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CHAPITRE XXXIX

Esprit des Missions de Saint'Lazarc.

La congrégation de Saint-Lazare avait été fondée, comme nous lavons vu, pour évaiigéliséi' les campagnes démoralisées parde longues guerre^ intestines et désolées par rhéï*é8ie. Les niissioni étaient son emploi capital; le reste n’était qu’accessoire. « Nous sommes , disait le pieux supérièuf U général dans une de ses conférences , nous « sommes dans l’obligation de travailler au salut K des pauvres gens des champs, parce que Dieu « nous a appeléspourcela, et que saint Paul recoiri- « mande à chacun de travailler dans sa vocation. > Il ajoutait que la communauté ne s’était chargée des séminaires et du soin des ordinans, que parce qu’il fallait former des hommes propres à conserver les fruits des missions; et, qu’en cela, elle avait imité ces chefs de guerre qui , pour ne pas

perdre les places fortes qu’ils ont conquises l’épée à la main , y mettent de bonnes garnisons , afin d’empécher l’ennemi de s’y introduire de nouveau par force ou par intelligence.

C’était fort sagement pensé.

Les missions étaient donc la spécialité de la congrégation de Saint-Lazare; mais c’était, de toutes ses œuvres, la plus ingrate, la plus difficile, et celle qui demandait , pour être fructueuse, le plus d’ensemble, de bon sens, de vertu et d’habileté. 11 fallait des précautions à l’égard des pasteurs dans la moisson desquels on venait porter la faucille , et dont l’amour-propre souffrait quelquefois un peu des succès d’autrui ; il en fallait à l’égard d’un auditoire ignorant et grossier, dont les yeux se fussent fermés devant une lumière trop éblouissante et qu’on ne pouvait éclairer que progressivement 5 il en fallait , enfin, par rapport aux ouvriers apostoliques eux-mêmes qui, pour sanctifier les autres, avaient besoin d’une charité agissante , d’un zèle dénué d’emportement et d’amertume , d’une humilité profondément vraie , et d’un désintéressement à l’abri du soupçon. Vincent-de-Paul sentit cela, et forma son plan de manière à ce que les écueils fussent évi-^ tés et les obligations remplies.

Quant aux pasteurs , les missionnaires prenaient des ménagemens infinis pour ne les point indisposer. Ils ne se permettaient jamais de venir dans le plus petit village , quoique munis de la per-

mission de l’évêque diocésain , sans l’agrément du curé , et ne s’imposaient à personne. On ne les voyait point se donner des airs d’importance aux dépens du clergé qui les accueillait, ni laisser percer leur orgueil sous une humilité affectée ; ils étaient vraiment humbles, et quand ils demandaient à genoux au pasteur du village de bénir leur travail au commencement et à la fin, on voyait qu’ils croyaient remplir un devoir sérieux. Tmvaillant à la sainte moisson des âmes, dans un pays désolé par la guerre civile , ils restaient neutres entre tous les partis et ne connaissaient qu’un drapeau , celui du Dieu crucifié. On savait qu’ils étaient de très fidèles sujets du prince, mais ils se contentaient d’inculquer à leurs auditeurs le respect pour ceux qui gouvernent , sans faire crier vive le roi! sur les places publiques. Du reste , ils avaient l’ordre de fermer les yeux sur les actions du clergé et sur celles du peuple, le pieux supérieur de Saint-Lazare ne les envoyant pas pour servir d’espions, et leur défendant la délation comme une chose odieuse et vile. Si les fautes sont cachées ^ disait saint Vincent, il ri est pas a propos de les divulguer; si elles sont publiques y [autorité ne manquera pas de les savoir d'ailleurs.

Quand on refusait leur concours dans une paroisse ou dans un diocèse , ils se retiraient humblement sans marquer ni mauvaise humeur ni colère, et allaient offrir leurs services autre part (i).

(i) Voyant qu’un chapitre dioce'sain se montrait contraire à une

UISTOlflE

Rien de plus désintéressé que leur zèle ; Vincentde-Paul ne voulait pas même que, dans les missions, on acceptât des paysans les honoraires des messes; ônles faisait porter aux malades par ceux-là mêmes qui les présentaient. Si un curé riche offrait sa table, il était défendu de l’accepter. « Je m’étonne, a écrivait-il à un supérieur des Missions , de la « demande que vous me faites , si vous souffrirez N que l’intendant de M. de Liancourt défraie la « mission de Montfort. Vous ne savez donc pas « qu’un missionnaire qui travaille sur la bourse n d’autrui , n’est pas moins coupable qu’un capu- « cin qui touche de l’argent. Je vous prie , une « fois pour toutes , de ne jamais faire de missions

* qu’aux dépens de votre maison. »

Plein de cette belle simplicité de cœur que l’Écriture compare à celle de la colombe , Vin-

de ses maisons nouvellement établie en province, Vincent-de-Paul résolut d'en rappeler les missionnaires à Saint-Lazare, et donna les instructions suivantes au supérieur de cette mission , sur la conduite qu’il devait tenir :

« Après avoir rendu compte , lui dit-il , à messieurs les grands- « vicaires , et retiré une décharge des choses que vous avez reçues par s inventaire, et que vous remettrez entre leurs mains, vous pren- « drez gracieusement congé d'eux, sans dire aucune parole de plainte « et sans témoigner d’étre bien aises de sortir de ce lieu-là , et voua « priefez Dieu qu'il bénisse la ville et tout le diocèse. Surtout, je

* vous prie de ne rien dire , en chaire ni ailleurs , qui témoigne « aucun mécontentement. Vous prendrez la bénédiction de ces mes- « sieurs et la ferez prendre par toute la petite famille, et la deman- « derez en même temps pour moi , qui souhaite me prosterner en

* esprit avec vous à leurs pieds. » Quoiqu'il eût alors pris cette résolution , Dieu ne permit pas , toutefois , qu’ejlc eût son effet , parce que les affaires changèrent de face , et que rétablissement subsista.

