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CHAPITRE XLII

Missions chez les Infidèles.

Si saint Vincent-de-Paul ne parlait jamais de son esclavage chez les Barbaresques , il pensait souvent devant Dieu à ceux qu il y avait laisses dans les fers, et s’occupait des moyens de les fortifier dans leur foi et de les soulager dans leurs maux ; son crédit naissant sur Louis XIII , lui fit obtenir la réalisation de ce vœu long-temps stérile. Il fut résolu qu pn fonderait un établissement de missionnaires lazaristes en Barbarie, les consuls reçurent l’ordre de le protéger de tout leur pouvoir, et Louis XIII ajouta à ces marques de bienveillance une aumône de douze mille livres pour cet objet.

L’an 1645, M. Julien Guérin, né dans le diocèse de Baveux , homme d’intelligence et de cœur ,

HISTOIRE DE SAINT VINCENT-DE-PAUL. S6l

qui avait porté les armes avant d’entrer à Saint- Lazare, fut envoyé à Tunis, seul de sa personne, afin de voir ce qu’il y avait à faire ; l’année d’après, on fit partir pour lui aider plusieurs autres Lazaristes, dont quelques uns se fixèrent dans l’Algérie. Le Saint-Siège autorisa cette mission d’une manière toute spéciale, et déclara les enfans de Vincent-de-Paul missionnaires apostoliques, et grands vicaires de l’archevêque de Carthage dont dépendaient Tunis et Alger.

Leur emploi devait être de conserver les chrétiens dans la religion catholique par de fréquentes instructions faites dans les villes et dans les plaines avoisinantes, d’administrer les sacremens, et enfin de célébrer l’office divin dans toutes les chapelles des bagnes, avec l’aide des prêtres et des religieux captifs.

Il fallait des ménagemens infinis et une prudence de toutes les heures ^dans une contrée où les Musulmans commandaient, où les juifs, quoique méprisés , tenaient les clefs du commerce et de l’industrie , et où les renégats , pires que les fils d’Othman et ceux d’Israël réunis, insultaient à la foi chrétienne persécutée, par leur faste de mauvais exemple; tandis que leur conscience troublée les rendait prompts à découvrir une intention de reproche et à s’en irriter jusqu’à la fureur.

Vincent-de-Paul qui connaissait le terrain glissant où allaient marcher ses missionnaires , leur

recommanda fortement de mettre un frein à leur «èle et d’user de douceur, de patience et de tolérance envers tous , autant que cela serait compatible avec l’honneur de la religion et le bien des âmes.

c Je loue Dieu, écrivait-il h un supérieur de la « maison d’Alger, je loue Dieu de la bonne ma- « nière dont vous avez usé de votre mission; c vous ne devez nullement vous roidir contre c les abus , quand vous voyez que de celte roit deur pourrait résulter un plus grand mal encore; f tirez ce que vous pourrez de bon des prêtres f et des religieux esclaves, des marchands et des 4 captifs; employez des paroles douces, jamais 4 la rigueur que dans l’extrémité; vous n’étes f point responsables de leur salut , car Dieu ne c vous a envoyés dans cette terre barbare que 4 pour consoler les âmes affligées, les encourager f à souffrir et les aider de notre sainte religion, f Ne heurtez pas les esprits , condescendez , aut tant que vous le pourrez , à l’infirmité humaine; 4 les esclaves ne manquent pas toujours de luc mières ; c’est de force et d’énergie dont le plus t souvent ils sont dépourvus; je ne dis pas qu’il f faut tolérer leurs désordres, mais il ne faut c point non plus, en précipitant la correction, c amener la perte de l’œuvre de Dieu; ne blessez c jamais les Turcs et les renégats : vous pouvez « tout perdre en les irritant : c’est moins pour c eux que vous êtes missionnaires que pour les

c pauvres esclaves que vous devez racheter; le c zèle n’est bon que lorsqu’il est discret; on gâte € souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite; c le bien que Dieu veut, se fait presque de lui-^ c même et sans qu’on y pense. Mon Dieu , monc sieur, que je souhaite que vous modériez votre € ardeur et que vous pesiez mûrement les choses € au poids du sanctuaire avant que de rien résoudre; c soyez plutôt bâtissant qu’agissant; ainsi Dieu € fera pour vous seul ce que tous les hommes c ensemble ne pourraient faire sans lui. »

