CHAPITRE XIX
Naissance et premiers travaux de la Congrégation de la Mission.
Le brillant hôtel de Gondi , quoique parfaitement réglé, était trop exposé au grand air du monde pour être l'élément d^un homme aussi ami du silence, de Tobscurité et de la retraite, que Tétait saint Vincent-de-Paul. Cette vie dorée n'était guère selon son goût, et quoiqu'il se fût fait, comme le prophète, un petit appartement à l'écart , d'où il entendait à peine le bruissement des grandeurs et des embarras du siècle, il aspirait à abandonner entièrement les hauts portiques des palais, pour aller frapper aux portes basses des chaumières. L'affection qu'il portait à M. de Gondi lui eût fait cependant refouler ce désir au fond de son âme et exécuter sa promesse, si ce digne seigneur eût persisté à le re«
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tenir; car une promesse, quoique faite avec répugnance , est chose sacrée. Mais lorsque Celui qui tient dans ses mains le cœur des princes et des grands comme une eau courante qu'il dirige ainsi qu'il lui plaît, eut inspiré au général de ne point garder pour lui seul une lampe ardente destinée à illuminer le monde catholique tout entier, Vincent-de-Paul salua Theure qui Féloignait de la sphère élevée où il avait conquis sa place , comme le mercenaire salue la première étoile du soir, après un jour hrûlant où il s'est livré à de durs labeurs, et il entra avec délice dans lasile religieux dont Farcbevêque de Paris lavait gratifié.
Ce fut l'an i625 qu'il se retira au collège des Bons-Enfans, afin de mieux servir Dieu , et d'exécuter la fondation du comte et de la comtesse de Gondi. M. l'abbé Portail, celui-là même qui l'avait souvent remplacé dans l'hospice des galériens, ne voulut pas se séparer de lui dans cette circonstance solennelle, et s'enferma avec lui au collège des Bons-Enfans , dans le dessein de consacrer sa vie à l'œuvre évangélique des missions.
On peut dire avec vérité que cette congrégation fut semblable au grain de sénevé de l'Évangile , dont la semence imperceptible produit un arbre où se posent les oiseaux du ciel; car elle se composa d'abord de deux prêtres et pas davantage; mais aussi quels prêtres c'était! Au
Le protestantisme qui se donnait parfois d^étranges libertés dans la chaire, où il attaquait jusqu'aux rois (i), avait influencé un peu celles de France , qui l'avait imité de loin en cela. Des prédicateurs, dont le zèle était plus vif que discret, ne se contentaient pas de tancer vertement les plus grands seigneurs du royaume en les désignant de la manière du monde la plus claire (2), mais n^épargnaient pas même, dans leurs propres églises, les pasteurs qui les y avaient appelés
(i) En Ecosse, par exemple» du haut de la chaire où prêchaient les prêtres selon l'ordre de CaWin , les taToris de Jacques VI, présens au sermon , étaient comparés à Aman , la reine à Hérodiade , et le rot lui-même , tout bon protestant qu'il était , à Achab , à Hérode et à Jéroboam. Un écrivain écossais remarque naïvement que cet excès de zèle n'était pas très agréable au monarque.
