‹ Histoire de Saint AmbroiseChapitre 101 sur 137 · AMBROISE SAUVE LES VAINCUS MORT DE THÉODOSE. — SON ORAISON FUNEBRE · texte numérisé non relu

AMBROISE SAUVE LES VAINCUS MORT DE THÉODOSE. — SON ORAISON FUNEBRE

Théodose apprend sa victoire à Ambroise. — Belle réponse de l'évêque. — Conseils de clémence et intervention d'Ambroise. — Son entrevue avec l'empereur à Aquilée. — Théodose vainqueur s'abstient pieusement des saints mystères. — Il confie ses enfants à Ambroise.

Dernières dispositions chrétiennes de Théodose. — Sa maladie, sa mort entre les bras d'Ambroise. — Grande douleur de l'évêque. — Il prononce l'éloge du prince. — Son intérêt pour la jeunesse d'Honorius et d'Arcadius. — Il célèbre la charité dans Théodose. — Il le place dans la gloire céleste. — Alaric aux obsèques de Théodosc.

Dès le soir de la glorieuse bataille d' Aquilée, Théodose se hâta d'écrire à Ambroise pour lui apprendre sa victoire , et lui demander d'offrir le sacrifice d'action de grâces. Un courrier fut dépêché à l'évêque, avec ordre de lui porter cette lettre en quelque lieu, où il le rencontrerait.

Il le trouva à Milan. « Je me suis empressé d'y rentrer, disait Ambroise, sitôt que j'ai su ma ville délivrée de la présence d'un homme que mon devoir me commandait d'éviter. L'Église de Milan m'a été confiée par Dieu : Dieu me garde de l'abandonner ! Je m'étais éloigné pour ne point communiquer avec un apostat. Lui parti , je suis rentré au

commencement du mois d'août, et depuis ce temps-là je n'ai pas quitté la ville '. »

Ambroise tressaillit en recevant la lettre du religieux vainqueur. « Celte lettre de votre piété, lui répondait -il, je suis allé aussitôt la porter à l'autel; je l'y ai déposée, j'ai môme voulu la tenir pendant le sacrifice, afin que votre foi parlât à Dieu en même temps que ma prière, et que cet écrit de votre main fût comme un hommage de votre victoire au Seigneur 2. »

Mais en félicitant l'empereur de ce succès , Ambroise en rapportait l'honneur et le remercîment à un plus grand vainqueur : « Grâces soient au Seigneur Dieu , de ce qu'il a regardé votre foi et votre piété. Il a fait éclater visiblement sa sainteté , comme dans les temps anciens ; et notre temps a vu paraître dans les combats une si manifeste assistance de son bras, que ni la hauteur des montagnes ni la force de l'ennemi n'ont été capables d'arrêter votre marche... L'hostie que j'offrirai sera agréable à Dieu, qui sait votre foi et votre religion. Au lendemain de leurs victoires, les autres empereurs dressaient des arcs de triomphe et de fastueux trophées. Combien vous agissez plus dignement en faisant présenter au Seigneur la divine victime, et en offrant l'oblation sainte par la main des prêtres 3 ! »

L'évêque de Milan avait un autre devoir, c'était d'user de son influence pour arrêter l'effusion du sang ennemi. Il disait donc au prince : « Qu'ai-je à désirer davan-

i Festinavi illico reverli... Non enim ego Ecclesiam Mediolanensem dereliqueram , Domini judicio mihi commissam, sed ejus vitabam prasentiam qui se sacrilegio miscuisset. (Epist. lxi, n. 2, p. 1010.)

2 Epistolam pietatis tuée mecum ad altare detuli, ipsam altari- imposui, ipsam gestavi manu, cum oflerrem sacrificium , etc. (Ibid., n. 5.)

