CHAPITRE XXXVIII
Fondation de Thospice des Vieillards cl de rilôpiial Général. * Abo» lition de la mendicité à Paris*
Le grand nombre des saintes œuvres que Vincent-de-Paul avait jusqu’alors entreprises et son âge déjà fort avancé, semblaient devoir épuiser la vigueur de son zèle et lui prescrire le repos ; mais le vieux chêne , miné par le temps , donne jusqu’à la mort des feuilles verdoyantes pour abriter les trésors de l’abeille et le nid du petit oiseau; il en arriva ainsi du supérieur des Lazaristes, il fut utile aux hommes jusqu’à la fin.
En l’année i653, un bourgeois de Paris, pressé du désir de faire quelque chose d’agréable à Dieu, s’adressa un jour avec confiance à saint Vincentde-Paul , et lui dit qu’il avait dessein de lui remettre une somme considérable afin qu’il l’employât à des œuvres de piété dont il lui laissait
le choix, mais sous la condition expresse qu'il tairait son nom , parce qu’il voulait faire cette bonne oeuvre purement pour Dieu, et sans être connu des hommes.
Saint Vincent, qui se connaissait en vraie charité, et qui avait du rencontrer souvent en sa vie de ces riches avares qui frottent le métal de leur lésine d’une générosité de paroles et qui étalent les gouttelettes d’or qu’ils laissent tomber de loin loin dans le sein du pauvre comme dés taches d’huile, fut merveilleusement touché de la dévotion de cet homme charitable qui faisait le bien en secret, et l'estima assez pour croire qu’il lui faisait plaisir en le lui gardant. Le nom de ce nouveau bienfaiteur des pauvres fut donc absolument inconnu des hommes , et c’est ce qui fit qu’un des sept anges saints qui se tiennent à la droite du Seigneur, l’écrivit de sa main sur le livre de vie où il durera plus long-temps que le ciel et les astres.
Un argent si pieusement donné ne devait pas être employé à une œuvre commune; Vincentde-Paul réfléchit long-temps à l’usage qu’il en ferait, puis s’arrêta à une idée qui lui sembla inspirée du ciel. Lui qui était versé dans les annales de l’indigence et qui en voyait chaque jour les effets et les causes, il avait remarqué qu’une foule de pauvres artisans que la vieillesse ou les infirmités avaient mis hors d’état de gagner leur vie, tombaient dans l’indigence , s’y abrutissaient et
finissaient par perdre tout souci du ciel. 11 pensa qu’en fondant un hôpital pour servir de retraite à ces pauvres gens, on exercerait envers eux une double charité , pour l’àme et pour le corps. II communiqua cette idée au bienfaiteur qui l’approuva, et qui consentit très volontiers à ce que son argent fût employé à une si bonne œuvre , à condition cependant que l’administration spirituelle de cet hôpital demeurerait toujours aux supérieurs généraux de la Mission.
Pour exécuter ce pieux dessein, Vincent-de- Paul acheta dans le faubourg Saint-Laurent , à Paris , un emplacement assez vaste et deux maisons qu’il meubla de lits, de linge et d’autres choses nécessaires. 11 y fit arranger aussi une petite chapelle avec les omemens convenables, et, du reste de l’argent, il acquit une rente annuelle destinée à fournir aux besoins de quarante pauvres; savoir : vingt hommes et vingt femmes. II fit mettre ces pauvres dans deux corps de logis séparés et cependant disposés de telle sorte, que chaque sexe à part pouvait entendre la même messe et la meme lecture de table sans se parler et sans se voir. 11 fît aussi acheter des outils et des métiers afin de bannir d’entre eux l’oisiveté, qui conseille le vice, en les occupant à de légers travaux selon leurs forces et leur industrie. 11 y établit des filles de la Charité pour les servir, et eut soin d’y envoyer tous les jours un prêtre de Saint-Lazare pour leur dire la messe et leur admi-
nistrer la parole de Dieu et les sacremens. 11 fut lui-même des premiers à les instruire et à leur recommander Funion entre eux , la piété envers Dieu, et surtout la reconnaissance envers son infinie bonté de ce qu'elle les avait retirés de la misère pour les conduire dans une retraite si douce et si tranquille. Le petit réglement qu’il leur prescrivit, suivant sa coutume, est si beau et si proportionné à leur état , qu’un grand magistrat du parlement après l’avoir lu ne put s'empêcher de dire qu’il n'avait jamais rien vu de plus sage ni de mieux ordonné.
