CHAPITRE XLIY
Aclniinistration spirituelle de saint ViuceDL de>Paul.
Nous avons vu déjà le caractère de saint Vincent-de-PauI sous une grande partie de ses faces, et il ne s’en est pas trouvé une qui ne fût brillante et digne d’un parfait chrétien ; nous avons dit quelle fut sa gestion temporelle comme supérieur général de la congrégation de Saint-Lazare, maintenant nous allons parler de son administration spirituelle , et c’est là surtout que sa sagesse , sa prudence , sa longue expérience des hommes et des choses paraissent dans tout leur éclat.
L’Évangile était pour le saint supérieur de Saint- Lazare, l’étoile conductrice de toute chose ; il le méditait jour et nuit, et tachait de s’y conformer dans les petites affaires comme dans les grandes;
sans cesse il recommandait aux siens d’étre dans Fesprit de Notre-Seigneur et d’honorer ses vertus divines en les imitant. S'ils se taisaient la plus grande partie du jour, c’était pour honorer le silence de Jésus-Christ ; s’ils évitaient le monde , ses honneurs , ses emplois ; s’ils se tenaient bas comme Fherhe , en se réjouissant de leur obscurité , c’était poiu* honorer sa vie cachée; s’ils évangélisaient les campagnes et se donnaient le beau titre de prêtres des pauvres , c’était pour marcher sur les traces de leur grand modèle ; s’ils affrontaient avec joie le martyre en travaillant à la conversion des peuples infidèles , c’était parce que Jésus-Christ est mort sur une croix pour le salut de tous. En un mot , pour être un vrai missionnaire de Saint-Lazare , il fallait être un homme évangélique , et saint Vincent-de-Paul travaillait saus relâche à ce que cela fût.
Dans les instructions qu’il faisait fréquemment à sa communauté, il exhortait ses enfans à s’efforcer d’acquérir la simplicité , l’humilité , la douceur, la mortification et le zèle du salut des âmes.. 11 voulait que ces vertus fussent comme le sceau de sa congrégation , et que chaque action des siens en portât l’empreinte. « Ce sont , disait-il ,
« les maximes évangéliques que j’ai toujours cru « les plus conformes à notre état. La simplicité (c surtout doit être pour nous une vertu habituelle;
M car elle nous fait aller droit à Dieu. Agissez donc « toujours simplement, sans déguisement ni arti-
« fice, 6 mes frères , toujours en la vue de Dieu , U soit dans les affaires , soit dans les exercices de « piété. Faire paraître les choses bonnes au dehors « et être tout autre au dedans, n’est-ce pas imiter « les Pharisiens hypocrites et le démon même qui « sai t se transformer au besoin en ange de lumière?» 11 recommandait aussi beaucoup la douceur, par laquelle on attire saintement les âmes à l’amour de Dieu, et précautionnait les siens contre le zèle violent et précipité qui n’agit que par passion. « Il n’y a point, disait-il, d’hommes plus constans « et plus fermes dans le bien, que ceux qui sont « doux et débonnaires ; et , au contraire , ceux « qui se laissent emporter à la colère et aux pas- « sions de l’appétit irascible , sont ordinairement « fort inconstans , parce qu’ils n’agissent que par « boutades et par emportemens. Ils sont semblaa blés en cela aux torrens , qui n’ont de la force « que dans leurs débordemens impétueux, et qui « tarissent aussitôt qu'ils sont écoulés ; au lieu « que les rivières, qui représentent les personnes a débonnaires , ont un cours tranquille et sans « bruit, et ne tarissent jamais. »
11 y a dans le cœur de l’homme quelque chose qui répugne à ployer sous l’autorité, à moins que l’autorité ne sache être à la fois très juste, très douce et très forte. Vincent-de-Paul , qui était ferme de son naturel et chez qui la douceur n’était qu’une vertu acquise (i), la laissait cependant