DE SAINT VHfCENT-DE-PAUL. SK

cent*de-Paul exigeait que les intentions de ses missionnaires fussent toujours droites et pures, et qu’ils fissent Fouvrage de Dieu sans s’inquiéter de la faveur ni de l’approbation des hommes. Le supérieur d’une maison de sa congrégation nouvellement fondée en Italie, lui ayant fait part du dessein qu’il avait formé de commencer ses missions par les terres des princes de FÉglise , afin de s’attirer leur bienveillance et leur protection , fut désapprouvé du supérieur général , qui lui dit en réponse :

« Le dessein que vous me proposez d’aller m commencer vos missions par les terres de nos « seigneurs les cardinaux , me paraît humain et « contraire à la simplicité chrétienne. Oh ! mon- « sieur , Dieu nous garde de faire aucune chose « par des vues si basses! Sa divine bonté demande « de nous que nous ne fassions jamais du bien « en aucun lieu pour nous rendre considérables, « mais que nous la regardions toujours directe- « ment , immédiatement et sans milieu en toutes « nos actions. Cela me donne occasion de vous « demander deux choses, prosterné en esprit à A vos pieds , et pour l’amour de Notre-Seigneur « Jésus-Christ. La première que vous fuyiez , au- « tant qu’il vous sera possible de paraître ; et la « seconde , que vous ne fassiez jamais rien par « respect humain. D’après cela, il est juste en toute A manière que vous honoriez pour quelque temps « la vie cachée de NotrcrSeigneur; il y a ijuel-

« que trésor renfermé là dedans, puisque le Fils « de Dieu a demeuré trente ans sur la terre comme « un pauvre artisan , avant que de se manifester. « Il bénit aussi toujours beaucoup mieux les com- « mencemens humbles, que ceux qui ont de l’é- « clat. Vous me direz peut-être , quel sentiment « aura de nous cette cour, et que dira-t-on de « nous à Paris ? Laissez, monsieur, penser et dire « tout ce qu on voudra , et assurez-vous que les « maximes de Jésus-Christ et les exemples de, sa « vie,neportent point à faux, qu’ils donnent leur « fruit en leur temps ; que ce qui ne leur est « pas conforme est vain, et que tout réussit mal « à celui qui agit dans les maximes contraires. « Telle est ma foi , et telle mon expérience. Au « nom de Dieu, monsieur, tenez cela pour infail- « lible, et vous cachez très bien. »

Il voulait que l’amour de Dieu fut agissant et qu’il se manifestât par des œuvres utiles aux hommes. « Aimons Dieu j mes frères, disait-il, ai- « mons Dieu ; mais que ce soit aux dépens de nos « bras et à la sueur de notre visage; car bien sou- « vent tant d’actes d’amour de complaisance , de « bienveillance et d’autres semblables affections « intérieures d’un cœur tendre, quoique très bon- « nés et désirables, sont néanmoins fort suspectes « quand on n’en vient point à la pratique. 11 y en « a plusieurs qui , ayant l’extérieur bien composé « et l’intérieur rempli de grands sentimens de « Dieu , s’arrêtent à cela ; et quand il est question

« de tl^vaîller pour Dieu, d’instruire les pauvres, « de souffrir, de se mortifier, d’aimer qu’il leur « manque quelque chose , d’agréer les maladies « ou quelque autre disgrâce , hélas ! le courage « leur manque et ils demeurent court. Ne nous « y trompons pas, mes frères, Totum opus nos~ trum in operatione consistit. Ce sont les paroles « qu’un grand serviteur de Dieu proféra au lit de « la mort , disant qu’il voyait alors bien claire- « ment que tout le reste n’est que fumée, et que « la seule action bonne est la marque assurée de « l’amour de Dieu. »

Saint Vincent exhortait particulièrement ses missionnaires à prêcher la parole de Dieu d’un style simple , naturel , et qui rappelât les enseignemens de Notre-Seigneur. Il regardait le désir de faire de l’effet comme une tentation de Satan, et tâchait d’en éloigner ses prêtres par des exhortations pathétiques, et même au besoin par des remontrances sévères. « On veut briller et « faire parler de soi, leur dit-il un jour sur ce « sujet, on aime à être loué, et à entendre dire « qu’on réussit bien et qu’on fait merveilles. Voilà « ce monstre et ce serpent infernal qui se cache « sous de beaux prétextes et qui infecte de son « venin le cœur de ceux qui lui donnent entrée. « O maudit orgueil, que tu corromps de biens et « que tu causes de maux! Tu fais qu’on se prêche « soi-même, et non pas Jésus-Christ, et qu’on dé- « truit au lieu d’édifier; car ce n’est point le faste

a des paroles qui profite aux âmes , c’est la simfc plicité et rhumilité qui attirent dans les cœurs « la grâce de Jésus-Christ. »

Enfin , il voulait que ses missionnaires fussent au-dessus de toutes les faiblesses inhérentes à rhumanité. « Un missionnaire , disait-il , doit vi- « vre comme s’il n’avait point de corps, et ne « craindre ni le chaud, ni le froid, ni la faim, ni a la maladie, ni les autres misères de ce monde.

« 11 doit s’estimer heureux d’endurer quelque K chose pour Jésus-Christ, et s’il fuit la peine, le « travail et les souffrances, il est indigne du nom « qu’il porte et n’est bon à rien. »

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