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CHAPITRE XXXVI

Secours envoyés ans provinces envahies.

Vincent-de-Paul avait quitté Paris au fort d’une tempête séditieuse, il le retrouva calme, souriant, paisible et fort occupé à tresser des guirlandes pour en festonner ses rues couvertes de riches tentures , afin de recevoir plus dignement Anne d’Autriche et le cardinal. A peine le supérieur de Saint-Lazare avait-il eu le temps d’énumérer les pertes de tout genre que lui avait values sa fidélité au parti du roi , qu’un grand bruit d’acclamations populaires , des danses , des illuminations et des feux de joie, témoignèrent de la satisfaction qu’éprouvait la ville à posséder encore une fois dans ses murs son jeune et beau monarque. Le peuple , qui avait voulu massacrer le premier président Molé , pour le remercier

d’avoir négocié la paix , ne songeait plus à ses mauvaises colères, et pour bien prouver à la cour qu’il ne gardait rancune à personne, il criait : Vive Condé! vive Mazarin!

Mais il en fut de cette bonace passagère comme du calme circonscrit et momentané, que Thuile répandue sur une mer houleuse opère dans lé sillage d’un vaisseau. L’argent recommença à manquer, et les mécontentemens à renaître. Joly, conseiller au Châtelet , homme assez populaire , imagina de se faire assassiner, dans l’intentiort d’accuser Mazarin de ce crime et de soulever le peuple. Le même jour, le marquis de La Boulaye dressa une embuscade sur le Pont-Neuf au prince de Condé, afin de tirer sur lui, le soir, lorsqu’il passerait sur ce pont pour retourner du Louvre à son hôtel. Le cardinal Mazarin, instruit de ce projet, qu’on l’accusa d’avoir formé lui-* même pour s’attacher le prince en le lui révélant, fit manquer le coup, et imputa ce guet-apenS aux chefs de la Fronde. Le prince de Condé le crut, et accusa de ce crime, en plein parlement, le coadjuteur, le duc de Beaufort et le vieux conseiller Broussel ; mais le parlement, considé* rant la chose au point de vue politique , donnA raison à ses amis et condamna son adversaire Dès lors les Frondeurs se prononcèrent contre Condé et s’unirent à Mazarin pour abattre ce prince qui avait le tort d’être très grand et de le savoir : on l’arrêta un jour au Louvre avec le prince

de Conti, son frère, et le duc de Longueville, son beau-frère ; ils furent envoyés à Vincennes, où le vainqueur de Lens se mit à cultiver des œillets , en attendant Theure des grands coups d’épée.

Cette mesure violente , que le cardinal avait prise pour consolider son autorité, lui devint funeste et ralluma la guerre civile aux deux bouts du royaume. Turenne, sous l’influence de la du^ chesse de Longueville , qui voulait venger son époux , fit la faute de signer avec les Espagnols un traité d’alliance contre sa patrie, et son armée prit le Gàtelet, la Gapelle, Rhetel. Battu de* vant cette dernière place par le maréchal du Plessis-Praslin , il laissa deux mille soldats espagnols sur le champ de bataille , et décampa sans les enterrer. C’était chose triste que de voir ces soldats castillans, dont la contenance était encore noble et fière , déchirés par les loups et les oiseaux de proie; plus de huit semaines s’étaient écoulées depuis le combat, et l’infection qui s’exhalait de ces cadavres sans sépulture , menaçait de la peste les pays voisins. Un missionnaire qui se trouvait là, l’écrivit à Vincent-de-Paul. Il reçut par le retour du courrier une forte somme d’argent avec l’ordre de faire enterrer ces morts qui,pour être entrés en armes dans la France , n’en étaient pas moins, disait saint Vincent, des hommes et des catholiques.

Après avoir enterré les ennemis morts, il fallut songer aux amis vivans ; et d autrçs étrangers ,

plus dignes de sympathie , réclamèrent à leur tour les soins de saint Vincent-de-PauL Le soulèvement de Bordeaux , qui , à l’exemple de la capitale , s’était révolté , obligea la régente d’y envoyer le comte de Palluau avec une petite armée. Des proscrits Irlandais, réfugiés en France, et qui formaient dans l’armée royale plusieurs régimens très braves et très fidèles, y furent fort maltraités pendant deux campagnes. On les envoya à Troyes en quartier d’hiver. Ils y arrivèrent dans un triste équipage : couverts de haillons , les pieds nus dans la saison des pluies , et menant avec eux leurs pauvres familles ainsi qu’un grand nombre de veuves et plus de cent cinquante orphelins , dont les parens étaient morts à la guerre.