(l) N 11 itiitd’un umi^érameot bilieux, et par couse'quent sujet k
prédominer sur la force, parce qu’elle a plus d’empire, disait-il, sur les volontés. Aussi traitait-il tous ceux qui dépendaient de lui avec une bonté de père et une politesse d’homme bien élevé, ce qui ne les rendait que plus souples à obéir, a 11 se servait toujours, a écrit un des siens, de paroles fort obligeantes, n’employant jamais le mot de commandement ni d’autres semblables qui fissent sentir et peser son autorité; mais usant des mots les plus aimables et des formes les plus polies; ses paroles , pleines d’une onction évangélique, étaient si douces et néanmoins si efficaces qu’il faisait faire tout ce qu’il voulait sans aucune contrainte, i
Comme il se trouvait bien de cette sage con-
la colère ; tic sorte que s’il ne se fût fait violence , U n’eût jamais pu parvenir à celte excellente douceur qui l’a rendu si aimable au prochain. Il a lui-nitme avoué à quelques personnes de confiance, que du temps où il était encore chez madame la générale des Galères , il paraissait un peu scc dans la conversation; ce qui procédait de l’inclilialion qu’il avait au silence et à la retraite : de quoi cette vertueuse dame était quelquefois en peine, craignant qu’on ne lui eût donné sujet de méconicntenient en sa maison. Mais comme il eut depuis reconnu qu’il était appelé à vivre en communauté et que dans cet état il aurait affaire à des personnes de différentes complexions :«Je m’adres- « sai à Dieu, dit-il, et le priai instamment de me changer cette humeur a sèche et rebutante , et de me donner un esprit doux et bénin; et par « la grâce de Notre-Seigneur, avec quelque attention que j’ai faite à « réprimer les bouillons de la nature, j’ai un peu perdu de mon hu- « meur noire.» Ce fut donc en priant et en travaillant, avec le secours de la grâce divine, qu’il se changea et qu’il acquit celle grande douceur et cordialité qu’il n’avait pas naturclleraent. » (Abelly, I. Il, ch. xiv, p. 29 et suiv. )
duite , il la recommandait aux supérieurs placés sous ses ordres : t Donnez-vous à Dieu, dit-il i* à un d’entre eux, pour traiter chacun avec « douceur et respect, pour user toujours de n prières et de paroles aimables, et jamais de « mots rudes ou impérieux, rien n’étant si capa- « ble de gagner les cœurs que cette manière « d’agir humble et suave , ni par conséquent de « vous faire parvenir à vos fins, qui sont que « Dieu soit servi et les âmes sanctifiées. »
Il prévenait pour l’ordinaire ceux qui l’abor^ daient par des paroles non seulement bonnes, mais honorables , qui témoignaient l’estime qu’il faisait d’eux ; cependant il ne descendait jamais avec aucun jusqu’à la flatterie. « Soyons affables , « disait-il, mais jamais flatteurs; car il n’y a rien « de si indigne d’un cœur chrétien que la flat- « terie , et un homme véritablement vertueux a « ce vice en horreur. »
11 ne louait jamais ses missionnaires en leur présence , à moins que ce ne fût pour les encourager au bien, encore ne louait-il pas précisément les personnes, i Je bénis Dieu, disait-il, de la t fidélité qu’il vous a inspirée en cette occasion, i de la bonne œuvre qu’il a faite par votre moyen, • du succès qu’il a donné à vos prédications, de « la sage conduite qu’il vous a dictée , etc. »
Mais s’il ne vantait point en face les prêtres de sa congrégation , il avait soin de leur rendre justice chaque fois qu’ils n’étaient pas là , et de les
