CHAPITRE XLI
Missions Étrangères.
Dieu ayant planté la congrégation de la Mission dans son Église , comme une vigne mystique qui devait fructifier avec le secours de sa grâce , pour la sanctification d’une infinité d âmes , dit Abelly, il jugea bon de la provigner en divers lieux par plusieurs nouveaux établissemens. En effet les Lazaristes sortant des frontières de la France , semèrent bientôt la parole du Seigneur, dans les pays lointains et même chez les nations idolâtres , avec des succès balancés par de grands revers.
. La première mission que saint Vincent fonda en pays étrangers, ce fut à Rome, en 1642. 11 y avait envoyé, quelque temps auparavant, un de ses prêtres, M. Louis Lebreton, pour quelques
affaires relatives à son institut ; et comme cet ec* clésiastique parlait italien avec beaucoup de facilité, il lui recommanda, en cas que ses occupations le lui permissent, de s’occuper un peu des pauvres habitans des campagnes voisines.
L’obéissance d’un Lazariste est une obéissance orientale ; aussi , dès que ses occupations lui laissèrent un peu de loisir , ce bon missionnaire se mit-il en devoir d’exécuter les ordres du supérieur-général , et le cardinal Lanti lui en fournit les moyens, en l’envoyant faire une petite mission dans son diocèse pendant l’Avent. Dieu bénit cette œuvre à tel point, que lé pape Urbain VIII permit à la congrégation de la Mission d’établir une maison à Rome, et la duchesse d’Aiguillon, avec sa munificence de reine , prit sur elle de la fonder.
Une fois établis dans la capitale du monde catholique, les missionnaires s’appliquèrent aux exercices de leur institut , et commencèrent , suivant l’ordre exprès de saint Vincent, par évangéliser les pâtres à demi sauvages de la campagne de Rome.
€ Oh! que je souhaite, leur écrivait le supérieur « général , que je souhaite que vous puissiez faire « mission parmi les pauvres pâtres ! Ce sont les « favoris de Notre-Seigneur, puisqu’il leur a voulu « donner les premières nouvelles de sa naissance, « à l’exclusion des habitans de Jérusalem, et « même de Bethléem où il naquit. >
Cette mission feite sous le ciel d’Italie , au milieu des grandes ruines des villas de la cour d’Auguste et quelquefois même sous leurs portiques argentés par la lune , fut certainement poétique de toute manière , ce qui ne l’empécfaa pas d’étre fort périlleuse. Cette campagne inculte et malsaine , où la male aria règne pendant six mois de l’année , est peuplée de pâtres à demi brigands qui reçôivent avec joie le bandit dans leur butte, et l’accompagnent souvent en secret dans un lieu écarté pour rançonner les voyageurs. Ces pâtres, encore couverts du sayon de peau de chèvre des compagnons de Romulus , ont quelque chose de féroce dans la contenance; là, tout homme a un stylet et souvent il y a du sang sur la lame !
C’était ces aimables bergers qu’il fallait convertir à Dieu et ramener à des habitudes morales.
Les missionnaires, accoutumés à voir en France des villages groupés autour d’une église rustique et entourés de campagnes fertiles animées par des groupes de travailleurs, se trouvèrent tout-àcoup reculés de trente siècles et mis en face des champs d’Évandre , tels que les décrit Virgile ; là, des campagnes à perte de vue sans arbres, sans haies, sans villages, et surtout sans églises. Point d’oiseaux, point de laboureurs, point de mouvement champêtre; seulement çà et là, au milieu dé ces collines nues et de ces campagnes incultes, quelques troupes de petites cavales à demi sauvages et de taureaux aux longues cornes,
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qui errent abandonnés à la recherche d’un étang putride afin de s’y désaltérer; quelques misérables fermes, silencieuses comme des tombeaux, que des sauvages presque nus et minés par la fièvre gardent seuls , pendant les chaleurs malfaisantes de l’été, tandis que les pâtres du Latium conduisent leurs troupeaux de chèvres parmi les collines éparses que recouvre une herbe maigre et flétrie. Outre le péril résultant de la malignité de l’air, les Lazaristes avaient donc encore la difficulté de rejoindre et de réunir, au milieu des montagnes, ces pâtres romains qui dormaient le jour à l’a* bri des rayons brûlans du soleil, et dont les yeux ne s’ouvraient que le soir comme ceux des oiseaux réputés sinistres. Les enfans de Vincent*^ de-Paul, rompant toutes leurs habitudes , erraient la nuit dans ces régions désolées et s’arrêtaient sous quelque portique en ruine, ou les bergers se ralliaient au déclin du jour avec leurs troupeaux. Les paysans d’Italie , quoique superstitieux, farouches et grossiers , inclinent fortement à la religion; aussi, les missionnaires furent-ils écoutés avec respect, attention et attendrissement. Les muscles de fer de ces visages bronzés se détendaient pour verser des larmes , et quelquefois ces vives natures italiennes étaient impressionnées si fortement , que toute l’assemblée à genoux levait les yeux vers le ciel étoilé qui lui servait de temple, en criant à haute voix : Miséricorde ! Ils parcouraient ensuite les gorges profondes et
boisées de l’Apennin, les champs de Viterbe, les campagnes riantes et fleuries des environs de Naples, et partout ils déracinèrent des vices énormes, firent cesser de grands scandales, apaisèrent de longues inimitiés et convertirent les peuplades champêtres. Les Grecs élevaient des trophées dans les lieux où ils avaient remporté des victoires, les missionnaires français bâtirent des chapelles partout où leur parole avait fructifié.
