charité. -• Ellet vont à Tarmée. — Leur proscription. — Leur rappel.

L’humble berceau de la compagnie des Filles de la Charité , fut placé d’abord dans la propre maison de mademoiselle le Gras, près de Saint- Nicolas-du-Chardonneret ; un peu plus tard , ces saintes filles furent transférées, par lavis de Vincent-de-Paul , au village de La Chapelle , situé à une demi-lieue de Paris ; le séjour de la campagne lui ayant semblé le plus convenable pour les élever dans d’esprit d’humilité et de pauvreté qui était conforme à leur profession de servantes des pauvres. Elles demeurèrent en ce lieu près de neuf ans , au bout desquels on les fit revenir à Paris (i), et elles furent logées dans le faubourg Saint-Lazare.

(i] L’an 1642.

L'intention de Vincent-de-Paul et de mademoiselle le Gras n’avait été d’abord que de reprendre une branche abandonnée de l’ancien service de l’Hôtel-Dieu , dont les sœurs hospitalières allaient souvent soigner, avant la réforme de i5o5 , les malades à domicile, et ils avaient eu particulièrement en vue les villes dépourvues d’hôpitaux. Mais leur communauté s’étant graduellement augmentée , et plusieurs filles de bonne éducation s’y étant fait admettre, Vincent-de- Paul les jugea propres à divers emplois , et les associa à des œuvres de différentes sortes. C’est ainsi qu’il les chargea de l’éducation des jeunes filles pauvres, du soin et de l’éducation des enfans trouvés et qu’il leur confia la direction de l’hospice des vieillards , de celui des galériens et de l’hôpital général qu’il fonda depuis. Il fit plus , il leur donna une mission qui semble au-dessus de la force morale de leur sexe. Le siège de Dunkerque ayant amené à Calais une multitude de blessés , il consentit , sur leur demande , à ce qu elles se missent à la suite de l’armée française pour se consacrer au service des pauvres soldats mutilés ou mourans qui n’avaient qu’une tente pour hôpital. Vincent-de-Paul se connaissait trop en dévouement chrétien pour ne pas apprécier à sa juste valeur celui de ces femmes héroïques ; aussi ne craignait-il pas de les proposer pour modèle mémp aux zélés missionnaires de Saint- Lazare.

« Je recommande, disait-il un jour, à vos prières tt les Filles de la Charité que nous avons envoyées d à Calais pour assister les pauvres soldats blésd sés ; de quatre qu elles étaient, il y en a deux qui d sont mortes ; elles étaient les plus fortes et les d plus robustes de leur compagnie; cependant les d voilà qui ont succombé sous le faix ; imaginezd vous cinq ou six cents soldats blessés et malad des. Voyez un peu la conduite et la bonté de d Dieu, de s’être suscité en ce temps une comd pagnie de la sorte , pourquoi faire ? Pour as$isd ter les pauvres corporellement et meme spiri- « tuellement , en leur disant quelques bonnes d paroles qui les portent à penser à leur salut ; d particulièrement aux moribonds pour les aider d à bien mourir, leur faisant faire des actes de d contrition et de confiance en Dieu. En vérité , d messieurs , cela est touchant ; ne vous sembled t-il pas que c’est une action de grand mérite d devant Dieu que ces filles s’en aillent avec tant d de courage et de résolution parmi des soldats , d les soulager en leurs besoins et contribuer à d les sauver; quelles aillent s’exposer à de si d grands travaux et meme à de fâcheuses malad dies, et enfin à la mort pour ces gens qui se sont d exposés aux périls de la guerre pour le bien de d l’Etat ? Nous voyons donc combien ces pauvres d filles sont pleines du zèle de la gloire de Dieu d et de l’assistance du prochain. La reine nous a d fait l’honneur de nous écrire pour nous prier

«.d’en envoyer d’autres à Calais, et voilà que « quatre s’en vont partir aujourd’hui pour cela ;

« une d’entre elles, âgée d’environ cinquante ans,

« me vint trouver vendredi dernier à l’Hôtel-Dieu « où j’étais , pour me dire qu’elle avait appris que « deux de ses sœurs étaient mortes à Calais , et « qu’elle venait s’offrir à moi pour y être envoyée « à leur place , si je le trouvais bon. Je lui dis :