honorer même à ses dépens , quand roccasion s’en présentait. « Ils valent mieux que moi , disait- « il ; ils s’avancent de plus ën plus dans la route de « la perfection, tandis que je me charge tous les « jours de nouvelles iniquités. » Il aimait à faire rejaillir sur eux Téclat de ses bonnes œuvres et à leur en renvoyer le mérite. Lorsqu’on lui parlait des fruits de son institut, il disait vivement : t Çe n’est « pas moi , c’est Dieu qui a tout fait par ces bons « prêtres, dont je suis Findigne supérieur. » Jamais il ne parlait qu’au pluriel des choses qu’il se proposait de faire à Saint-Lazare, afin d’envelopper dans l’expression de sa volonté propre la volonté toujours consultée des membres de sa congrégation. Il n’entreprenait rien, en effet, qui les concernât sans les avoir réunis en conseil ; il pesait leurs avis, et son humilité le portait même quelquefois à les préférer aux siens, bien que les siens fussent les meilleurs. Comme on lui en faisait un jour l’observation : « A Dieu ne plaise , « dit-il , que je fasse prévaloir mes chétives pen- « sées sur celles des autres ; je suis bien aise que a Dieu fasse ses affaires sans moi. » •
Il consultait les frères qui travaillaient aux champs et jusqu’à ceux qui se mêlaient de la cuisine lorsqu’il s’agissait de choses de leur compétence; il disait que cela aidait beaucoup un supérieur à se déterminer en connaissance de cause et que Dieu bénissait davantage les résolutions prises en commun. Une fois que la chose
était ainçi réglée, tout était dit, et il n*y avait plus à y revenir.
En général , il n’aimait pas à faire de l’autorité.
« Il n’est pas bon , disait-il , qu’un supérieur f veuille que tout ploie sous lui , que rien ne lui € résiste, qu’on lui obéisse sans répliquer et pour € ainsi dire qu’on l’adore ; ce n’est pas imiter Notre- € Seigneur, qui supportait la rusticité, la jalousie , € le peu de foi et les autres défauts de ceux qu’il € avait choisis pour apôtres et qui disait qu’il n’é- € tait pas venu pour être servi, mais pour servir. »
€ N’ayez point, écrivait-il à un supérieur, la pas- € sion de faire le maître. Je ne suis pas de l’avis € d’une personne qui disait ces jours passés que € pour maintenir son autorité , il fallait faire voir € qu’on était supérieur. Notre-Seigneur n’a point c parlé ainsi : sa parole et ses exemples nous en- € soignent tout le contraire. Vivez cordialement € et simplement entre vous, de sorte qu’en vous f voyant ensemble on ne puisse juger lequel est € le supérieur. »
S’il ne voulait pas que les supérieurs s’élevassent d’orgueil sur le clergé auquel ils commandaient , il ne souffrait pas qu’on les dépréciât devant lui, et qu’on prît texte de leurs imperfections pour le faire valoir. Un prêtre de sa congrégation lui disant un jour que le supérieur de la maison où il demeurait n’avait pas assez de savoirvivre pour ce lieu-là: « Et moi, répondit froidement € le supérieur-général , comment suis-je fait ? f
Riert ne lui déplaisait comme de voir qu’on établît entre lui et ses prêtres une ligne de démarcation qui rappelât sa dignité. S'étant aperçu un jour qu’on s’arrêtait un peu quand on le rencontrait et qu’on s’inclinait devant lui , il s’en plaignit comme d’une coutume qui lui était toutà-fait déplaisante , et défendit qu’on lui rendit à l’avenir ce témoignage d’honneur, quoique ce fût une chose toute de bienséance et des plus convenables. Quelqu’un lui ayant représenté que cela se faisait ainsi dans la plupart des communautés, € Je le sais bien, dit-il, et il faut respecter € les raisons quelles ont de le faire'; mais j’en ai € de plus fortes pour ne point souffrir qu’on en € use ainsi envers moi qui ne dois pas être com- € paré au moindre des hommes, puisque j’en t suis le pire. »
