‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 6 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Arrivée de saint Vincent à Paris. — Le faubourg Saint-Germain au temps de Henri IV. — Marguerite de Valois. — Nouvelle tribulation.

En quittant la belle Italie , ses campagnes festonnées de pampres , ses villes de marbre , son brillant soleil , pour se rapprocher du nord de la France, Vincent-de-Paul, cet enfant du midi, dut trouver le ciel bien terne , l’air bien froid et l’aspect des choses bien sombre. Paris n’était pas alors, comme au temps où nous sommes, une ville élégante et molle, régnant par le luxe, par les arts et parles plaisirs sur le monde civilisé: c’était une forteresse des temps féodaux , serrée entre ses étroites murailles comme un baron du douzième siècle dans son armure , et s’y trouvant de jour en jour plus mal à l’aise. Les tours carrées de Notre- Dame , entourées d’une forêt de clochers gothiques du travail le plus délicat, racontaient au

siècle de rhérésie les merveilles exécutées par la foi des ancêtres ; et les ailes des moulins à vent, qui tournaient encore au haut de la butte Saint- Roch , semblaient les armes parlantes de cette cité inconstante et mobile qui se soulève pour peu de chose et s’apaise sans savoir pourquoi. La Seine coulait paisible et bleue sous des chaînes tendues d’une tour à l’autre , et l’approche de l’île Saint- Louis était défendue par un fort*

Le faubourg Saint-Germain , où s’établit Vincent-de-Paul , ne différait pas moins de ce quç nous le voyons aujourd’hui. C’était un village composé de quelques rues mal percées et boueuses, dont les maisons basses et noires étaient séparées les unes des autres par des cours , des vignes, des jardins et jusqu’à des prés. La rue Taranne et la rue Saint-Dominique portaient alors l’appellation champêtre de Chemin-aujç-Vaches ; il n’était pas question encore des rues des Petits- Augustins , Jacob , des Saints-Pères, de rUjiiversite, du Bac, de Verneuil, de Beaune et de Bourbon. A leur place s’étendait une verte prairie, bordée de buissons et ombragée de saules, qu’oij appelait le Pré-aux-Clercs. Un canal large de quatorze toises, qui portait le nom de Petite-Seine ^ après avoir coupé en deux parts inégales cette vaste pelouse où naguère Henri IV avait fait camper son armée , allait remplir les fossés profonds d’une citadelle , défendue par de fortes tours, dont l’attitude, si je puis m’exprimer ainsi, était moins

agressive cpie défensive ; ce fort détaché , dont Taspect était tout paisible et tout vénérable , c’était Fantique abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Il parait que Vincent-de-Paul demeurait dans krue de Seine, qui existait dès ce temps-là. Marguerite de Valois, première femme de Henri IV, de retour à Paris après une absence de vingt-cinq ans, avait fait récemment bâtir, au bout de cette nie, un vaste hôtel, accompagné de grands jardins qui longeaient la rivière. Ses officiers, qui étaient nombreux et fort gens d’honneur, nouèrent avec Vincent-de-Paul des relations d’amitié et de bon voisinage. L’un deux , nommé M. de Fresne , homme de mérite et de piété , qui était secrétaire de Marguerite, se lia plus étroitement avec le jeune prêtre gascon, et ce fut sans doute sous les auspices de ce gentilhomme qu’il fut présenté à l’ex-reine de Navarre, qiii en fit son aumônier ordinaire.

Cette belle et spirituelle princesse, que Henri rV rendit solidaire des machinations de Catherine de Médicis, et envers laquelle H eut des torts graves, joignait au meilleur cœur une âme noble et pleine d’amour pour la France. « Vraie des- « cendante des Valois, dit Mézerai, elle ne fit « jamais don à personne , sans / excuser de donner A si peu; elle étoit le refuge des gens de lettres, « elle en avoit toujottrs qùëlques uns à sa table , « et apprit tant en leur conversation, qu’elle par- « loit et ^rivoit mieux que femme de son temps. »

Si elle eut quelques fautes à se reprocher pendant sa jeunesse délaissée, elle revint pleinement à Dieu après la saison des orages, et au moment où saint Vincent-de-Paul fut admis à sa petite cour, elle venait de fonder un couvent d’Augustins auquel elle avait assigné six arpens de terrain et six mille livres de rente perpétuelle. On ne sait si ce fut le crédit de cette princesse ou celui du duc d’Epernon, qui procura, vers le même temps , à Vincent-de-Paid l'abbaye de Saint-Léonard-du-Cliaume, où il fut nommé par le roi.

Jeté au milieu des grands de la terre par sa nouvelle position , Vincent-de-Paul ne justifia pas la fameuse maxime de Mécène , que les hauteurs inespérées donnent le vertige ; il demeura ce qu’il était : c’est-à-dire humble , prudent , charitable et disposé plus que jamais à faire du bien à tout le monde. M. de Fresne, qui lui a rendu ce témoignage, ajoute que, dès ce temps-là, il allait régulièrement visiter et servir les pauvres malades de la Charité.