« Ma sœur, j’y penserai. Et hier elle vint ici pour « savoir la réponse que j’avais à lui faire. Voyez, « messieurs et mes frères, le courage de ces filles « à s’offrir de la sorte , et à s’offrir comme des vic- « times prêtes à donner leur vie pour l’amour de « Dieu et le bien du prochain ; cela n’est-il pas « admirable? Pour moi, je ne sais que dire à cela, « sinon que ces filles seront nos juges au jour du « jugement. Oui, elles seront nos juges, si nous « ne sommes disposés comme elles à exposer « notre vie pour Dieu. »

Vincent-de-Paul ayant été conduit à fonder l’institut des Filles de la Charité, par une combinaison d’événemens où se décelait la volonté de la Providence, crut qu’il ne devait épargner ni ses soins , ni ses peines pour répondre aux vues que Dieu avait sur elles ; aussi s’appliqua-t-il à leur perfectionnement religieux et mbral avec une sollicitude extraordinaire. Il leur prodiguait les exhortations pathétiques , les prudens conseils , les hautes considérations religieuses , et se montrait , à leur égard , aussi bon moraliste que

HISTOlItK

^nd chrétien. Il leur donna aussi des règles de conduite si sages , si parfaitement bonnes pour faire fleurir et prospérer leur saint institut , que c’est encore la source où elles puisent , de nos jours , leur héroïsme à braver la mort, et l’inspiration de leurs bonnes œuvres (i).

La parole onctueuse et nourrissante de saint Vincent était aux pieuses Filles de la Charité , ce que la manne du désert était à Tannée de Moïse : elles la recueillaient dans leur cœur comme dans un vase très pur, et , afin de la garder plus longtemps , elles la mettaient par écrit après l’avoir entendue. C’est ainsi qu elles ont amassé peu à peu un vrai trésor de maximes de vertu , trésor où se trouve la clef du ciel, et que nul voleur de la terre ne peut leur ravir.

Qu’il nous soit permis d’exposer à l’admiration du monde quelques unes de ces richesses cachées :

f Les Filles de la Charité , disait Vincent-def Paul, sont envoyées sur la terre pour représen- < ter la bonté de Dieu à l’égard des pauvres mac lades ; elles doivent donc écouter leurs plaintes

(i) Cet règlemem , après avoir été pratiqués près de vingt anndet , furent approuvés par le cardinal de Beiz. Ce prélat, dans ses lettret d'érection , rend au père et aux filles la justice qui leur était due ; il met la nouvelle compagnie sons l'obéissance de Vincent-de-Paul et de set successeurs. Le roi confirma le même établissement par des lettrcf patentes, qui furent vérifiées et enregistrées au Parlement de Paris, le i6 décembre l 668 , et huit ans après , la même compagnie fut confiraiée par le cardinal de Vendôme^ légat du pape Clément IX,

f comme des mères : c’est-à-dire avec douceur,

€ avec compassion, avec amour.

c Vous quittez l’oraison, ou la lecture, ou le t silence pour assister un pauvre ; soyez eü c paix ; servir ce pauvre , c’est fiure ce que vous € quittez.

€ L’amour de Dieu et du prochain, l’amour des c pauvres, l’union entre elles composent le vête- 4 ment intérieur des Filles de la Charité.

c Mes sœurs, Notre-Seigneur a eu à la fois soin 4 du corps et de l’àme des malades, vous lui suc- € cédez.*. Parlez donc aux pauvres de leur salut c avec une parole ardente qui parte du cœur.

4 Une FiUe de Charité est un arbre qui ne doit f porter de fruit que pour Dieu.

c Que votre premier soin au réveil soit d’adof rer Dieu; endormez-vous le soir avec une bonne f pensée.

€ Ne demeurez jama^ oisives. Après le service c des malades , occupez-vous à coudre et à filer, c Oh ! il faut , mes filles , travailler pour gagner c sa vie , et être bien soigneuses d’employer le c temps dont Dieu vous demanderà un compte 4 bien exact. C’est une chose si précieuse que le c temps!

€ Vivez ensemble en grande union et ne vous « plaignez jamais les unes des autres; supportezt vous mutuellement; chacune de vous a ses dé- € fauts, et si vous ne supportez pas votre sœur, 4 pourquoi vous supporterait - elle ? Soyez mo-

c destes. en tout temps et en tous lieux , mes € filles.