L’an 1646, la peste ravagea la régence de Tunis ; les esclaves chrétiens en furent presque toui attaqués, et il fallut que les missionnaires fissent de longues marches dans les plaines désertes et dans les montagnes stériles, pour aller soigner ceux qui avaient suivi les Maures et les Turcs loin du littoral. Les Musulmans, tout fatalistes dé* terminés qu’ils sont , sortirent de leur apathie et vinrent même, chose fort étrange pour qui les connaît, offrir leurs services aux missionnaires dans ce péril terrible et général.

f II m’est impossible , écrivait le chef et le di- € recteur de cette mission , de vous dire quels c sont les gémissemens et les pleurs de ces pauc vres esclaves, de tous les marchands et du consul c lui-même , et combien de consolations nous rec cevons de leur part ; les Turcs eux-mêmes vient nent nous visiter et nous offrent leurs secours c et leurs services; enfin, monsieur, je vois évi«

t demment qu’il fait bon servir fidèlement Dieu, c puisque dans la tribulation il suscite ses ennec mis mêmes pour secourir et assister ses pauvres € serviteurs. Nous sommes affligés de la guerre, c de la peste et de la famine , et avec cela nous c sommes sans argent; mais pour ce qui regarde c notre courage , il est très bon , Dieu merci ; € nous ne craignons non plus la peste que s’il n’y € en avait point ; la joie que nous avons de la c santé de notre bon prieur nous a rendus forts f comme les lions de nos déserts. »

M. Julien Guérin ayant succombé en soignant les pestiférés , fut aussitôt remplacé par M. Jean Levacher, prêtre du diocèse de JParis, que Vincent-de-Paul fit partir pour les régences barbaresques en qualité de supérieur de la maison qu oh venait d’y fonder. Ce fut ce digne missionnaire qui , après avoir travaillé pendant trente-trois ans au salut des esclaves chrétiens et même à la conversion des Turcs, termina tragiquement sa vie à la bouche d’un canon, lors du bombardement d’Alger par la flotte de Louis XIV.

Cette mission des États barbaresques où l’on employa, du vivant de Vincent -de-Paul, une somme de douze cent mille livres , tant en rachats de captifs qu’en aumônes, fut en butte aux tracasseries gouvernementales des Turcs, et faillit succomber sous les amendes et les avanies. Les choses prirent un tel aspect, que les directeurs des maisons de Provence représentèrent au supé-

rieur-général , que tout le bien de la congrégation s’engloutirait dans cette œuvre seule , et le supplièrent d’y renoncer. Mais saint Vincent ne voulut jamais y entendre. cNon, leur répondit-il, je ne 4 puis me résoudre à abandonner cette œuvre; € car si le salut d’une seule âme est de telle im- € portance qu’on doive exposer sa vie temporelle € pour le procurer , comment pourrions-nous en € abandonner un si grand nombre pour la crainte c de quelque dépense? Et quand il n’arriverait € d’autre bien de ces missions, que de faire voir à € cette terre barbare la beauté de notre religion, € dans laquelle on trouve des hommes qui traverc sent les mers , qui abandonnent volontairement € leur pays et leurs commodités, et qui s’expo- € sent à mille sorte d’outrages pour aller consoler € et secourir leurs frères affligés , j’estime que les c hommes et l’argent seraient très bien employés. » Si la mission de Barbarie grandit au milieu des tempêtes, à la manière du cyprès qui s’enracine davantage lorsqu’il est planté sur une colline battue des vents, la mission de Madagascar (i), commencée sous de meilleurs auspices, fut bien autrement éprouvée encore. Cette terre, que les enfans de Vincent-de-Paul allaient chercher à tra-

(l) Madagascar, séparé du continent de TAfrique par le canal de Mozambique, est situé h l’entrée de l’Océan Indien, entre le iS** et le 25« degré de latitude , et le 72® et le 70* de longitude. Il a trois cent trente-six lieues de long, ceutvingtdanssa plus grande largeur, etenviron huit cents de circonférence. U fut découvert en 1 5o6, par Alméida.