Saint Vincent donna à cette maison le titre d’hôpital du nom de Jésus, et passa une déclaration de cette fondation par-devant notaire , sans pourtant nommer le fondateur. Mgr. l’archevêque de Paris l’ayant ensuite approuvée, lui en donna l'entière direction , pour lui et pour ses successeurs , ce que le roi confirma ensuite par lettres patentes.
Ce nouvel hôpital ayant été ainsi réglé et établi, plusieurs dames de charité, et un grand nombre de personnes de condition qui étaient vraiment nobles de race et de cœur, vinrent le visiter, et , l'ayant examiné dans toutes ses parties, elles y remarquèrent un si bon ordre, qu’elles en furent merveilleusement édifiées. On y voyait régner une paix et une union admirables; le murmure, l’oisiveté, la médisance et les autres vices étaient bannis de cette tranquille demeure, où de
laborieux ouvriers , soustraits aux hontes et aux angoisses du besoin, achevaient de vivre en bénissant Dieu. Tous s’occupaient fidèlement de leurs petits ouvrages et s’acquittaient avec empressement et exactitude de leurs devoirs de piété. £n un mot , c’était une image de la vie des premiers chrétiens et plutôt un monastère de religieux ^u’un hôpital de séculiers.
La vue d’un lieu si bien réglé donnait sujet aux personnes vertueuses qui le visitaient de déplorer le sort de l’innombrable multitude de pauvres que les troubles avaient portée à un chiffre effrayant et qui inondait les places, les rues, les églises de la capitale ; mendians pendant le jour et se transformant, à la nuit tombée, en coupeurs de bourses^ tireurs de laine ^ passe-volans ou militaires sans paie, qui demandaient l’aumône l’épée au côté, avec le collet empesé sur la peccadille. Ces derniers surtout, dont le nombre déjà très grand sous Henri IV, avait fort augmenté sous la régence de sa veuve et pendant les désordres des guerres civiles, étaient un des fléaux de Paris. En 1602 on avait cherché à s’en débarrasser en les renfermant dans diverses maisons , mais ces hospices ne purent se soutenir plus de six années, et le parlement rendait continuellement d’inutiles arrêts contre les mendians et les vagabonds. Enfin le mal avait jusque-là passé pour incurable, et avait résisté à tous les remèdes dont le gouvernement avait usé pour le guérir ; la vue de l’hospice des
vieillards ranima Fespoir presque éteint de combattre cette plaie d’Egypte avec avantage. Quelques dames de charité, accoutumées à voir tout réussir entre les mains de leur saint directeur, eurent la pensée de Fengager à faire pour tous les pauvres de la capitale ce qu’il faisait pour ceux du nom de Jésus : elles en parlèrent plusieurs fois entre elles, et retournèrent à Fhôpitaî du nom de Jésus afin d’en faire admirer l’ordre et l’économie à celles qui n’y avaient point encore été. L’une d’elles promit d abord de donner cinquante mille livres pour commencer un hôpital général , et une autre s’obligea de donner trois mille livres de rente pour le même objet. Enfin le jour de leur assemblée étant venu , elles firent à Vincehtde-Paul, qui s’y trouvait toujours, à moins de quelque empêchement extraordinaire, cette étonnante proposition. Le saint loua Dieu de leur zèle , et les en félicita grandement; mais il leur fit observer qu’une affaire de cette importance méritait d’être mûrement considérée, et qu’il la fallait beaucoup recommander à Dieu.
Elles parurent à l’assemblée suivante plus animées que jamais à exécuter leur projet. Elles assurèrent à Vincent-de-Paul que l’argent ne manquerait point; quelles connaissaient des personnes considérables qui avaient intention d’y contribuer largement; et elles finirent par le presser de trouver bon que leur compagnie s’y employât. Les instances furent si vives, que , contre l’inclination
du saint, qui eût voulu attendre encore un peu , il fallut délibérer séance tenante si la compa^ie se chargerait de cette entreprise. Pas une voix n'opina pour la négative , ni même pour un plus long délai; et Vincent-de-Paul ne pouvant résister à cette ardeur généreuse , fut obligé de céder au torrent.
Comme il fallait un local immense pour cette multitude de pauvres, on proposa en même temps de demander au roi la maison et les enclos de la Salpétrière qui n'étaient pas alors de grand service. Vincent-de-Paul en parla à la reine, qui vou-. lut bien se charger de faire expédier le brevet du don.