Jamais il ne se permettait d’assigner arbitrairement un poste éloigné ou périlleux à ses prêtres ; il les pressentait à cet égard avant de rien déterminer, et quelquefois d’une manière bonne et enjouée, qui tenait plus du père que du supérieur. Voulant envoyer un jour un de ses missionnaires à Rome , où l’on commençait à évangéliser les patres des campagnes , il lui dit gaiement : (( Seriez-vous homme à entreprendre un grand voyage pour le service de Dieu, monsieur? — Certainement , répondit le prêtre. — Même hors du royaume? reprit saint Vincent-de-Paul en étudiant la physionomie de celui auquel H
adressait cette question. — Même hors du royaume, répondit le missionnaire avec un sourire tranquille. — Mais s’il fallait passer la mer? — 11 m’importe peu de voyager par mer ou par terre. — Mais c'est qu’il y a douze cents... quarts de lieues, ajouta le supérieur-général en riant. »
Le missionnaire ne paraissant pas effrayé de la longueur de la route qu’il avait à faire : a Élevez votre esprit à Dieu, monsieur, ajouta gravement saint Vincent-de-Paul ; priez d’abord, réfléchissez ensuite; vous viendrez me dire demain si je puis tout disposer pour votre voyage en Italie. »
Saint Vincent prenait un soin tout particulier des prêtres qu’il envoyait en mission; il veillait avec une attention minutieuse à ce que rien ne leur manquât ; il les embrassait avant leur départ, et, à leur retour, il les accueillait avec des démonstrations extraordinaires de joie. « Si l’on «» doit un triomphe aux chefs de guerre qui ont « défait les ennemis de leur prince, disait-il, que <f ne doit-on pas à ceux qui viennent de combattre « Satan et ses mauvais anges, à ceux qui ont con- « fondu les ennemis de Dieu? »
Au signal que l’on donnait de leur arrivée , des officiers , particulièrement chargés de leur réception, devaient tout quitter pour accourir à leur rencontre et pourvoir à tous leurs besoins.
Si saint Vincent veillait avec sollicitude sur ceux qui étaient en bonne santé, il s’appliquait
encore avec bien plus de soin au soulagement de ceux qui étaient malades. Il les visitait souvent pour s’informer des choses dont ils pouvaient avoir besoin , faisait venir des médecins et tâchait d’adoucir leurs souffrances par la compassion qu’il leur témoignait. Quand ils étaient convalescens, il les réjouissait par le récit de quelque histoire agréable, dont il faisait toujours ressortir quelque instruction. Il recommandait aux infirmiers d’en avoir grand soin , et aux supérieurs des autres maisons de n’épargner ni peine, ni dépense pour les soulager. « Il vaudrait mieux, « leur écrivait-il, vendre vos vases sacrés, que de « les laisser manquer du nécessaire, t Non seulement il ne renvoyait jamais aucun de ceux qui appartenaient à sa congrégation pour quelque infirmité que ce fût, mais il ne voulait pas même permettre que personne s’en retirât sous ce prétexte. tJNe craignez point, disait-il un jour « à cet égard à un de ses prêtres , d’être en « aucune façon à charge à la congrégalion de « Saint-Lazare à cause de vos infirmités, et « croyez que vous ne le serez jamais pour ce su- K jet; car, par la grâce de Dieu, elle ne se trouve •c point chargée des infirmes , au contraire , ce a lui est une bénédiction d’en avoir. » Tels étaient les sentimens et la pratique de saint Vincentde-Paul sur ce point, et cet esprit de charité pour les infirmes s est toujours conservé depuis dans sa congrégation.
L'afïection de saint Vincent-de-Paul pour les prêtres de sa congrégation , se manifestait donc , non seulement par une sollicitude paternelle et une estime prouvée par des faits , mais encore par de salutaires instructions , des exhortations ferventes, et, lorsqu’il le fallait , par de charitables avertissemens.