€ Respectez-vous les unes les autres, parce f que vous êtes toutes au service d’un maître € qui est plus grand que les rois et les princes c du monde.

c Avez-vous jamais vu une belle robe de bro- € card d’or? que cela est beau et éclatant ! Mais f si vous y ajoutez des escarboucles , des ëmec raudes, des rubis, ces pierres précieuses en c augmentent le prix d’une manière considéra^ f ble... Mes filles, vous ne ferez jamais une ac- « tion par obéissance , que vous n’y ajoutiez c comme un diamant.

f Votre vocation est la plus grande qui soit en € l’Eglise de Dieu, car vous êtes martyres. >

Ces exhortations et ces conseils , qui venaient de Dieu, puisqu’ils avaient été médités devant lui, se gravèrent si profondément dans l’àme de ces pieuses filles , que ni les occasions les plus séduisantes , ni les périls les plus affreux, ne les en firent jamais départir. En Pologne, où les avait appelées Marie-Louise de Gonzagues , on les vit préférer le service des pauvres à celui des rois (i).

(i) Saint Vincent cite lui-méme cet exemple à la compagnie dans une de conférences : « Je recommande y dit-il , à vos prières, nos sœurs de Pologne , qui donnent de si belles marques qu'elles ont l'esprit des vraies Filles de la Charité. Vous savez, mes sœurs, leur arrivée en Pologne, et comme elles ont été bien reçues de la reine, laquelle , après leur avoir laissé respirer quelque temps l'air du pays , et apprendre un peu le langage , leur dit : Or sut , mes sœurs , il est

En France, lorsque Foutre des révolutions eut crevé et laissé sortir les tempêtes, elles continuèrent leurs soins charitables à un peuple ivre de fureur, qui leur rendait le mal pour le bien; prêtes à se laisser égorger comme des agneaux que Ton conduit à la boucherie, dès qu’il plairait à cette tourbe sanguinaire, que l’anglais Burke appelait ironiquement les souverains du peuple français ; et témoignant non-seulement du courage dans les soufftances, mais de l’humanité, de la douceur, de la modestie, tout ce qui est nécessaire enfin pour souffrir en dignes filles de la Charité. Et il se vit alors une chose étrange : les indignités qu’on faisait subir à ces saintes femmes soulevèrent d’indignation jusqu’aux peuples hérétiques ; le parlement d’Angleterre s’en émut , et la puissante voix d’un de ses premiers hommes

teoaps de commencer à travailler ; vous voilà trois , j’en veux retenir nm auprès de moi , et vous, ma sœur Marguerite ; et les deux autres îrort à Cracovie servir les pauvres. La sœur dit : Ah ! Madame , que dite;.vous? nous ne sommes que trois pour servir les pauvres , et vous avez dans votre royaume tant d’autres personnes plus capables que moi ïour servir Votre Majesté. Permettez-nous , Madame, de faire ici ce que Dieu demande de nous, comme nous faisons ailleurs. — Quoi ! naa sœur! vous ne voulez donc pas me servir? — Pardonnezmoi , Nadame , mais c*est que nous nous sommes données à Dieu pour servir l(s pauvres.

«< Ceh n’cst'ilpas bien , mês sœurs, ajoute saint Vincent, Dieu permis cet exemple ! O Sauveur de mon âme , fouler aux pieds 1 a royauté ! quelle vertu est cela, mes filles? Ne faut-il pas vraiment avoir l’esprit que Dieu a donné à la compagnie des sœurs de la Charité ’ Eh ; que vous êtes heureuses d*y être appelées ! et heureuses serer-voiis si vous y persévérez î » (Conférence du 2 décembre lôSy.)

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d’Etat, fit entendre ce noble appel du haut de la tribune britannique : t Filles de Vincent -de- Pàul, venez à nous ; cet asile que vous refuse une ingrate et folle patrie , F Angleterre vous le donnera. >

Et lorsque l’ouragan eut cessé de mugir, lorsque les lauriers des consuls eurent caché les mares de sang qu’avait faites la république, on rappela les pieuses exilées , afin de leur rendre la direction de ces hôpitaux quelles seules savaient diriger y disait le décret consulaire, avec soin,in^ telUgence, économie y en dignes élèves y en un mot y dune institution dont le seul but est de former à la pratique d une charité sans bornes.

Saint Vincent-de-Paul ,avec la largeur de vues qui le distinguait , avait dit dans ses règlement : Vous suivrez les armées y mes filles; les hommes y vont pour tuer, vous irez pour guérir. Elles ne reculèrent pas devant ce devoir périlleux.

De retour en France, où tout respirait la guerre, on les vit sur vingt champs de bataille disputer à la mort les mutilés de la victoire. Ce fut là pic sœur Marthe reçut un jour des mains de Nipoléon, qui honorait tous les genres de cornage, l’étoile de la Légion-d’Honneur. Et cette femme parut grande encore à côté des géans de Tempire.

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