CHAPITRE XXXV
Oaerre de la Fronde. — La capitale est aMÎëgëe par Tarmée de Condë, — Vincent<de-Faul quitte Pari«.
On était au commencement de Tannée 1 648 , lliorizon commençait à noircir du côté de la ca- *pitale du royaume', et des signes certains annonçaient rapproche des tempêtes. Les finances épuisées par la guerre d’une part et par quelques achats de défections politiques de Tautre, étaient tombées dans un tel état de délabrement , que Mazarin ne sachant plus de quel bois faire flèche, voulut faire enregistrer des édits bursaux, dont Tun portait un grand préjudice aux rentiers de la ville, tandis que Tautre atteignait les gages des chambres des comptes et des cours des aides ; cette hardiesse irrita ces compagnies souveraines; le parlement refusa d’enregistrer les édits , et le peuple applaudit ouvertement à cet acte de ré-
sistance. Les membres du parlement, <jui avaient assisté à la vérification des édit^, prirent dès lor^ le nom de Frondeurs, et les amis dévoués du ministre reçurent celui de Mazarins. Les Frondeurs, parleur nombre et leur influence, prévalurent et firent rendre, le 1 3 mai et le 1 5 juin i648, deux arrêts portant union entre tous les parlemens et autres cours souveraines du royaume.
Le peuple français , qui est né malin , mettait sa colère en chansons quand il n avait point de presse à ses ordres pour Texbaler; les nades commencèrent à se chanter le soir sur le Pont-Neuf, et Dieu sait ce que ces vers satiriques publiaient à la louange de Mazarin ! Qu ils chanienty pourvu gu ils paient, disait froidement le ministre. Il fit mieux; ayant fait saisir chez les imprimeurs une masse énorme de satires et de pamphlets contre son gouvernement, il les fit* vendre, sous le manteau, pour son propre compte, et en tira , dit-on , près de quarante mille écus ; mais si ce ministre modèle se moquait de lopinion, U avait peur des factieux, et il fit arrêter à leur domicile le président Blancmesnil et le conseiller Broussel, tous deux déterminés Frondeurs. Le vieux conseiller Broussel résista; le peuple ameuté pour le défendre prit les armes et tendit les chaînes dans les rues ; à cette nouvelle , la régente fit marcher des troupes pour dissiper les rassemhlemens ; mais le peuple les repoussa , et le lendemain plus de. deux cents barricades pa-
TttTént foi'tifiées , ornées de dràpeaux ^ et les rues rètetttirent de ces cris de ralliement et de guerre : Vive le toi ! point de Mazarin 1
Lë parlement vint en ëorps au Palftié-Royal et demanda à la régente la liberté de Blancmesnil et de Broussel. Lë premier président Molé re* montra à ëette princesse qu’il n’existait pas d’au^ tre moyen possible pour éteindre le feu de la sédition ; la régente refusa d’abord par fierté ; mais lorsqu’elle apprit qu’on menaçait de mettre le feu au Palais-Royal et de poignarder Mazarin avec ses adhérons , la nature timide de la femme prit le dessus^ elle eut peur, et l’ordre fut donné sur-le-chaUip de mettre en liberté les deux conseillers. Lorsque Broüssel, Pami de la patrie ^ reparut le lendemain dans sa propre rue Saint- Landry , des cris de triomphe et des salves d’artillerie manifestèrent la joie publique. Or, ce père de la patrie , ce patriarche de la Fronde , ti’était qu’un imbécile à ce qu’on prétend; mais lë peuple l’avait pris en amour par haine contre lé premier ministre (i).
Le parti pariementaire eut à s’applaudir de ce triomphe qui lui valut des alliés puissans : le duc de Longueville , le prince de Conti , les ducs de Beaufort , d’Elbeuf et de Bouillon , se rangèrent sous son drapeau. La régente, alarmée des trames que la haute aristocratie ourdissait chez Paul de
(i) Métn. die It minorité de Ixmif XIV, p.
