CHAPITRE VI
Travaux de saint Vincenl-de-PauI à Clichy.
Les épreuves du genre de celle où Dieu venait de soumettre son serviteur, ont d’ordinaire pour résultat le mépris du monde et le besoin impérieux de s’en éloigner: saint Vincent l’éprouva. Sans renoncer aux vrais amis qui avaient eu foi à son innocence et confiance en sa vertu , il dénoua doucement les attaches qui le liaient encore aux autres , et , quittant le faubourg Saint-Germain , il se retira auprès de M. de Bérulle , son directeur, chez les Pères de l’Oratoire. Il y resta deux ans, au bout desquels M. Bourgoing, qui était pour lors curé de Clichy, ayant fait dessein d’entrer dans l’ordre de l’Oratoire, dont il fut depuis supérieur général, lui offrit sa cure qu’il accepta, d après les conseils de M. de Bérulle , abandon-
nant sans regret , pour travailler à la vigne sainte en qualité de simple curé de campagne , son abbaye de Saint-Léonard et son aumônerie quasi royale.
Devenu curé d’une église awssi pauvre, mais moins solide que l’étable de Bethléem, puisqu’elle menaçait ruine , le premier soin de saint Vincentde-Paul dut être de la rebâtir de fond en comble. 11 exécuta heureusement cette entreprise, non pas à la vérité à ses dépens , car tout son revenu s’écoulait en aumônes , ni même aux dépens de ses paroissiens qui avaient été ruinés par la guerre ; mais à ceux de bon nombre de personnes riches et pieuses de Paris, qui s’empressèrent de lui fournir tout l’argent qu’il fallait pour réédifier l’église et meme pour l’orner convenablement.
On pense bien que ce digne pasteur ne négligeait pas le troupeau, tandis qu’il relevait, avec tant de zèle et de. diligence, les murs écroulés de la bergerie; en effet, il en était continuellement occupé. Il visitait les malades, consolait les affligés, soulageait les pauvres, réconciliait les ennemis, pacifiait les familles, enseignait les ignorans, reprenait charitablement ceux qui faisaient mal , encourageait ceux qui faisaient bien, et surtout il veillait et priait sans cesse afin d’empêcher les chacals de l’hérésie de troubler les sources de la pure doctrine , ou d’enlever des âmes dont il devait, une par une , rendre compte à Dieu. Cette dernière partie de ses devoirs n’était pas la moins
importante; car, ainsi quon le disait fort sensément alors , € Ce n’est pas le tout à un pasteur « de paître ses brebis , il doit encore les dé- « fendre contre les loups , et veiller à ce quelles « ne mangent pas imprudemment de méchante «herbe. »
Pour varier le pain de la parole sainte, Vincent-de-Paul faisait venir , de temps en temps , dans sa paroisse , quelque prédicateur de renom , pour prêcher à sa place; sachant bien quune voix étrangère captive plus l’attention du peuple que celle qu’il entend d’habitude. Un de ces orateurs sacrés, docteur de la faculté de Paris , s’applaudissait un jour d’avoir été appelé en ce tempslà à prêcher et même à confesser ce troupeau d’élite qui suivait le plus docilement du monde les conseils salutaires de son pasteur. « J’avoue « cependant , disait-il , que j’apportais la lumière « au soleil, ces bonnes gens étant soigneusement « instruits dans la foi, et vivant en général comme « des anges. »
Vincent-de-Paul avait accepté cette cure pour obéir à M. de Bérulle, qu’il regardait comme le père de soniime ; il la résigna, pour se conformer aux avis de ce sage directeur, avec autant de simplicité et de désintéressement qu’il l’avait prise. « 11 ne put être ému, dit Abelly, par là licence « du siècle, ni par l’exemple des autres, à rete- « nir aucune pension sur le bénéfice qu’il quit- « tait, et il n’avait garde de prendre laine des
€ brebis qu’il ne paissait plus, lui qui les avait « vêtues et nourries pendant qu'elles étaient obli- « gées de l'entretenir. »
En abandonnant à son successeur son troupeau bien-aimé et cet humble presbytère où il avait mené une vie si calme et si abritée , Vincent-de- Paul versa des pleurs. « Je m'éloignai triste- « ment de ma petite église de Clichy, dit-il « dans une de ses lettres, mes yeux étaient <i mouillés de larmes , et je bénis en sanglotant « ces hommes et ces femmes qui venaient vers « moi et que j’avais tant aimés; mes pauvres y « étaient aussi , et ceux-là me fendaient le cœur. « J’arrivai à Paris, avec mon petit mobilier, le « 25 janvier au soir, et je me rendis chez M. de « Bérulle. »