Dans cette dernière partie de ses devoirs de supérieur, la plus désagréable et la plus difficile de toutes , il se conduisait avec une si admirable prudence, qu’en sarclant la mauvaise herbe qu’il apercevait dans le cœur, il l’attirait d’une main si légère et si douce , que la racine suivait la tige , et qu’il ne restait pas , l’opération terminée , le moindre filament qui pût ressusciter le mal.
Il avait beaucoup médité sur ce point important, et il envisageait cette grande question de la correction particulière à un point de vue éminemment sage. « Le bon exemple doit la précéder. Cl disait-il ; car de quel front un coupable oserait-il « en reprendre un autre? ce serait le cas de lui « appliquer le proverbe : médecin , guéris-toi toi- « même ! La patience la doit différer, parce que K ce remède , comme le plus fort , doit être, pour K l’ordinaire, appliqué le dernier de tous, et quand « les autres ne servent de rien. La charité en doit a faire l’application, de peur qu’en voulant guérir « une plaie l’on n’en fasse de nouvelles. L’humilité « la doit accompagner, afin que, s’accusant le preinier, on ôte une partie de la honte à celui dont
c on découvre les infirmités. INlais il est surtout H nécessaire qu elle soit imprégnée de douceur^ a pour tempérer Famertume de ce remède » dont n la nature a tant d’horreur, et porter sa vertu just qu aui^ plus secrètes parties de Tâme , où est la ^ racine du mal. »
Dans les mains d’un supérieur enflé de son mérite et dédaigneux des autres , la correction est larme de la guêpe irritée : elle reste daàs la plaie > et quelquefois elle peut l’envenimer jusqu’à faire mourir. Voici les règles que saint Vincent-de-Paul s’était prescrites à cet égard ^ et les précautions qu’il mettait en usage. Pour l’ordi- Qaire, il ne reprenait pas sur-le-champ, de crainte que, sous l’empire d’émotions récentes, il ne se mêlât à son insu quelque chose d’humain dans (m avis qui devait procéder de la charité seule. U considérait devant Dieu les dispositions du coupable et les moyens de lui rendre la correction salutaire^ Dans cet esprit, s’étant vu une fois obligé de reprendre sévèrement une personne qui comptait les fautes pour peu et l^s réprimandes pour beaucoup , il fit trois jours de suite son oraison sur ce sujet, et pria Dieu de lui donner les lumières dont il avait besoin pour se conduire sagement avec un homme si difficile ^ manier.
Lorsqu’il entrait en matière , il témoignait d’al^ord l’estime qu’il faisait de ceux qu’il voulait invertir, et les louait même des bonnes qualités
qu’il reconnaissait en eux. Quelquefois il les ex* disait en rejetant leur faute sur ce premier mou vement qui semble du domaine de l’instinct, et qu’il est difficile de maîtriser. Souvent il dissimulait les fautes et faisait comme une personne qui les entrevoit seulement. Le supérieur d’une de ses maisons de province n’exécutant pas un ordre qu’il lui avait réitéré plusieurs fois , il lui écrivit : « Il me semble , monsieur, que je n vois dans votre retardement l’ombre de la « désobéissance. »
Il y a des gens qui éprouvent une joie féroce à dire quelque chose de blessant à leurs inférieurs* et qui se croient plus hauts d’une coudée quand ils ont courbé la tête des autres jusqu’à la poussière. Saint Vincent n’avait garde d’en user ainsi; un avertissement pénible à entendre , n’était jamais pour lui une chose agréable à dire , loin dô là. « Je me déchire les entrailles, écrivait-il à l’un U des siens, lorsque je vous dis la moindre chose « qui puisse vous affliger. »
Les lettres où ce grand serviteur de Dieu donnait les plus sérieux avis à ses missionnaires , finis-^ saient ordinairement par quelques traits capables de les consoler et de leur relever le courage. 11 disait que Dieu n’avait permis leurs fautes que pour leur donner de l’humilité, et pour les faire redou* hier d’ardeur dans le grand ouvrage de leur salut et de celui des autres. Il allait jusqu’à leur faire des excuses de la rudesse de ses expressions , et puis