Zi*

vers les périls d’une navigation longue et dangereuse , les traita comme les espions de Moïse prétendirent , dans leur frayeiu*, qué le pays de Chanaan traiterait Israël, elle les dévorai Une lettre de Vincent-de-Paul, écrite à M. Nacquart, en l’envoyant dans cette île avec M. Gondrée , nous aj> prend les motifs qui le déterminèrent à entreprendre cette œuvre difficile, et sous quel jour il la considérait : a II y a long-temps, lui disait-il, « que Notre-Seigneur a donné à votre cœur les (( sentimens de lui rendre quelque signalé service ; et quand on fit à Richelieu la proposition a des Gentils , il me semble que Dieu fit sentir à * votre âme qu’il vous y appelait, comme vous me « récrivîtes pour lors avec quelques autres de la « famille de Richelieu. 11 est temps que cette se*

« mence de la divine vocation ait son effet. Voilà a que M. le Nonce , de l’autorité de la sacrée Con- « grégationde la propagation de la Foi, a choisi « notre congrégation pour aller servir Dieu dans « nie Saint-Laurent, autrement dite Madagascar;

« et la congrégation a jeté les yeux sur vous, comme <i sur la meilleure hostie qu’elle ait , pour en faire a hommage à notre souverain Créateur, afin de lui U rendre ce service avec M. Gondrée. O mon plus « que très cher monsieur! que dit votre cœur à <1 cette nouvelle? A-t-il la confusion convenable « pour recevoir une telle grâce du ciel? Vocation « semblable à celle des apôtres et des plus grands « saints de rÉglise de Dieu! L’humilité, monsieiu*,

« est seule capable de porter cette grâce ; le parce fait abandon de tout ce que vous êtes et pouvez « être , dans une entière confiance en la divine c< bonté, doit suivre ; la grandeur de courage vous « est nécessaire ; il vous faut une foi aussi grande et que celle d’ Abraham; la charité de saint Paul cc vous fait grand besoin; le zèle , la patience, Face mour de la pauvreté, la discrétion , la pureté, et « le grand désir de vous consumer tout pour Dieu, a vous sont aussi convenables qu’à saint François « Xavier. » 11 lui donna ensuite plusieurs excellens avis, qu’il conclut par ce témoignage de son humilité et de son zèle : « Je finis prosterné en c* esprit à vos pieds, vous priant de m’offrir à notre « commun Seigneur, afin que j’achève en son « amour le chemin qui conduit à l’éternité; et vous « assurant qu’il n’y a condition que je souhaite c« plus sur la terre que celle de vous aller servir IC de compagnon , s’il m’était permis , à la place U de M. Gondrée. •

Ce n’était pas seulement une œuvre de propa* gande religieuse que les missionnaires de Vincent-de-Paul étaient appelés à accomplir dans File de Madagascar, la plus grande des îles de la mer d’Afrique , c’était une œuvre d’humanité , de civilisation , de police sociale. Quelle gloire c’eut été pour eux de retirer ce peuple nombreux d’insulaires des horreurs de la barbarie , non seulement en lui donnant une religion bienfaisante, mais encore des mœurs honnêtes et des arts utiles !

HISTOIKE

Dieu ne l’avait pas réglé ainsi dans ses décrets éternels, et l’heure de ce pauvre peuple n’était point venue. Mais n’anticipons pas sur les événemens.

Conformément aux ordres de leur supérieurgénéral, MM. Nacquart et Gondrée s’embarquèrent dans un navire de la compagnie des Indes au mois d’avril i648; et, après une traversée de huit mois , ils découvrirent, par une belle matinée de décembre , saison d’été dans l’hémisphère austral, une plage sablonneuse et, au-delà, une sombre ligne de forêts qui se confondait avec l’horizon.