Malgré ces succès éclatans dont le Saint-Siège se réjouit et dont les âmes religieuses bénirent hautement le Seigneur, l’institut ne s’enracina pas aussi facilement à Rome qu’on pourrait le croire. 11 fut envié, traversé, persécuté même par des personnes très puissantes, et il se vit plus d’une fois sur l’extrême bord de sa ruine. Ce fut surtout au commencement du pontificat du pape Alexandre VII que les intrigues se nouèrent à propos d’une noble action de saint Vincent-de-Paul. Le cardinal de Retz, toujours dans la disgrâce du roi , ou plutôt du cardinal-ministre , s’était réfugié dans la ville de Romulus , à l’ombre de la bannière sacrée de saint Pierre; et ce seigneur, jadis si riche et si puissant , y manquait de beaucoup de choses. Le supérieur de Saint-Lazare ayant appris que son ancien élève , que le fils des premiers fondateurs de sa congrégation, était dans un état de gêne qui devait lui sembler bien dur et bien difficile à supporter au sortir d’une opulence de prince, emprunta trois cents pistoles
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HISTOIBE
qu'il lui fit présenter par le supérieur de sa nuiisoa de Rome avec une lettre conçue en ces termes : * Je vous supplie d'user du bien de notre congrégation comme du vôtre; nous sommes prêts à vendre tout ce que nous avons pour vous, et jusqu’à nos calices, en quoi nous ne ferons que ce que les saints canons nous ordonnent de faire pour nos fondateurs. Ce que je vous dis , Monseigneur, n'est point par cérémonie, mais en la vue de Dieu et comme je le sens au fond de mon àine« >
Certes , il l'eût fait comme il le disait ; mais le fils d’Emmanuel et de Marguerite de Gondi avait l’âme trop généreuse pour reprendre à une communauté qu'il savait endettée , ce que les pieux auteurs de ses jours lui avaient donné; il refusa l'offre de son ancien maître, et s’en montra non seulement touché, mais reconnaissant. Vincentde-Paul ne pouvant lui faire accepter ce genre de service, voulut du moins que ses missionnaires de Rome lui témoignassent publiquement autant de respect et de déférence que s’il eût été dans la plus haute fortune. Par ses ordres, la congrégation lui rendit tout ce quelle put de devoirs et de bons offices. Cette conduite si noble envers un banni souleva de fortes tempêtes, et la maison, à peine établie, faillit s'écrouler sous les coups qu’on lui porta dans l’ombre et sous les mines souterraines qu’on fit jouer pour la détruire. Vinoentde-Paul, toujours ferme dans le bien et toujours résigné^ aux décrets étemels de la Providence,
répôndit aux siens , lorsqu’il eut été instruit par eux ' de Fétat des choses : « Il en arrirera ce quil plaira à Dieu; mais il vaut mieux tout perdre que de perdre la sainte vertu de la reconnaissance. » Heureusement le pape Alexandre Vli n’était pas de ces grands du monde qui se laissent indolemment prévenir contre la vertu, et qui aiment mieux adopter une calomnie que de la punir en allant au fond des choses; Paul de Gondi lui dévoila les trames qu’on ourdissait contre les Lazaristes et démasqua ceux qui voulaient les perdre. Le pape Fécouta, s’assura du fait, et non seulement il étendit sa protection sur les mission* naires persécutés, mais il confirma l’institut de saint Vincent-de-Paul ; et ordonna, en 1662, sous peine de suspense, à tous ceux qui voudraient recevoir les ordres sacrés à Rome et dans les six évêchés suffragans, de faire une retraite ecclésiastique de dix jours chez les prêtres de la Mission.