il se mettait de moitié dans la réprimande, t Nous « avons besoin, vous et moi, disait-il, de nous « exercer à telle vertu. » Enfin, comme il savait que c’est une lutte à mort contre l’orgueil qu une réprimande , il attaquait ce vice avec tant d’adresse qu’on le sentait mourir sans Favoir vu blesser. C’est ce qui faisait dire plaisamment à un Laza^ riste qui avait été employé dans les missions du Levant : t Que M. Vincent ressemblait au Grand- Seigneur et qu’il étranglait l’amour-propre avec des cordons de soie. »
Cela touche le cœur de voir combien ce grand serviteur de Dieu protégeait les faibles contre les forts , et quelles précautions il prenait pour empêcher qu’un supérieur ne fut un juge inique dans sa propre cause. Lorsque les directeurs qu’il mettait à la tête de ses principaux établissemens , se plaignaient de leurs inférieurs pour des faits personnels, il leur répondait : t que les supériorités avaient leurs épines comme les autres conditions, et que les supérieurs qui veulent faire leur devoir ont nécessairement beaucoup à souffrir ; c’est au plus fort, ajoutait-il, à se montrer généreux et à supporter avec patience les écarts du faible. »
S’il fallait nécessairement punir, il défendait que ce fût sur-le-champ, et il exigeait que les réprimandes les mieux méritées fussent empreintes d’un esprit de douceur et de charité. 11 voulait qu’on raisonnât avec le coupable, qu’on lui fît sentir les inconvéniens qui résulteraient de sa
conduite , et qu’il pût reconnaître que le supérieur ne l’avertissait ni par intérêt , ni par humeur, mais pour son bien propre et celui de la communauté.
Les talens de premier ordre qui brillaient dans l’administration spirituelle de saint Vincent, le faisaient consulter par une bonne partie des prélats de France dans les affaires épineuses qui surgissaient entre eux et leur clergé. Louis Abelly, celui-là même qui a écrit le premier la vie du saint, étant official à Bayonne, le consulta de la part de M. Fouquet, qui pour lors en était évêque, sur la conduite qu’on devait tenir avec quelques religieux dont la vie n’était rien moins qu’édifiante , et qui joignaient, dit Ansart, à une foule d’autres défauts , le crime plus énorme que rare de propriété. On croyait les réduire mieux en leur défendant la quête , et en ajoutant à cette peine celle de l’excommunication en cas de contumace. Cependant, avant de prendre ce moyen extrême , l’évêque et M. Abelly crurent qu’ils ne feraient pas mal de savoir ce qu’en penserait saint Vincent-de-Paul ; et le saint, après avoir humblement protesté de son insuffisance à résoudre une difficulté pareille, conseilla, comme d’habitude, les voies de la pa^ tience, de la miséricorde et de la douceur, persuadé qu’il était que les punitions éclatantes et avilissantes qui notent mal un ecclésiastique pour toute sa vie , déconsidèrent le corps sans corriger le membre.
U Mon avis est , continue-t-il , qu’en général il « faut traiter les religieux déréglés, comme Jë- « sus-Christ a traité les pécheurs de son temps. « Un évêque et un prêtre, obligés, comme tels, « d’étre plus parfaits qu’un religieux considéré « purement comme religieux, doivent, pendant « un temps , n’agir que par la voie du bon exem- « pie, et se souvenir que le Fils de Dieu n’en « suivit pas d’autre pendant trente ans. Il faut m après cela parler d’abord avec charité et dou- •c ceur, ensuite avec force et fermeté , sans cepen- « dant user encore ni d’interdit, ni de suspense, « ni d’excommunication, censures terribles que « le Sauveur du monde n’employa jamais. Je crois « bien que ce que je dis vous surprendra un peu.