Ils débarquèrent et s’avancèrent dans l’intérieur du pays , afin de respirer un air plus salubre que celui des côtes, qui sont mieux gardées contre les tentatives des aventuriers d’Europe par les fièvres pernicieuses qui y régnent six mois de l’année , que par les flèches des insulaires. D’abord , tout fit espérer les résultats les plus satisfaisans ; et cette terre africaine se montra si belle, si fertile, si richement dotée des dons du Seigneur, que les deux missionnaires ne se crurent pas seulement dans une terre promise, mais dans un paradis terrestre. Soit qu’ils dirigeassent leurs pas vers les montagnes ou vers les vallées, ils voyaient la nature, toujours en végétation, produire seule le coton, l’indigo, le poivre blanc, le sagou, les bananes, la canne à sucre, le chou caraïbe, le ravensera, épicerie précieuse qui nous est inconnue, et mille autres plantes nutritives, étrangères

à nos climats. Tout était rempli de palmiers , de cocotiers, d’orangers, de gommiers et de bois de construction. Des buffles, des brebis à grosse queue, et des chèvres , paissaient nuit et jour dans les prairies sans cesse renaissantes ; et les insulaires se bornaient , pour tout travail, à jeter à la volée la semence dans les marais , où les troupeaux l’enfonçaient par leurs piétinemens; cette contrée , qui semblait en dehors de la malédiction divine qui condamne l’homme au travail , n’était pas fécondée par son industrie et par ses sueurs ; la fertilité du sol et l’abondance des eaux suppléaient à tout.

Madagascar était divisé en plusieurs peuplades indépendantes les unes des autres. Chacune de ces faibles associations se gouvernait elle-même par ses usages et reconnaissait l’autorité d’un chef, tantôt électif , tantôt héréditaire , dont le pouvoir était balancé par celui d’une espèce de sénat. Leurs mœurs étaient primitives sans être pures, et tous les instans de leur vie oisive , sédentaire et abondante, s’écoulaient dans les plaisirs des sens. Ils aimaient avec transport les fêtes, le chant, la danse , les liqueurs fortes , prenaient autant de femmes qu’ils en pouvaient nourrir, soupçonnaient à peine l’existence d’une autre vie , et faisaient mourir ceux de leurs enfans qui avaient le malheur de naître dans des jours réputés funestes.

Du reste, ils étaient sociables, de bon naturel, patiens^dans la douleur, vifs, gais, vains et même

reconnais^ns. Le respect pour les ancêtres était poussé fort loin parmi eux, et il était ordinaire d’y voir des hommes de tous les âges aller pleurer sur les tombeaux de leurs pères et leur demander des conseils dans les occasions importantes. On voyait déjà poindre un commencement de lumière et d’industrie chez ces insulaires. Avec de la soie, du coton et du fil d’écorce d’arbre, ils fabriquaient de belles étoffes; l’ai't de travailler les métaux ne leur était pas entièrement inconnu ; et , dans plusieurs cantons , ils savaient peindre la parole par le moyen de l’écriture.

Originaires de l’Asie , comme l’indiquent leurs visages olivâtres et leurs longs cheveux noirs , les Madécasses avaient parmi eux un assez grand nombre de familles arabes qui s’étaient réfugiées dans l’île pendant les premiers troubles du musulmanisme , et qui avaient usurpé l’empire dans la province d’Anossi.

Telle était la terre où Vincent-de-Paul voulait planter la croix; tel était le peuple qu’il s’agissait d’évangéliser.

Dès que les missionnaires furent assez versés dans la langue du pays pour se faire entendre , ils se mirent à parcourir l’intérieur de l’Üe, et Dieu bénit visiblement leurs premiers efforts parmi les idolâtres. Pour les Musulmans de la secte d’Ali, qui vivaient dans les provinces de l’ouest, ils cheiv obèrent vainement à les convertir ; le musulmanisme , qui se montre plein de respect pour nos

Écritures et qui vénère Notre-Seîgneur presque à régal de Mahomet, n’en étant pas moins la religion la plus difficile à vaincre qui soit sous le ciel.