Le succès qui avait couronné les premiers efforts des missionnaires lazaristes dans le Latium , donna l’envie au cardinal Durazzo d’établir une de leurs maisons à Gènes , dont il était archevêque. Cette maison ne fut point traversée comme celle de Rome par les intrigues des jaloux et des envieux , mais elle faillit périr par un fléau qui n’épargne personne, par la peste qui éclata dans cette contrée, l’an 1667. Six des principaux missionnaires succombèrent presque en même temps, et voici comment saint Vincent-
de-Paul annonça cette perte douloureuse à sa communauté , rassemblée dans la chapelle de Saint-Lazare : « Nous devons nous résigner aux tf volontés de la divine Providence, Messieurs « mes frères , et croire qu elle dispose pour notre « bien les événemens qu elle permet qu’il nous » arrive. C’est dans ces sentimens que j’ai besoin n que vous soyez pour vous faire part d’une afà fliction qui nous est survenue, mais que je puis « dire avec vérité , une des plus grandes qui nous « pouvait arriver. Le principal appui de notre « maison de Gènes, M. Blatiron, grand serviteur « de Dieu , et supérieur de cette maison-là , est « mort!,.. Ce n’est pas tout, le bon M. Duport, qui « s’employait avec tant de joie au service des M pestiférés , qui avait tant d’amour pour le proie chain, tant de zèle et de ferveur pour procurer U le salut des âmes , a été aussi enlevé par la « peste!... Un de nos prêtres italiens, fort vertueux « et bon missionnaire, comme j’ai appris, est « semblablement mort !... Trois autres bons mis- « sionnaires, très pieux et très exemplaires, sont .« aussi morts , et un de nos bons frères avec eux!... « La maladie contagieuse nous a enlevé tous ces « braves ouvriers , Dieu les a retirés à lui. O sau- « veur Jésus, quelle perte et quelle - affliction ! « C’est maintenant que nous avons grand besoin « de nous bien résigner à toutes les volontés de « Dieu; car autrement que ferions-nous, que a nous lamenter et attrister inutilement de la
« perte de ces grands zélateurs de la gloire de « Dieu? Mais avec cette résignation , après avoir a accordé quelques larmes au sentiment de leur U mort, nous nous élèverons à Dieu, nous le « louerons et le bénirons de toutes ces pertes, « puisqu’elles nous sont arrivées par la disposi- U don de sa très sainte volonté. Pouvons-nous n dire que nous perdons ceux que Dieu retire? « Non, nous ne les perdons pas; et nous devons « croire que la cendre de ces bons missionnaires ti servira comme de semence pour en produire K d’autres. Tenez pour certain que Dieu ne reti- « rera point des ouvriers de cette congrégation (c les grâces qu’il leur avait confiées, mais qu’il « les donnera à ceux qui auront le zèle d’aller « prendre leurs places. »
Quelque temps après la congrégation de la Mission fut établie à Turin, par les soins du marquis de Pianesse, premier ministre du duc de Savoie. Ce seigneur, très zélé pour le salut des âmes, ayant été frappé des bons résultats que les missions avaient eus, non seulement dans la Romagne , mais encore en Savoie, où le commandeur de Sillery, d’accord avec M. Guérin, évêque de Genève, avait appelé les Lazaristes, résolut de doter le Piémont d’une institution pareille , et s’en loua fort dans la suite.
Avant lui , Marie de Gonzague , reine de Pologne , avait fondé un établissement de la même congrégation dans la ville de Varsovie. Vincent-»
de-Paiil , qui portait à cette pieuse princesse une estime toute particulière , le lui prouva en donnant pour supérieur, aux missionnaires qu'elle lui demandait, M. Lambert, son assistant, et, comme il l'appelait, son bras droit à Saint-La« zare.
On eût dit que la divine Providence envoyait les missionnaires en Pologne autant pour souffrir avec le peuple affligé , que pour travailler à son instruction; car ce royaume fut, bientôt après leur arrivée , attaqué de la peste , de la guerre et de la famine. M. Lambert périt en soignant les pestiférés , ce qui n'empécha pas les autres missionnaires de poursuivre cette dangereuse et sublime tâche avec un zèle qui attendrissait Vincent-de-Paul dans sa vieillesse.