« Mais que voulez-vous? ce sentiment est en moi « l effet de celui que j’ai touchant les vérités que « Notre-Seigneur nous a enseignées de paroles a et d’exemples. J'ai toujours remarqué que ce qui $ se fait selon cette règle réussit parfaitement.
« C’est en la suivant que le bienheiu’eux évéque n de Genève, et, à son exemple, feu M. de Com- « minges, se sont sanctifiés, et ont été la cause de « la sanctification de tant de milliers d’àmes. Vous « direz, sans doute, qu’on méprisera un prélat m qui en agira de la sorte. Cela sera vrai pour un a temps , et cela est même nécessaire , afin que « nous honorions la vie du Fils de Dieu en tous « ses états par nos personnes, comme nous l’ho- « norons par la condition de notre misère. Mais
DE SAINT VINCENT-DE-PAUL. iJOS
H il est vrai aussi qu’après avoir souffert quelqe H temps , et autant qu’il plaît à Notre-Seigneur, fc il nous fait plus faire de bien en trois ans, que « nous n’en ferions en trente. Certes , monsieur, ft je ne pense pas qu’on puisse réussir autrement. « On fera de beaux règlemens , on usera de cen- « sures , on retranchera tous les pouvoirs ; mai» « corrigera-t-on? 11 n’y a guère d’apparence. Ces f moyens n’étendront , ni ne conserveront l’em- « pire de Jésus-Christ dans les cœurs. Dieu a aü- « trefois armé le ciel et la terre contre l’homme, H est-ce par là qu’il l’a converti ? Hé 1 n’a-t-il pa$ « fallu enfin qu’il se soit abaissé et humilié devant « lui, pour lui faire agréer son joug? Ce qu’ün « Dieu n’a pas fait avec sa toute-puissance , comfc ment un prélat le fera-t-il avec la sienne? Seloft U ce principe , je crois que M. de Bayonne a rai- « son de ne pas fulminer l’excommunicatioil ü contre ces religieux propriétaires, ni mémé U d’empècher sitôt ceux qu’il a examinés et ap- R prouvés une fois de prêcher les Avents et les
« Carêmes dans les paroisses de la campagne ;
« si quelqu’un abuse du ministère , votre sagé R conduite y saura bien remédier. »
Chargé de surveiller un troupeau d’élite , nul ne prenait plus de peine que saint Vincent pour éviter que ses missionnaires ne se fourvoyassent dans la foi; il se méfiait étrangement dès nouveautés spéculatives ou pratiques , et se tenait soigneusement dans les routes battues, surtout
en fait de religion. 11 disait à ce sujet « que Tesprit humain est prompt et remuant; que les esprits les plus vifs et les plus éclairés ne sont pas toujours les meilleurs, s’ils ne sont pas bien retenus; et que ceux-là marchent sûrement qui ne s’écartent pas du chemin par où le gros des sages a passé. »
Dès que le livre de Jansénius , intitulé Augus^ tinus y fut mis en lumière et que la nouveauté de ses opinions eut commencé d’exciter une controverse animée parmi les docteurs , le saint se souvenant de l’avertissement de l’Apôtre de ne pas croire à toutes sortes d’esprits, mais d’éprouver s’ils sont de Dieu, se tint sur ses gardes pour ne se laisser surprendre, ni lui ni les siens, à cette nouveauté. Ce qui rendait sa position plus difficile, c’est qu’il connaissait très familièrement plusieurs des premiers auteurs de la secte nouvelle et qu’ils cherchaient à l’attirer à eux par toute sorte de moyens ; l’un d’eux ayant plusieurs fois déployé vainement toutes les ressources de l’argumentation la plus subtile pour lui inculquer ses erreurs, s’emporta de colère, et lui dit du ton insolent d’un homme qui perd tout espoir de tromper : « Vous n’êies qu’un véritable ignorant en matière de foi , et je m’étonne qu’une congrégation comme la vôtre puisse vous souffrir pour supérieur-général. — Je m’en étonne plus que vous, monsieur, répondit tranquillement le saint, parce que je suis plus ignorant que vous ne pensez. »
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En attendant , il veilla avec un soin particulier à ce que ceux de sa congrégation fussent exempts de ces erreurs, et il en renvoya quelques uns qui paraissaient disposés à y adhérer afin de maintenir les autres dans Fobéissance. Le zèle qu il déploya pour la défense de la doctrine orthodoxe et les sages conseils qu'il donna à cet égard à beaucoup de prélats de sa connaissance pour empêcher quils ne fussent surpris dans les filets déliés de Terreur, lui ont valu la haine des jansénistes » qui ne l’appellent encore , en dépit de sa canonisation, que monsieur Vincent.