Ce point gagné , les dames de l'Association pressèrent saint Vincent de se mettre à l’œuvre. Elles eussent voulu que cette opération difBcile s’exécutât sur-le-champ, comme par magie, et elles ne rencontraient plus un pauvre dans la rue sans soupirer intérieurement de ce qu’il n’était pas encore à la Salpétrière. « Pourquoi tarder ? s’écriaient-elles; nous avons du logement, et les fonds ne manqueront pas pour le reste ; si les mendians ne veulent pas venir de bon gré , il faut les faire venir de force. N’est-ce pas , après tout, leur bien que nous voulons?» Saint Vincent avait bien de la peine à retenir les plus zélées, qui semblaient , dit Abelly , aller trop vite pour son pas; et pour modérer leur empressement, il leur présenta un jour les considérations suivantes.
« Les œuvres de Dieu , dit-il ^ se font ordinai- « rement peu à peu et par progrès. Quand il vouic lut introduire les enfans d’Israël dans la terre de <1 promission, il le pouvait faire en peu de jours, (c et cependant plus de quarante ans s’écoulèrent a avant qu’ils y entrassent. Ainsi Dieu ayant des- « sein d’envoyer son Fils au monde pour remé- « dier au péché du premier homme qui avait in- « fecté tous les autres, pourquoi tarda-t-il plus de « quatre mille ans? C’est que Dieu ne se hâte n point dans ses œuvres, et qu’il fait toutes choses Ci dans leur temps. Notre-Seigneur pouvait, de son « vivant, établir l’Église par toute la terre ; mais il « se contenta d’en jeter les fondemens et laissa tt le reste à ses apôtres et à leurs successeurs. Ne (t disait- il pas aussi quelquefois , en parlant des <c choses qu’il avait à faire , que son heure n’était « pas encore venue, pour nous apprendre à ne pas « trop nous avancer dans les choses qui dépendent a plus de Dieu que de nous? Selon ces principes, « il n’est pas expédient de vouloir tout faire à la « fois, ni tout-à-coup, ni de penser que tout soit « perdu, si tout le monde ne s’empresse avec « nous pour coopérer à un peu de bonne volonté « que nous avons. Que faut-il donc faire? Aller « doucement, beaucoup prier Dieu, et agir de cc concert. »
Le saint ajouta que, selon son sentiment, il ne fallait faire d’abord qu’un essai et ne prendre que deux ou trois cents pauvres, et encore seule-
ment ceux qui viendraient de bon gré sans en contraindre aucun ; que ceux-là étant bien traités en attireraient d’autres, et qu’ainsi on pourrait augmenter progressivement leur nombre à me- *sure que la Providence enverrait des fonds ; qu on était assuré dé ne rien gâter en agissant de la sorte, et qu’au contraire la précipitation et la contrainte pourraient être un empêchement aux desseins de Dieu ; que si l’œuvre était de Lui, elle réussirait, mais que si elle ne relevait que de l’industrie humaine , elle n’irait ni bien , ni loin. Saint Vincent pensait juste , et bientôt il fut obligé de temporiser lui-méme peut-être plus qu’il ne l’eût voulu.
Au moment où tout semblait réglé, et qu’il ne manquait plus que la sanction du Parlement, il s’éleva, du sein même de çette assemblée, une opposition vive et soutenue., fondée, d’une part, sur la crainte qu’inspirait le mécontentement probable de cette foule immense de vagabonds, dont la moitié volait l’aumône ; et de l’autre , sur le péril qu’il y avait à rassembler, sous le même toit, cette multitude d’âmes viles et désordonnées. Le peu de succès qu’on avait eu jusque-là, faisait désespérer de la nouvelle tentative, et les membres du Parlement, qui considéraient la chose à ce point de vue, traitaient le projet en agitation de spéculation chimérique qu’il était inutile d’autoriser.
Il fallut tout le zèle de saint Vincent , toute
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l’ardeur des dames de son assemblée , et tout le crédit de M. Pompone de Beljièvre, premier président du Parlement, pour surmonter cct obstacle imprévu. On finit par en venir à bout ; mais cet accord sur le fond fut hérissé de tant de difficultés sur la forme, que , pendant deux ans entiers, on ne fit que faire et défaire des projets pour l’exécution de ce grand dessein. Tant de personnes de distinction s’en mêlèrent, qu il fallut bien finir par s’entendre, et, au mois d’avril i656, le roi nomma, pour administrateurs de ce nouvel hôpital, des hommes d’honneur et de piété, qui étaient incapables de s’enrichir aux dépens des pauvres.