Les premières lettres que Vincent-de-Paul reçut de Madagascar, durent lui causer la plus vive joie; on eût dit que le christianisme allait bientôt y couler à pleins bords comme un beau fleuve grossi par les pluies du ciel.

c Je suis allé, dans le mois d’aoùt dernier, sur t les montagnes, écrivait M. Nacquart à saint c Vincent, poiu* instruire tous ceux que j’y ren- € contrerais. Pendant le jour, je pus prêcher c dans les villages; la nuit, je répétais, au clair c de la lune , les mêmes instructions aux sauvages t qui revenaient du travail ; je fus extrêmement € consolé en voyant la docilité de ces pauvres € infidèles qui témoignaient hautement croire de € tout leur cœur ce que je leur enseignais, et je € disais en moi-même , la larme à l’œil : Quid € prohibet eos baptisari Mais craignant qu’ils ne c fussent pas encore bien fondés dans la foi , et f qu’ils ne vinssent à abuser du baptême , je ref mis tout à la Providence de Dieu. Ceux que t j’ai baptisés dans le voisinage de notre habitac tion, se reconnaissent assez par les noms parc ticuliers que les insulaires leur donnent. 11 sec rait fastidieux de vouloir particulariser toutes € les courses que j’ai faites, les noms des lieux c et des gens auxquels j’ai annoncé Notre-Seif gneur Jésus-Christ, et toutes les choses qui se

c sont passées dans mes voyages. Je puis vous € dire quon ne peut désirer plus de dispositions c pour recevoir TÉvangUe. Tous ceux que je c voyais se plaignaient de ce que les Français , € depuis qu’ils trafiquaient dans ce pays, ne leur c eussent pas dit un mot des vérités de la foi; € ils portent une sainte envie à ceux qui avoic sinent notre habitation. Je rapporterai seulec ment ce qui se passa au mois de novembre ,

€ pendant une visite que je fis à un village éloigné € d'ici, où j’avais porté une grande image du f jugement dernier, au haut de laquelle était re- € présenté le paradis , et au bas l’enfer. A mon € arrivée, je leur criai que j’étais venu, afin que f leurs yeux vissent et que leurs oreilles entenf dissent les choses de leur salut ; et , après leur f avoir expliqué ce qu’il fallait croire et faire € pour cette fin, je leur découvris l’image et leiu* f fis voir les demeures de l’éternité, et les presc sai de choisir le haut ou le bas , le paradis ou € l’enfer. Ces pauvres gens criaient qu’ils ne vou- € laient point aller avec le diable , et que c’était f avec Dieu qu’ils voulaient demjeurer; ils se € plaignaient entre eux de ce que les lettrés de € leurs sectes ne leur parlaient point de Dieu, f et ne les visitaient que par intérêt et pour les € tromper, tandis que moi j’allais les voir et les t instruire gratuitement. »

Cette perspective , qui s’annoncait sous un aspect si riant et si favorable , s’assombrit tout-à-

coup : M. Gondrée succomba à la fatigue. Il fallut réparer cette perte et assister le survivant , qui ne pouvait plus suffire, malgré son zèle, à porter seul le poids du jour dans les nombreux travaux qu’exigeait cette Église naissante. Vincent-de-Paul fit partir d abord MM. Bourdaise et Mousnier, que suivirent, à peu d’intervalle, MM. Dufour, Prévôt et Belleville. Ils croyaient trouver, en arrivant dans cette terre étrangère, un autre Joseph pour les recevoir en frère et leur donner, sur les moyens de continuer son ouvrage, des renseignemens précieux : ils ne trouvèrent que sa tombe ; lui aussi était mort saintement au milieu de ses labeurs apostoliques.

