‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 46 sur 50 · CHAPITRE XLllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLllI

Adtnioislratioa temporelle de ViDcent-de-Paul h Saint-Lazarc.

« Il ne suffit pas, écrivait un jour saint Vincent au nouveau directeur d’une de ses maisons de province, il ne suffit pas au supérieur de pourvoir aux choses spirituelles; car, comme ceux qu’il conduit sont composés de corps et d’àmes, il faut qu’il pourvoie aux besoins de l’un et de l’autre , et cela à l’exemple de Dieu , lequel, outre ses di* vines opérations ad intra , a créé le monde ad ex* tra^ et s’occupe continuellement à le conserver avec toutes ses dépendances , produisant chaque année de nouvelles moissons sur la terre et de nouveaux fruits sur les arbres. Les soins de son adorable Providence s’étendent jusqu’au plus petit vermisseau j ceux d’un supérieur qui représente en quelque *ibrte l’étendue de la puissance de

Dieu, doivent embrasser également les moindres choses temporelles qu il ne doit jamais regarder comme au-dessous de lui. Si Notre Seigneur ordonne dans rÉvangile de ne se point mettre en peine du lendemain, cela se doit entendre de ne point avoir trop d’empressement ni de sollicitude pour les biens de la terre, et non pas absolument de négliger les moyens de soutenir la vie et de pourvoir au vêtement , autrement il ne faudrait point semer. »

Ce soin de l’administration temporelle des biens de la communauté , saint Vincent ne se bornait pas à le prescrire aux supérieurs placés sous ses ordres; malgré la multiplicité des occupations qui lui ôtaient le repos du jour et le sommeil de la nuit, il ne négligea jamais lui-même ce devoir. Dès les premiers temps de son arrivée à Saint-Lazare, il créa des procureurs sur lesquels il se déchargeait du gros des affaires , mais qu’il suivait constam-. ment de l’œil et qui ne devaient rien entreprendre de leur chef et sans son aveu, sous peine d’être casssés sur-le-champ. Il leur recommandait de s’acquitter de leur office dans l’esprit de Notre- Seigneur, et pour cela de se regarder comme les instrumens de sa providence divine qui veilleaux besoins de toutes les créatures. Il leur répé-. tait souvent qu’ils ne devaient jamais perdre de vue que le bien qu’ils administraient n’était point à eux , mais aux pauvres et aux serviteurs de Dieu qui en devaient être nourris; et il partait de là

pour leur prêcher Tordre , le ménage , l’économie , et pour leur faire entendre qu’ils rendraient compte à Dieu de toute dépense inutile.

Comme l’économie de saint Vincent relevait de Tordre , qui est une vertu nécessaire , et non de Tavarice que l’Écriture compare au crime de l’idolâtrie, et qui n’est, en effet, que Tadoration de Tor, il n’entendait pas qu’on fût dur envers les débiteurs et qu’on achevât de rompre le roseau brisé. Lorsque les fermiers de Saint-Lazare étaient réellement hors d’état de payer leurs termes, non seulement il voulait qu’on leur donnât du temps , mais souvent il ajoutait de nouvelles avances pour aider ces pauvres gens à rétablir leurs affaires compromises ou dérangées. Il exhortait ses procureurs à fuir les procès, à épuiser, avant d’en venir à ce moyen extrême , toutes les voies de conciliation, et même il eût prescrit que Ton ne plaidât point du tout,, si de sa vans docteurs ne l’avaient assuré que , lorsqu’il avait bon droit, il le devait en conscience dans le légitime intérêt de sa congrégation.

Les supérieurs de quelques unes de ses maisons établies en province , ne pouvant rien tirer de leurs fermiers par les voies ordinaires de la justice locale , le prièrent à plusieurs reprises d’a* gréer qu’ils se servissent de quelques moyens licites pour faire évoquer leurs affaires à Paris, afin d’intimider ces chicaneurs qui abusaient étrangement de la patience des missionnaires; mais

rhomme de Dieu les détournait ordinairement de cette pensée en leur disant de faire comme ils pourraient sur les lieux , pour ne point engager leurs parties adverses à des frais extraordinaires. 11 souffrait même avec peine que la maison de Saint^Lazare , qui avait ses causes commises aux requêtes du palais , y fit assigner ceux qui étaient éloignés, surtout s'ils n’étaient pas bien riches, à eause que cela leur coûtait trop de venir plaider à Paris.

Cet homme qui refusait d’user de son droit parce qu’il redoutait la misère pour le prochain, était lui-méme , dans l’intérieur de Saint-Lazare, T amateur désespéré de la pauvreté y comme on l’a dit de saint François d’Assise , et il faisait régner dans cette maison la plus sévère économie. Non seulement il évitait avec soin toute dépense superflue , mais il n’en faisait même de nécessaires que le moins possible. S’il avait besoin de se cbauflfer l’hiver, il ménageait le bois au profit des pauvres; s’il faisait faire des ornemens pour son église, il voulait, qu’à la réserve de ceux des fêtes solennelles, ils ne fussent que de camelot. Ses religieux portaient leurs habits aussi long-temps qu’ils pouvaient décemment les mettre, et les siens étaient les plus usés , les plus rapiécés et néanmoins les plus propres de tous. Si aùx vieux meubles qui rie pouvaient plus servir, on en substituait d’autres d’un plus grand prix , il lés faisait ôter, c C’est , disait-il , que le bien de la maison