Gondi, le célèbre coadjuteur, Fbomme le plus habile et le plus séditieux de l’époque, quitta Paris le 6 janvier 1649 ’
duc d’Anjou ; le cardinal , et un petit nombre de seigneurs , formèrent son escorte , qui s’éloigna secrètement de la ville mutinée à deux heures après minuit. On se rendit à Saint-Germain-en- Laye, et le blocus de Paris, par l’armée du prince de Gondé, eut lieu quelque temps après.
A la première nouvelle des troubles , Vincentde-Paul s’était mis en prières avec toute sa corn* munauté, afin d’obtenir de Dieu le retour du calme. Sa position au milieu des partis était difficile. Il aimait sincèrement Anne d’Autriche , qui le considérait , avec toute raison , comme un des plus fidèles sujets du roi; mais d’une autre part, le prince de Gonti et le duc de Beaufôrt faisaient partie de son assemblée de seigneurs; le président Mole était son grand ami et le coadjuteur son élève. Il tâcha donc de demeurer neutre; mais les frondeurs de bas étage n’acceptèrent pas sa ' neutralité ; ils le traitèrent ouvertement de mitigé^ de Mazarin , et le vexèrent en conséquence.
D’abord l’mnocente tragédie de la Fronde y comme l’appelle un écrivain qui regarde comme peu de chose, à ce qu’il paraît, qu’un roi soit obligé de fuir et d’assiéger sa propre capitale , commença d’une manière presque comique. Les Parisiens, étroitement bloqués par l’armée de Gondé, qui contenait avec huit mille hommes une population de sept
cent mille âmes , dont quarante mille bourgeois armés faisaient des sorties avec des violons en tête, comme s’il eût été question d’aller à la no«:e , et comme il leur arrivait assez souvent d’être battus par des troupes mieux disciplinées , on les accueillait au retour avec des buées, des éclats de rire et des épigrammes. Le régiment de Corintbe, que le coadjuteur avait levé à ses frais, eut les honneurs de la première déroute , et en le voyant regagner tout éperdu les portes de la ville assiégée on lui criait, en battant ironiquement des mains du haut des remparts : La première aux Corinthiens !
On rit fort tant qu’on eut du pain ; mais comme une ville , si frondeuse qu’elle soit , ne peut pas vivre de révolte , et qu’il lui faut quelque chose avec, les figures se rembrunirent lorsqu’on vit les soldats de Condé battre la campagne et intercepter les convois de vivres qui se dirigeaient sur Paris. Saint Vincent prévit, des premiers, combien le peuple allait souffrir, et résolut de s’adresser à la régente afin de disposer son cœur à la paix. Afin de ne donner d’ombrage , ni à la cour en voyant les chefs des frondeurs avant de partir, ni au parlement, en quittant la ville à son insu et sans son congé , il écrivit au premier président pour l’informer de son voyage et du but qu’il se proposait ; après quoi , il partit de Saint-Lazare de grand matin et arriva à Saint- Germain sur les dix heures, non sans péril, à cause du débordement extraordinaire des eaux et
des partis de soldats qui couvraient la route. U se présenta devant la reine, qui lui accorda une audience de près d’une heure , et ensuite il passa chez le cardinal , avec lequel il eut aussi une conférence assez longue. Mazarin ne l’aimait pas , mais il se fiait à lui parce qu’il n avait pas le moindre doute sur sa droiture , et que les hommes les plus fourbes n’estiment guère ceux qui leur ressemblent. Il fut donc bien reçu , et quoique ses prières et ses remontrances ( car il n’était pas homme à déguiser la vérité) n’eussent pas immédiatement l’effet qu’il s’en était promis, elles aplanirent la route aux négociations ultérieures et contribuèrent à en assurer le succès-
Après avoir passé deux jours à Saint-Germain, il en partit, et ne croyant pas, pour plusieurs raisons , qu’il fût prudent à lui de retourner dans la ville bloquée , il passa outre et se réfugia dans une petite ferme dépendante de Saint-Lazare, qui était située dans un pauvre hameau de la Beauce, nommé le Val-de-Puisseaux , à deux lieues de l’infiniment triste ville d’Etampes.