M. Bourdaise prit son poste avec le courage d’un vieux soldat qui remplace une sentinelle tuée sur la brèche , et qui voit devant lui le canon qui vient d’abattre son camarade. D’abord il oublia le sentiment du danger, dans l’admiration que lui causa l’abondance de la moisson , et il écrivit à saint Vincent-de-Paul :

« La plupart de ces insulaires ne demandent « pas mieux que d’étre baptisés , mais je veux « qu’ils sachent prier Dieu auparavant ; c’est pence dant ce temps-là que je les éprouve , et que « j’apprends leurs véritables intentions. Beau- « coup d’entre eux m’ont dit qu’une des choses « qui les retenait de se faire baptiser, c’est qu’ils « ont peur que les Français ne demeurent pas « long-temps dans l’Ue , et que les mahométans

•I ne les fassent massacrer. Je ne cesse d’étre acfc câblé de monde qui vient à toute heure pour « s’instruire ; j’ai été contraint de les faire tous m prier Dieu ensemble , tout haut , dans l’église , « à quoi ils se rangent fort exactement. J’ai bap- « tisé ces jours-ci cinq familles nègres, c’est-à-dire « l’homme, la femme et les enfans; j’ai fait douze «I mariages entre des Français et des femmes du it pays , lesquelles ont été les premières qui sont m venues prier Dieu. Nous avons eu toutes les « peines du monde à faire sortir les femmes pu- « bliques ; quatre nègres qui avaient été baptisés « et mariés par M. Nacquart, et éloignés de « leurs femmes pendant les guerres, se sont •c réunis à elles , sur les conseils et les comman- « demens de nos missionnaires; enfin, nous n cherchons à rétablir les mœurs en fondant la m loi de Dieu , et à civiliser les peuples en leur « enseignant notre sainte foi. »

Les lettres qui suivirent n’étaient pas, comme celle-ci, un chant d’espoir et de triomphe; la dernière renfermait quatre nouvelles de mort ; M. Bourdaise restait seul , et, comme si cela n’eût pas suffi pour compléter la désolation , il mourut lui-méme à peu près dans le temps où l’on reçut la lettre par laquelle il annonçait la mort de tous ses confrères.

Lorsque la lettre de M. Bourdaise, qui demandait de nouveaux martyrs pour la mission de Saint-Laurent , fut lue à la congrégation de Saint-

Lazare , les hardis missionnaires furent consternés, et se dirent, les uns aux autres, que cette mission funeste devait être abandonnée de Dieu pour aller si mal. Vincent-de-Paul lui-méme , vaincu par Tàge et la douleur, plia un instant sous le faix ; mais il se releva bientôt, et parut ce qu’il avait toujours été. Ce fut en vain qu’on voulut le détourner de poursuivre cette entreprise ; toutes les raisons qu’on fit valoir ne firent que glisser sur son esprit.

« Dieu a coutume d’éprouver les siens , répon- R dait-il, lorsqu’il a quelques grands desseins sur « eux, et il accorde souvent à la persévérance « le succès qu’il a refusé aux premiers efforts. R 11 est évident que ces insulaires sont disposés à « recevoir les lumières de l’Évangile, puisque R six cents d’entre eux ont déjà reçu le baptême. « Enfin ce serait violer toutes les lois de la cha- R rité et de la raison , que d’abandonner un servi- R teur de Dieu qui crie au secours , et un peuple R qui ne demande qu’à être instruit. »

Ces motifs, et d’autres semblables, déterminèrent le saint à envoyer d’autres missionnaires à Madagascar. Sur la fin de l’année 1669, il en partit cinq qui firent naufrage au cap de Bonne-Espérance. N’ayant pu passer outre, ils furent obligés de s’embarquer sur la flotte hollandaise qui retournait en Éurope , et ils revinrent à Paris , diX'huit mois après leur départ , pour pleurer sur

la sainte tombe de leur supérieur-général , qui était mort pendant leur absence.