Leur pauvreté était si grande , qu’on les voyait ramasser dans les rues, pour leur nourriture, ce que les chietis ne voulaient pas manger. Saint Vincent ayant eu avis de l’extrême détresse de ces pauvres étrangers, fit partir aussitôt un prêtre de la Mission , irlandais de naissance , avec de l’argent et quantité d’habits , pour remédier à leurs besoins les plus pressans. Par ses ordres , on prit un soin tout spécial des enfans orphelins; les filles et les veuves furent retirées dans l’hôpital de Saint-Nicolas , où elles apprirent à filer et à coudre; enfin tous furent logés et assistés. Ce secours donné si à propos à ces catholiques, étrangers , releva leurs esprits abattus de tristesse , et les rendit susceptibles d’écouter les instructions

que le missionnaire irlandais leur fit pendant le carême , pour les disposer à la communion de Pâques. Ils remplirent tous ce devoir fort dévotement , et les habitans de la ville , émus de ce spectacle, se piquèrent d’une émulation généreuse , en sorte que ces étrangers furent traités en frères et ne manquèrent plus de rien. Cette générosité envers les Irlandais réfugiés en France, n’était pas une œuvre isolée , c’était un des anneaux de l’enchaînement de bonnes œuvres, qui avait pour théâtre deux provinces presque entié* rement dévastées : la Champagne et la Picardie. Les peuples de ces deux provinces avaient commencé, dès l’an i65o, à ressentir plus vivement les rigueurs de la guerre, et l’on en reconnut particulièrement les funestes effets lorsque les armées, se retirant des environs de Guise, y laissèrent quantité de soldats , lesquels , s’efforçant de s’approcher des villes , mouraient dénués de toute assistance humaine au bord des chemins. Des voyageurs ayant vu ce triste spectacle , en portèrent la nouvelle à Paris , où tout le monde se réjouissait alors de la retraite des ennemis; mais fort peu de personnes se mirent en peine de secourir ces pauvres soldats blessés et mourans. Vincent-de-Paul ne fut pas du nombre de ceux qui voyaient avec indifférence les maux des défenseurs de la patrie ; touché de leur position , il en parla à la présidente de Herse, qui lui donna aussitôt cinq cents livres : il fit partir sur-le-champ

deux missionnaires avec cette aumône et des provisions tirées de sa maison , pour aller sauver la vie à ceux de ces infortunés qu on pourrait espérer de guérir, et pour disposer à la mort ceux qui ne pourraient y échapper. Ces missionnaires trouvèrent sur les chemins un si grand nombre de pauvres gens malades ou exténués de besoin, couchés le long des haies, qu’ils consumèrent en peu de temps toutes leurs provisions; étant allés aux villes les plus proches pour en acheter d’autres , ils furent stupéfaits d’y voir la misère aussi grande que dans les campagnes. Ils écrivirent aussitôt à leur charitable supérieur, que la désolation était générale ; que les armées avaient moissonné tous les grains^ pillé et brûlé les maisons, et pillé les peuples jusqu à la chemise, que la plus grande partie des gens de la campagne avaient quitté leurs chaumières pour aller chercher leur vie dans les villes , où ils mouraient faute de secours ; que ceux qui n’avaient pu s’enfuir , et entre autres les vieillards et les orphelins, étaient dans un abandon déplorable; qu’on les voyait couchés sur la terre nue, ou sur une poignée de paille pourrie , exposés à toutes les injures de l’air et délaissés de tout le monde, c La famine est telle, écrivait un de ces missionnaires qui parcourait alors la Picardie, que nous voyons des hommes manger la terre, brouter l’herbe, arracher l’écorce des arbres, déchirer les haillons dont ils sont couverts pour les avaler; mais ce

qui fait horreur et ce^ que nous n’oserions dire si nous ne l’avions vu de nos yeux , ils se mangent les bras et les mains et meurent de désespoir. >

L'état de la Champagne n’était pas moins affligeant que celui de la Picardie ; les termes les plus forts , disent les historiens de l’époque , seraient au-dessous de la réalité. Ces maux extrêmes qui appelaient de si grands remèdes , étaient bien capables d’abattre et de frapper de découragement un cœur moins confiant en Dieu que ne l’était celui de saint Vincent-de-Paul; mais l’âme héroïquement charitable du saint n’en fut que plus affermie dans le désir de fermer les plaies douloureuses que la guerre avait ouvertes de toutes parts. Comme la palme qui s’élève avec d’autant plus de vigueur qu’elle est plus chargée , il se confia plus que jamais en la toute-puissante bonté de Dieu et embrassa cette œuvre difficile avec la même ardeur qu’il avait fait toutes les autres.

Animées par ses discours, les dames de la Charité, quoique ayant éprouvé elles-mêmes le malheur des temps, amassèrent des aumônes considérables, et dans l’espace de dix ans que durèrent les désastres de ces provinces envahies , saint Vincent y fit passer, de compte fait, un million d’aumônes.

Ces services méritèrent à Vincent-de-Paul et aux généreuses dames de son assemblée l’éloge et la bénédiction des pasteurs, des magistrats et des

peuples de ces malheureuses provinces. La ville de Reims ne se borna pas à des remerctmens , elle arrêta quon célébrerait, chaque jour, devant le tombeau de saint Remy , une messe pour les bienfaiteurs de la ville et de la province , et afin que tous les habitans pussent , au moins une fois, faire éclater leur reconnaissance , on fit, le lundi de la Pentecôte en i65i , une procession générale pour prier Dieu de faire une ample miséricorde à ceux qui l’avaient si généreusement exercée en faveur de ce peuple affligé. De telles prières honorent ceux qui les font autant que ceux qui les méritent, et Dieu , qui aime par-dessus tout les cœurs reconnaissans , bénit du haut du ciel ces bénédictions de la terre , et exauce ces demandes pieuses avec sa munificence infinie.

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