(2) Un docteur de Sorbonne, nommé M.Poncet, qui prêchait à Saint-Sulpice et à Saint-Germain-des-Prés du temps de Henri III et de Henri IV, ne craignait pas de s'attaquer aux premiers personnages de la cour. Un jour il rencontra dans la rue un des favoris les plus avides et les plus dissipateurs du roi Henri lU, le duc de Joyeuse , qu'il n'avait guère ménagé. M. Poucet , dit le dnc en enfonçant sinistrement sur ses yeux son feutre ombragé de plumes : « Je suis bien aise de vous voir, car j'ai fort ouï parler des sermons ridicules où vous faites .rire à vos dépens le menu peuple. — Monsieur, répondit froidement le prédicateur, il est heureux que je parvienne à fsiire rire des gensqne vos profusions font pleurer. » Le duc eut la tentation de le battre, mais il ne l'osa; car, s'il Feût seulement touché, le peuple dont ce hardi prédicateur était fort aimé, lui eût fait un mauvais parti à lui et à sa suite. Cette liberté de la chaire dura long-temps , malgré le blâme indirect de Vincent-de-Paul. Philippe d'Oriéans , régent dn royaume pendant la minorité de Louis XV, s'en aperçut et ne' s'en fâcha pas. M. Godeau, curé de Saint-Côme, avait fait dans un prône un ubleau dont l'application était frappante contre le régeni. Le prince à qui Ton en paria , dit sans s'émouvoir : • De quoi se mélc-t-il? je ne sui» pat de sa paroisse. •
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pattre leurs agneaux. Vincent-de-Paul, frappé dé Tinconvenance de ces indiscrètes sorties, interdit sévèrement aux siens toute allusion de cette espèce. Il voulut qu'ils témoignassent aux curés et aux ecclésiastiques des paroisses toute sorte de déférence et de soumission , et leur défendit surtout déparier jamais en chaire contre leurs défauts particuliers.
Dés ce temps 9 où toute la congrégation ne consistait qu'en trois personnes , et qu'elle était semblable à une petite source qui bouillonne invisiblement sous l'herbe qu elle rafraîchit et fait verdir sans se laisser voir, Vincent-de-Paul proposait déjà aux siens l'humilité comme la meilleure base de leur édifice religieux :
€ L'humilité , leur disait-il un jour, est la vertu M de Jésus-Christ, la vertu de sa sainte Mère, la « vertu des plus grands saints, et c'est aussi la « vertu des missionnaires. Mais quand je dis que « c'est la vertu des missionnaires, j'entends que « c'est la vertu dont ils ont le plus de besoin, et « dont ils doivent avoir un très ardent désir; car cette chétive congrégation, qui est la dernière « de toutes, ne doit être fondée que sur l'humi- « lité comme sur sa vertu propre ; autrement « nous ne ferons jamais rien qui vaille ni au de- « dans , ni au dehors ; et sans l'humilité nous ne « devons attendre aucun avancement pour nous, « ni aucun profit envers le prochain. »
« La charité, ajoutait-il, est l'âme des vertus.
a Diais c'est lliumilité qui les attire et qui les « ffirde ; il en est des compagnies humbles (f comme des yallées qui attirent à elles tout tt le suc des montagnes : dès que nous serons « vides de nous-mêmes, Dieu nous ren^lira de « lui. »
L'accroissement prodigieux d'une ii^stitution dont le début avait fait si peu de bruit dans le inonde , était un des étonnemens de saint Vinpent-de-Paul. Il se reportait souvent à l'époque où, presque seul avec M. Portail, il avait entrepris cette lourde tâche, et, oubliant la sagesse, la prudence et le talent d'organisation dont il avait Ifdt preuve, il ne voulait voir, dans un succès qui le confondait de surprise, que l'œuvre de pieu. « Nous allions, disait-il un jour à sa coin- ^ munauté devenue puissante et nombreuse, 91 nous allions tout bonnement et simplement enr « voyés par messieurs les évéques, évangéliser « les pauvres, suivant l'exemple de Notre-Seiif gneur. Voilà ce que nous faisions, et Dieu £ai* B sait de son côté ce qu'il avait prévu de toute « iéternité. Il donna quelque bénédiction à nos « travaux; ce que voyant d'autres bons ecclésia- « stiques, ils demandèrent d'être en notre comu pagnie, et se joignirent à nous, non pas tous à 9 la fois , mais en divers temps. O Sauveur ! qui « eût jamais pensé qu'une si petite assemblée fût ff venue en l'état où elle est maintenant? Si l'on ft m'eût dit cela pour lors , j'aurai$ cru qu'on se
a moquait de moi. £t néanmoins c^ëtaii par a là que Dieu voulait donner commencement à là a Congrégation. Hé bien! appellerez-vous humain, tt ce à quoi nul homme n'avait jamais pensé?
« Car ni moi , ni le pauvre M. Portail n'y pen- « siens pas; hélas 1 nous en étions bien éloignés. «^
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