L an 1646 , par l’ordre du pape Innocent X, on fit partir huit prêtres de la congrégation de la Mission pour l'irlande , cette terre si catholique et si persécutée , que l'Angleterre n’a pu , malgré ses exécutions sanglantes et ses lois immorales (1), parvenir à rendre hérétique comme elle«
Les missionnaires travaillèrent avec grand fruit
(1) Ünc lui d’Élisabcih dooDaît à l’enfant catholique qui abandon* naît le culte de ses pères pour la religion protestante , le droit de cliaMer sou père , sa mère , ses frères et ses sœurs de la maison paternelle , et le mettait, le lendemain de son apostasie , en possession de toute la fortune de sa famille. Bien peu de personnes profitèrent de cette liorriblt amorce tendue à la cupidité.
dans cette lie pieuse , où le nombre des confes-» eions générales s’éleva à plus de quatre-vingt mille* Mais le libre exercice de la religion catholique ayant été interdit sous Cromwell, une nouvelle persécution commença, et les Lazaristes furent forcés de retirer leur faucille de cette moisson abondante pour revenir dans leur patrie.
Saint Vincent avait envoyé aussi des missionnaires dans les Hébrides ^ archipel écossais jeté au milieu d’uUe mer houleuse, où la religion se^ maintenait traditionnellement sur quelques îlots trop pauvres pour que le protestantisme daignât en vouloir (i). Cromwell y découvrit les
(i) Johnson, qUi ))ârcourait les Hébrides vers la fin du dit^sei^tièttis siècle , y trouva les insulaires dans Un état d’abandon reDgieut qui passe toute idée. Dans l*üe de Honay où il existait encore une jolie chapelle catholique, les hàbit.ins , restés sans instruction et sahft pt êtres , bornaient leur culte à la balayer très proprement le diman* che , et à s’y rassembler pour dire tous ensemble le Ctedo, le Patef cl l’-<itt>e MaHa.
Une chose qu’on ne pourra jamais reprocher à la religion catholique , c’est de délaisser ses enfans , si difficile qu’il soit d’arriver à eux, et de se maintenir dans des contrées où la persécution , d’une part, et rextréme pauvreté, de l’autre, décourageraient des âmes moins mortifiées et des roeürS moins hardis qne ceux de Ses missionnaires. Pour juger du mérite de cette mission des Lazaristes aux confins de l’Europe, il faut se représenter un groupe d’iles jeté dans une mer presque toujours furieuse qu’il fout sans cesse traverser pour aller d'un rocher à l’attire , car ce ne sont guère que des rochers. La terre y est stérile , et l’on ti’y ramasse d’autre bois que celui que ta mer y jette sur la plage quand elle u brisé les navires qui courent à travers seé lames vértés et mugissantes. Cependant, ni cette disette de toutes choses , ui Ces nombreux périls , ûi la Crainte de la mort , ne
prêtres français , les fit traquer comme des bétês fauves, et en arrêta quelques uns qu’il fit charger de fers. Les autres se cachèrent dans les cavernes et parmi les rochers , où ils poursuivirent cette mission pénible au péril de leur vie.
Les Génois possédaient alors la Corse, si l’on peut appeler possession une lutte à mort où les insulaires défendaient leur indépendance avec une opiniâtreté qui se roidissait devant les èbstacles , et avec des faits d’armes qui eussent illustré tout autre pays qu’une pauvre petite île , perdue dans un coin de la Méditerranée , qui n'avait que des coeurs braves pour la défendre , et quelques plumes monastiques pour la vanter. Quoi qu’il en
purent détourner les prêtres catholiques de quitter la France et le soleil de leur patrie, si brillant auprès de celui du Nord, pour aller consoler leurs co-religionnaires et les afferinir dans la foi. Aussi tard que le commencement du dix-huitième siècle, un voyageur anglais y rencontra encore quelques Franciscains qui s’y étaient glissés à la suite des Lazaristes , et qui étaient redevenus ermites dans ces rochers. « Je me souviens, dit-il, d’avoir rencontré dans l’ile de Ben« becula un vieux Capucin que les insulaires des Hébrides appelaient Brahir-Bocht , c’est-à-dire pauvre frère, ce qui était littéralement vrai , car il ne possédait au monde que ce qu’il recevait de la charité. Il est impossible de se figurer combien ses vétemens étaient misérables et sa nourriture mortifiée. 11 ne buvait jamais que de l’eau pure , et ne mangeait que du pain noir avec des herbes. Sou costume se composait d’une veste à manches étroites, au-dessus de laquelle il mettait un plaid de montagnard qui lui tenait lieu de la robe longue de son ordre , et qu’il attachait avec des épines. Ses pieds et son col étaient nus; il couchait sur la paille dans une vieille chapelle ruinée, et il n’avait point d’autre cloche pour l’appeler à ses dévotions que sa conscience, à ce qu’il me dit lui-méme. » ( Martin s, Description of the Western Islands, p. 8a.)