Les dames de la Charité qui avaient jeté les fondemens de ce grand ouvrage, furent extrêmement heureuses de le voir appuyé par l’autorité civile, et J d’après l’avis de saint Vincent-de-Paul , elles se déchargèrent du soin de cette œuvre sur les administrateurs nommés par le roi, et leur remirent , non seulement la Salpétrière , mais encore le château de Bicétre (i) qu’elles avaient obtenu quelques années auparavant pour les enfens trouvés.
L’édit du roi ayant été vérifié au Parlement lé i" septembre, les magistrats firent publier, au prône de toutes les paroisses de la ville, que
(i) Ce châtean tire son nom de Jean, cvéque de Winchestef, en Angleterre , qui le fil bâtir vers l’an i ao4* Philippe-le-Bel le confisqua en 1394 , et le nom s'e'lani corrompu, on l’appela Viclicslrc et Bicesire.
l’hôpital général serait ouvert le 7 mars 1657, et défense fut faite, à cri public, à tous les mendians de gueuser dans Paris. Comme on avait pris des mesures de police pour prévenir le désordre et les contraventions , les choses se passèrent tranquillement. Les mendians valides et les vagabonds se reployèrent sur les provinces , mais quatre ou cinq mille bons pauvres se rendirent au nouvel asile que la charité particulière et gouvernementale leur offrait.
Voici ce que saint Vincent écrivait à un de ses prêtres quelque temps avant l’exécution de”" cette dernière mesure :
€ On va ôter la mendicité de Paris , et ramasc ser tous les pauvres dans des lieux propres pour c les entretenir, les instruire et les occuper. C’est f un grand dessein et un ouvrage difficile , mais c grâces à Dieu il est bien avancé et approuvé de € tout le monde. Plusieurs personnes y donnent € abondamment, et d’autres s’y emploient volon- € tiers. On a déjà dix mille chemises et le reste à € proportion. Le roi et le Parlement l’ont puisc samment appuyé , et , sans m’en faire parler, c ont destiné les prêtres de notre congrégation , € et les Filles de la Charité , pour le service des € pauvres, sous le bon plaisir de M. l’Archevêque € de Paris. Nous ne sommes pourtant pas encore • résolus de nous engager à ces emplois, pour f ne pas connaître assez si Dieu le veut j mais si
€ nous les entreprenons , ce ne sera d'abord que € pour essayer. »
Les lettres-patentes du roi confiaient, en effet, la direction spirituelle de l'hèpital général aux Lazaristes. Cependant Vincent-de-Paul, après y avoir mûrement réfléchi et pris Vavis dé sa communauté , conclut à refuser cet emploi. Mais , afin que ce refus ne préjudiciât point à ce nouvel établissement , il fit donner à Abelly, l’un des prêtres de sa conférence , qui fut depuis son historien , la charge de recteur de Thôpital général.
C’est ainsi que Vincent-de-Paul exécuta dans Paris ce que saint Jean-Chrysostome avait vainement tenté de faire à Constantinople ; ce qu’Hénri IV avait laissé en état de projet, et ce que Marie de Médicis, sa veuve, après des dépenses énormes , avait vu périr dans ses mains.
Pour rendre justice à tous ceux qui contribuèrent, après Louis XIV, à ce prodigieux établissement, nous devons ajouter que le cardinal Mazarin lui fit don de cent mille livres pendant sa vie, et de soixante mille à sa mort. M. de Pompone aussi , qui avait d’abord donné un contrat de vingt mille écus , ajouta un legs plus considérable encore dans son testament.
Pendant que saint Vincent travaillait à cette œuvre, il n’y eut sorte d’infamies et d’injures que ses malheureux protégés, qui préféraient leur vie errante et déréglée à une retraite paisible, ne vomissent contre leur bienfaiteur; mais
les clameurs impuissantes et grossières de cette tourbe d’étres vils et mauvais , ne servirent qu*à donner un nouveau lustre à sa vertu.
Vers Tannée iBSg, il fit encore établir un autre hôpital pour les pèlerins de sainte Reine , dans le diocèse d’Autun,