Ce fut pendant ce premier séjour que Vincent* de-Paul fit à Paris ^ et dans le faubourg Saint- Germain , qu’il lui arriva l’aventure du monde la plus fâcheuse et la plus étrange. Il partageait la chambre du juge de Sore, son compatriote, et gardait le lit par suite d’une indisposition assez grave, lorsque le juge, qu'appelait un jour à Paris une affaire pressante, se leva de grand ma-'

tin pour y entrer dès l’ouverture des portes, et oublia , en sortant, de fermer à clef son armoire où il y avait quatre cents écus. Peu de temps après , un jeune élève en pharmacie , étant venu apporter quelques médicamens à Vincent-de-Paul, entra pendant son sommeil , et , ayant ouvert l’armoire pour prendre un vase, aperçut l’argent, fut tenté, et succomba à la tentation. Le juge avait à peine passé le seuil de la porte de Nesle qu’il reconnut et maudit son inadvertance ; il revint en hâte sur ses pas pour la réparer ; mais il était trop tard , son argent avait disparu.

En homme du midi qu’il était , il fit un vacarme effroyable, et cria vingt fois de suite qu’il était volé. — Comment volé, dit Vincent-de-PauI, et par qui donc? — Par vous, peut-être , s’écria le juge que la colère rendait brutal, donnez-moi mon argent; vous l’avez pris ou vous l’avez vu prendre. — Ni l’un ni l’autre, je vous assure, répondit doucement le iitâlade. Mais son violent compatriote persistant à vouloir qu’il fût complice et solidaire du méfait , il cessa de lui répondre, et se tournant vers la ruelle de son lit, il éleva son cœur à Dieu, en disant : Seigneur, vous savez la vérité!

Cette tribulation fut particulièrement amère à Vincent-de-Paul; l’esclavage chez les pirates de Tunis était une chose douce et supportable en comparaison. Du moins il n’avait alors perdu que sa liberté , et ses maîtres mêmes l’estimaient dans l’abaissement de sa fortune ; mais ici sa réputa-

inSTOIRE

tion d’honnéte homme était compromise , et on le poussait ignominieusement dans une fosse de boue où personne n eût daigné lui tendre la main. Un voleur ! jugez donc!.. Un meurtrier peut quelquefois se relever dans l’opinion du monde , qui accorde beaucoup à la violence des passions , et qui couvre , depuis des siècles , certaines espèces de meurtre, de son indulgence; mais il n’y a pas d’indulgence pour le voleur , parce que le vol provient de la bassesse d’âme , et qu’il exige du calcul et de la préméditation. On tue dans la colère ; on vole de sang-froid. La crainte est pour l’homme de violence; le mépris, pour l’homme de rapine. Or, on ne relève point du mépris.

Avec un homme aussi impétueux et aussi sensible â la perte que l’était le juge de SoYe , il n’y avait pas lieu de croire que cette aventure fût cachée comme la lampe sous le boisseau. En effet , il lui donna tout l’éclat possible. Après avoir chassé honteusement Vincent-de-Paul du logis qu’ils occupaient ensemble, il rompit ouvertement avec lui, et le décria partout comme un hypocrite et un infâme. Non content d’avoir colportéses plaintes de porte en porte, et même d’avoir obtenu de l’évéché de Paris des lettres monitoires (1) qu’il lui fit signi-

(i) Monitoires , lettre d’un official de l’ëvéque ou autre prélat ayant juridiction pour obliger, par censures ecclésiastiques, tous ceux qui avaient connaissance d’un crime ou de quelque autre fait dont on therchalt l’éclaircîsscment, de venir ii révélation. On publiait les m^onUQires dans toutes les p^roiisct.

fier, il voulut l’accuser en face devant les personnes à l’estime desquelles il tenait le plus, et un jour qu’il le savait en honorable et nombreuse compagnie chez M . de Bérulle , alors supérieur général des Oratoriens, il s’y présenta et l’accusa, devant une foule de gens d’honneur et de piété, de lui avoir volé son argent. Qu’on juge de l’état où cette accusation publique et terrible mit Vincent-de-Paul! se possédant, toutefois, il se contenta de répondre qu’il était accusé à tort , et qu’il espérait bien que Dieu le disculperait quelque jour.

Cette disculpation vint six ans après. Lejeune garçon qui avait commis le vol , ayant été arrêté à Bordeaux pour un fait de meme nature , commença à sentir des remords dans la solitude de sa prison , et celui d’avoir attiré tant d’outrages à Vincent-de-Paul , pom* un crime dont il était innocent, ne fut pas le moindre. Epouvanté de la peur des jugemens d’un Dieu au tribunal duquel il allait paraître , il demanda à parler au juge de Sore , lui avoua son larcin , et promit de lui restituer ses quatre cents écus. Si , d’un côté , le juge fut ravi de recouvrer son argent; de l’autre, il resta confondu de honte d’avoir accusé un prêtre vertueux, son ami, son compatriote, d’un crime si bas, et de l’avoir accusé faussement. Aussi prompt à la réparation qu’à l’injure , le juge écrivit la lettre du monde la plus repentante à celui qu’il avait si cruellement outragé. « Pour l’amour

/êO HISTOIAE DE SAINT VINCENT-DE-PAUL.

« de Dieu , disait-il, donnez-moi quelques paroles « de pardon , et donnez-les moi par écrit ; si vous « me refusez cette grâce, je vais me mettre en « route pour Paris, afin de me jeter à vos pieds et « de vous demander pardon la corde au cou. • Vincent-de-Paul commença par adorer Dieu qui avait fait enfin reconnaître son innocence; puis il écrivit sur-le-champ au désolé juge de Sore, qu’il lui pardonnait de bon cœur.

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