Si les jansénistes ne l’aimaient pas , les protestans, qui regardaient ses missionnaires comme des antagonistes infatigables , l’aimaient bien moins encore et se tenaient sans cesse aux aguets pour lui donner, à lui et aux siens, des marques d’animosité, t II arriva, dit Abelly, qu’un miséraa ble intrigant , qui avait spéculé sur son abjurà- « tion du protestantisme pour exploiter la charité « des catholiques , fut adressé à M. Vincent par la « supérieure d’un monastère de religieuses qui le a lui recommanda comme un sujet de bonne espé- « rance. M. Vincent Tayant fait recevoir dans sa « maison pour la retraite spirituelle de huit jours, 4c il se glissa dans quelques chambres , où il prit <( un manteau long et une soutane dont il se revé- « tit. Il s’en alla ensuite au faubourg Saint-Germain « trouver le ministre Drelincourt, et lui dit quil « était de la Mission et qu’il venait se jeter entre
« ses bras pour faire profession de sa religion. Ce « ministre le voyant avec un habit ecclésiastique , le mena de rue en rue, pour montrer qu’il avait fait une grande conquête en attirant un misn sionnaire. Il le conduisit dans les principales ft maisons des huguenots, tant pour leor faire t( voir le fruit de son ministère , que pour confirtt mer ce jeune homme dans sa résolution par leurs » caresses et par leurs bienfaits. Comme ils se « promenaient ainsi, le sieur des Isles , qui ti*afc vaille avec grand zèle aux controverses, les « ayant rencontrés , se douta de quelque chose et tt les suivit jusqu’à la première maison , où étant ^ entré avec eux , il laissa monter le ministre et « demeura en bas avec ce jeune homme, duquel « il s’informa quelle affaire il avait avec M. le mi- « nistre. Ce fantôme de missionnaire croyant par- K 1er à un huguenot, lui dit sa sortie de Saint- « Lazare et le dessein qu’il avait. Sur cela, le sieur « des Isles étant sorti , fit si bien avec M. le curé de Saint-Sulpice qu’on se saisit de ce scandatt leux qui profanait ainsi l’habit et le nom de misw sionnaire, et l’ayant fait mener dans les prisons K du Châtelet, il en avertit aussitôt M. Vincent.
M Plusieurs personnes le pressèrent de solliciter « les juges, pour punir ce jeune homme dularcin 1 qu’il avait commis et du scandale qu’il avait <« donné ; de quoi ce charitable prêtre les ayant « remerciés , il les assura qu’il ferait ce qu’il fau- « drait. Eq effet il envoya vers les juges, non pas
ft toutefois pour demander justice, mais plutôt « miséricorde pour ce pauvre criminel; et lui- « même prit la peine d aller voir M. le lieutenant- « criminel et M. le procureur du roi, pour les « informer de la part de sa congrégation qu’elle « ne prétendait rien contre ce jeune homme; « qu elle lui pardonnait le tort et la confusion « qu elle en avait reçus ; et quant à lui , qu’il les « suppliait très humblement d’ordonner qu’il fût « mis en liberté. Ces messieurs furent merveil- « leusement édifiés de sa demande , et accor- « dèrent enfin à ses charitables sollicitations la « liberté de ce prisonnier. »