Le digne successeur de Vincent-de-Paul, M. Alméiras, envoya depuis plusieurs missionnaires pour la même destination , par trois embarquemens consécutifs , dont deux réussirent heureusement. M. Étienne, qui avait la conduite de cette mission, et qui était parti des premiers, obtint, huit mois après son arrivée, la récompense de ses travaux par une glorieuse mort qu’il endura, pour le nom de Jésus-Christ, avec un vertueux frère de la même congrégation, nommé Philippe Potte , tous deux ayant été tués par les ordres d’un grand du pays, auquel ils étaient allés annoncer l’Évangile. Deux autres bons missionnaires, MM. Caveron et Manié, consumèrent encore depuis saintement leur vie au service de cette église naissante , sans parler de plusieurs autres qui moururent dans les traversées, et qui reçurent de Dieu le salaire qui était dù à leur bonne volonté.

Malgré tant de persévérance et d’héroïsme , la mission de Madagascar ne subsista pas. La conduite des agens de la compagnie des Indes, qui s’étaient rendus également odieux aux colons européens et aux indigènes , occasionna des ressentimens qui éclatèrent, en 1672, par un massacre presque général des Français établis dans l’île. Ceux qui échappèrent à cette mémorable boucherie, s’éloignèrent pour toujours d’une terre

qui attend encore aujourd’hui la civilisation et le christianisme. Fasse le ciel que ce ne soit point l’hérésie qui se charge de l’y semer !

Depuis cette funeste époque , les missionnaires lazaristes tournèrent leurs vues vers d’autres contrées. Ils s’établirent à la Chine, où ils jouirent d’une grande considération , par les diverses connaissances que leurs prêtres y apportèrent dans les sciences exactes et les arts mécaniques ; ils furent accueillis jusque dans le palais de l’empereur, qui estimait entre autres, et regretta beaucoup , le célèbre Raux , lazariste français , mandarin du tribunal des mathématiques , mort à Pékin même. Louis XVI avait assigné , sur sa cassette , une somme de douze mille livres pour ces seules missions de la Chine, dont il comprenait l’importance , et que l’Angleterre nous enviait. Plusieurs autres maisons de Lazaristes furent fondées en Perse et dans les Échelles-du-Levant ; la plus célèbre était à Constantinople , et c’est au docte Vigier, supérieur des missions de ces parages, qu’on doit le meilleur livre qui ait été fait sur les élémens de la langue turque usuelle.

Ces missions qui mettaient les prêtres de Saint-Tjazare en contact avec la compagnie de Jésus qui s’occupait avec beaucoup de gloire du même emploi, pouvaient créer de fâcheuses rivalités. Saint Vincent, qui prévoyait tout, voulut prévenir ce mal en mettant sa congrégation à la dernière place.

578 histoire de saint vincent-de-paul.

« Soyons , dit-il , mes frères, comme ce paysan « qui portait les hardes de saint Ignace et de ses « compagnons fatigués du chemin, et qui, les « voyant se mettre à genoux lorsqu’ils s’arrêtaient cc en quelque lieu , s’y mettait avec eux , et les s voyant prier, priait de même* Comme ces saints « personnages lui eurent une fois demandé ce « qu’il faisait , il leur répondit : Je suis comme « une pauvre bête qui ne saurais faire oraison , « je prie Dieu qu’il vous écoute ; je voudrais lui IC dire ce que vous lui dites , mais je ne saurais , IC et ainsi je lui offre vos prières. O messieurs et « mes frères ! nous devons nous considérer comme « les porte-sacs de ces dignes ouvriers, comme •c de pauvres idiots qui ne savons rien dire, comme cc le rebut des autres et comme de pauvres petits IC glaneurs qui viennent après ces grands mois- « sonneurs. Remercions Dieu de ce qu’il lui a plu cc en cela d’agréer nos petits services. Offrons-lui, K avec nos petites poignées, les grandes moissons « des autres , et soyons toujours prêts à faire ce « qui est en nous pour le service de Dieu et pour « l’assistance du prochain. Si Dieu a donné une k si belle lumière et fait une si grande grâce à ce U pauvre paysan , qu’il a mérité pour cela qu’il IC fût parlé de lui dans l’histoire , espérons que , te faisant notre possible, afin que Dieu soit honoré ^ et servi , sa divine bonté aura nos oblations 4c pour agréables et bénira nos petits travaux. »

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