On était au fond d’un hiver extrêmement rude ; la ferme de Fresne ville était fort exposée aux courses des maraudeurs, et ce logement était d’ailleurs si pauvre , qu’on y manquait exactement de tout. On ne pouvait s’y procurer qu’un détestable pain noir , gluant et insipide , composé de seigle et de fèves; quant au bois, comme il n’y en avait aucune provision dans ce pauvre lieu , il
fallait se contenter de quelques broussailles toutes vertes. Ces souffrances physiques, si dures qu elles pussent être à un vieillard qui avait alors bien près de 73 ans, n’étaient rien auprès de l’ainertume dont son âme était abreuvée; il réfléchissait à la conduite du peuple, à celle des grands , à celle des rois ; et comme un autre Jérémie , il priait et pleurait pour Tes péchés de tous.
Cependant la maison de Saint-Lazare souffrait de grandes vexations depuis l’éloignement de son supérieur. Les fermes qu’elle possédait auprès de Paris, et dont elle tirait principalement sa subsistance , furent pillées par les troupes ; tandis qu’un régiment de milice parlementaire occupait ses cloîtres et s’y conduisait en vainqueur entré par la brèche, c’est-à-dire on ne peut plus mal. Chaque nouveau jour éclairait une perte nouvelle, et saint Vincent, qui recevait coup sur coup, comme Job , ces désolantes communications , se contentait de dire avec lui : Béni soit Dieul béni soit Dieu ! Il ne voulut pas, au milieu de tous ces désastres, que les aumônes habituelles de sa maison fussent discontinuées , et pendant trois mois que durèrent les troubles et la cherté excessive du pain , les Lazaristes nourrirent chaque jour, à la porte du prieuré , plus de deux mille pauvres. Au moment où la paix se fit , la communauté n’avait plus de quoi fournir à sa propre subsistance, et elle fut réduite à emprunter une somme assez
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forte pour acheter du blé, lorsque les passages 'furent ouverts.
Ne voulant pas retourner à Saint-Lazare pendant le blocus de la ville , sa présence étant alors plus capable d’aviver les persécutions que souffraient les siens que de les adoucir, saint Vincent résolut d’aller visiter les autres maisons qu’il avait en province. Son voyage ne fut pas sans incidens périlleux et sinistres : deux fois il faillit se noyer; à Rennes , un frondeur eut la tentation de s’embusquer dans un petit bois situé peu loin de la ville pour lui casser la tête d’un coup de pistolet ; et enfin , il tomba malade à Richelieu , comme il revenait à Paris sur l’ordre de la reine.
La duchesse d’Aiguillon l’ayant su , lui envoya un petit carrosse avec deux de ses chevaux et un de ses cochers, pour le ramener dès qu’il serait en état de reprendre sa route. Elle lui avait donné ce carrosse deux ans auparavant , à cause de l’incommodité de ses jambes ; mais il ne l’avait pas seulement voulu voir, bien loin de s’en servir ; et comme la duchesse avait refusé obstinément de le reprendre, il était demeuré inutile dans un coin de la basse-cour de Saint-Lazare.
Vincent-de-Paul retourna à Paris au mois de juillet 16499 après six mois d’absence. Aussitôt qu’il fut arrivé , il s’empressa d’envoyer les chevaux à la duchesse avec mille remercîmens; mais cette femme généreuse les lui renvoya jusqu’à trois fois en protestant quelle ne les reprendrait jamais.
Il fut ainsi forcé de les garder malgré lui. Le grand voyage qu’il venait de faire en Bretagne et en Poito^i, voyage extrêmement pénible pour un vieillard , avait tellement accru le mal de ses jambes, qu’il ne pouvait plus monter à cheval, ni en descendre , ni même se tenir en selle sans danger ; plusieurs de ses amis lui représentèrent que les bonnes œuvres qu’il avait établies ne pouvant subsister sans sa présence , il fallait absolument qu’il fit usage de la voiture et des chevaux qu’il tenait de la munificence de la duchesse. 11 résista long-temps , et il ne fallut rien moins que l’intervention d’Anne d’Autriche elle-même, soutenue d’un ordre formel de l’archevêque de Paris, pour l’y décider.