soit , les Génois pensèrent qu’une mission dans l’île insoumise qu’ils gardaient avec tant de peine et d’alarmes , pourrait favoriser le retour de l’ordre, et le cardinal Durazzo envoya quelques Lazaristes dans cette terre aux mœurs primitives, où l’on suivait encore la loi du Deutéronome , qui permettait aux enfans d’Israël de rendre blessure pour blessure, mort pour mort,
M. Gapefigue, qui n’a jamais été en Corse, sans doute, dit que les populations y étaient ignorantes et dépravées. Ignorantes, cela est possible ; dépravées , cela n’est pas vrai. La Corse a toujours eu des mœurs pures; les vices de l’Italie n’y ont point pénétré. L’honneur de chaque famille était un sanctuaire que nul ne pouvait profaner qu’au péril de sa vie.
Une preuve du respect profond des Corses pour la religion catholique , c’est qu’ils reçurent sans répugnance , et qu’ils écoutèrent avec attention ces missionnaires envoyés vers eux par des oppresseurs , auxquels on ne voulait rien devoir, pas même la vie. Les enfans de Vincent-de-Paul, encouragés par les sympathies qu’ils trouvaient partout, pénétrèrent jusque dans la vallée de Niolo, forteresse naturelle de trois lieues de long, que défendent deux chaînes de montagnes abruptes , qu’on ne peut franchir qu’en grimpant de sommet en sommet, comme les légers moufflons qui paissent sur leurs pentes herbeuses. Ce vallon 5 tout semblable à une des villes de refuge de
Moïse , était l’asile de ceiii qui avaient été proscrits par les Génois après quelques troubles intérieurs , ou de ceux qui fuyaient après avoir versé le sang dans une vendetta. En un mot , il était peuplé de gens déterminés qui vivaient exactement comme on vivait dans la partie la plus occidentale de l’Asie , quand il n'y avait point de juges en Israël^ et que chacun y faisait tout ce qu'il voulait.
En mettant le pied dans ce vallon agreste, qui ne reconnut jamais le joug étranger, deux choses durent rassurer les missionnaires lazaristes : d’abord c’est qu’il y avait des croix à tous les embranchemens de routes, et puis c’est que de distance en distance on voyait s’élever des églises décemment ornées pour un pays pauvre, et dont les portes ne fermaient point à la clef; car depuis que la Corse a reçu la lumière du christianisme on n’y a jamais entendu parler d’un vol sacrilège.
La chose la plus difficile à faire c’était de porter au pardon des hommes foncièrement vindicatifs, qui avaient érigé la vengeance en grandeur d’âme et en vertu. Il est certain cependant que les missionnaires y parvinrent , même dans cette vallée de refuge. L’un d’eux a raconté le succès de cette mission en ces termes :
«J’exhortais, ditdl, le peuple à pardoi^ner; 4 Dieu m’inspira alors ; je prends en main le cru- < cifix que je portais sur moi, et je leur dis :
€ Peuple, tous ceux qui baiseront ce crucifix re- € nonceront à leurs inimitiés ; êtes-vous prêts à € vous réconcilier les uns avec les autres ? Tous se € regardaient sans mot dire ; personne ne venait € à moi, tant les haines étaient enracinées! Je fis € semblant de me retirer; je voilai le Christ et € je m’écriai : ONiolo 1 Niolo ! tu veux donc être € maudit de Dieu ! Alors voilà qu’un curé dont le € neveu avait été tué vient se prosterner et de- € mande à baiser le crucifix. En même temps il € s’écrie : Que son meurtrier approche, afin que € je l’embrasse. Cet exemple fut suivi ; on ne € voyait que larmes et que réconciliations ; tous f se pardonnaient et oubliaient au pied de la € croix leurs tristes divisions. »
La voix de la religion a toujours exercé une grande influence sur l’esprit des Corses , et qu’il me soit permis de faire remarquer ici que ce moyen serait encore bon à prendre , et que c’est le seul peut-être qui puisse éteindre les haines qur désolent le pays. Une mission habilement dirigée ferait plus sur ces hommes primitifs et fonciè^ rement religieux que dix régimens de dragons.