€ est le bien des pauvres; nous en sommes les écoc nomes, mais nous n'en sommes pas les mattrës ; c et tout ce qui n est pas nécessaire sera la matière € d’un grand compte. >

L’avare le plus déterminé n’eùt rien trouvé à retrancher à sa table\ même à l’époque la plus avancée de sa vie ; et , quelque sobre qu’il fût dans l’usage des alimens, il se les reprochait encore , parce qu’il ne voyait en lui que ce serviteur inutile qui n’a pas droit à sa nourriture : de là cette expression qui lui était familière et qui lui convenait si peu : c Ah ! misérable , tu n’as pas c gagné le pain que tu manges ! >

A l’égard de son logement, il était le plus pauvre qu’on puisse imaginer. Une chambre sans cheminée, un lit sans rideaux, une paillasse sans matelas, une table sans tapis, des murailles sans tapisserie, deux chaises en paille, une seule image de papier, un crucifix de bois ; voilà tout l’ameublement du seigneur temporel de Saint-Lazare , du supérieur-général de la congrégation de la Mission. « J’avoue, dit dans sa déposition M. Chomel, premier médecin du roi, que je fus tout étourdi quand je vis un homme d’un tel mérite et d’une si grande réputation, logé si misérablement, et n’ayant pour tout meuble que ce dont il ne pouvait absolument se passer. »

Il arrivait quelquefois que la communauté se trouvait dans un dénuement complet de toutes dioses; mais Vincent-de-Paul, loin de s’en alarmer,

en bénissait Dieu avec une chaleur qui relevait le courage des siens.

» Ob î que nous sommes heureux, leur disait-il € un jour, qu’il plaise à Notre-Seigneur de nous t donner l’occasion d’honorer sa sainte pauvreté € par notre indigence! Cet état nous met dans une € heureuse nécessité de dépendre continuelle- € ment de la divine Providence; il nous oblige à € recourir souvent à sa bonté , il nous fait comf patir aux pauvres, et nous porte à pratiquer « plusieurs actes de patience, d'humilité, de i mortification et de soumission au bon plaisir de € Dieu. Après tout, nous avons embrassé cet état, € et il n’est pas raisonnable que nous en ayons les € avantages en cette vie et en l’autre , si nous € n’en voulons sentir les incommodités et les € peines. »

Ces considérations qui avaient un grand poids sur les zélés missionnaires, manquaient quelquefois leur effet sur le procureur qui ne savait souvent où prendre pour faire face aux dépenses de la maison. Il entra un jour dans la cellule de Vincent -de -Paul avec un visage aussi sombre qu’une nuit d’hiver, et une intention de reproche dans les yeux. Monsieur, lui dit-il laconiquement, je n’ai plus le sou 1 — Oh! la bonne nouvelle! s’écria le saint, que Dieu soit béni, c’est maintenant que nous pourrons faire paraître si nous nous fions à la Providence ! Et comme le procureur n’avait pas l’air de comprendre parfaitement la

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bénédiction de cette indigence volontaire , il lui demanda avec une grande douceur :

a Que faites-vous, monsieur, quand vous manquez ainsi de ce qui est nécessaire pour la communauté? Avez-vous recours à Dieu ? — Oui, quelquefois , répondit le procureur. — Hé bien , lui répliqua-t-il , voilà ce que fait la pauvreté , elle nous fait penser à Dieu et élever notre cœur vers lui ; au lieu que si nous étions accommodés , nous oublierions peut-être Dieu , et c’est pour cela que j’ai une grande joie de ce que la pauvreté volontaire et réelle est en pratique en toutes nos maisons. Il y a une grâce cachée sous cette pauvreté que nous ne connaissons pas.

— Mais , repartit le procureur , vous procurez du bien aux autres pauvres et vous laissez là les vôtres ? — Je prie Dieu , lui dit saint Vincent , qu’il vous pardonne ces paroles; je vois bien que vous les avez dites tout simplement; mais sachez que nous ne serons jamais plus riches y que lorsque nous serons semblables à Jésus- Gbrist. »

Il avait grand soin que sa communauté satisfît promptement à ce qu’elle devait , et ne pouvait souffrir que ceux à qui elle était redevable de quelque chose revinssent plusieurs fois pour le demander. Quand ces personnes s’adressaient à lui , il les priait le plus humblement du monde de ne point se donner la peine de revenir, promettant de leur envoyer ce qui leur était dû ,

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promesse à laquelle U Dé manquait jamais. Il n’attendait pas qu on apportât à Saint-Lazare les lettres de change souscrites par la communauté , il les envoyait payer à domicile, meme avant leur échéance. Et comme on lui représentait quelquefois qu’on pourrait attendre que les personnes vinssent elles-mêmes chercher leur argent , il témoignait ne pas approuver ce procédé, et soutenait qu’il n était pas juste de leur donner la peine de revenir pour une chose qui leur était légitimement due. 11 avait coutume de dire aux siens dans toutes les affaires d’argent : Ayons égard « aux intérêts d’autrui comme à nos intérêts pro- « près ; allons droit et agissons loyalement et « équitablement envers tout le monde. »

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