3 Gratias Domino Deo nostro qui fidei pietatique respondit ! etc. {Ibid., n. 3 et 4.)

tage ? Quel vœu puis-je former? En vous tous mes souhaits se trouveront accomplis , Empereur ; car vous êtes pieux , et vous serez clément ' .

a Puisse seulement cette piété croître de plus en plus en votre âme: c'est le plus excellent des dons de Dieu. Puisse aussi votre clémence, après avoir rendu la paix aux innocents, réjouir encore l'Église par le pardon des coupables ! Pardonnez surtout à ceux dont c'est la première faute 2. »

En parlant ainsi , Ambroise se faisait l'écho des prières suppliantes qui montaient vers lui de toutes parts. A la nouvelle de la défaite d'Eugène , on avait vu à Milan tous ceux de son parti se réfugier dans les églises , embrasser les autels, et implorera genoux l'intercession del'évêque. Celui-ci envoyait lettre sur lettre à l'empereur. « Je viens d'écrire à Votre Clémence ; mais plus vous daignez me combler de bontés , plus vous m'encouragez à vous adresser mes demandes avec mes remercîments... Je vous envoie, comme porteur de cette lettre , le diacre Félix, mon cher fils , lequel me représentera auprès de vous. Il vous remettra ma requête en faveur de ceux qui se sont réfugiés dans le sein de l'Église , votre mère aimée , pour y demander leur pardon. Je n'ai pu voir leurs larmes sans en être touché profondément, et j'ai voulu vous prier en faveur de ces infortunés avant votre retour 3.

« Sans doute je vous demande une très-grande grâce ;

i Quid exoptem, quiclve desiderem ? Omnia habes; ex tuis ilaque summam votorum capessam ; pius es, Imperator, clementiam habes maximam. (Epist. lxi , n. 6.)

2 Opto, per clementiam tuam, Ecclesia Dei sicut innocentium pace gratulatur, ita etiam reorum absolutione leetetur. Ignosce maxime bis' qui non ante peccaverunt. (lbid., n. 7.)

3 Filium meum Felicem diaconum misi memoratum pro his qui ad malrem pietalis tuae Ecclesiam, petentes misericordiam, confugerunt ; quorum lacrymas sustinere non potui. (Epist. lxii, n. 3.)

mais je la demande à celui pour qui le Seigneur vient de faire des merveilles inouïes. Je l'attends de celui dont la clémence est connue, et qui nous a donné plus d'un gage de sa religion '. »

Parmi ceux qui s'étaient réfugiés dans l'église , étaient les propres fils d'Eugène et d'Arbogast; ils furent épargnés. On fit de môme grâce à tous leurs partisans. « Ce fut l'officier Jean, alors secrétaire de l'empereur, qu'on envoya vers Ambroise pour lui porter d'abord le pardon de ceux qui s'étaient réfugiés dans les églises. Puis l'éveque lui-même se rendit à Aquilée, afin de solliciter l'amnistie générale 2. »

L'entrevue de l'empereur et de l'éveque à Aquilée offrit un touchant spectacle. Ambroise le premier se jeta aux genoux du prince, le suppliant humblement de sauver les vaincus. Théodose aussitôt le relève, pardonne à tous, « puis lui-même se prosterne devant le saint pontife , et proteste que c'est à lui qu'il doit d'avoir échappé à la mort 3. » On eut là une vivante représentation des services réciproques de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle, dont l'une fait grâce sur la terre, tandis que l'autre nous obtient grâce au ciel.

Ambroise revint à Milan , où son retour ne précéda que d'une seule journée l'entrée de Théodose. L'enthousiasme public éclata sur le passage du clément empereur, moins grand par sa victoire que par l'usage modéré qu'il en faisait. C'était la première fois, dans les guerres civiles, qu'aucune proscription; qu'aucune condamnation ne souillait ou n'attristait le triomphe du vainqueur. La religion de miséricorde commençait à porter ses fruits.

1 Epist. lxii, n. 4. — Cl'r. Paulin. Vita Ambros., n. 31.

2 Paulin. Vita Ambros., n. 31.

3 ... Ipse christianus Imperator provolutus pedibus sacerdolis lestabatur meritis et orationibus ejus se esse servalum. (Ibid.)

Mais tandis que les peuples se réjouissaient d'un événement qui finissait toutes les haines, et réunissait les deux empires d'Orient et d'Occident dans la main d'un seul homme, cet homme était attristé dans le fond de son coeur. Il se rappelait les horreurs d'une bataille meurtrière, et il se reprochait le sang qu'il avait dû verser dans le combat. La conscience du chrétien protestait instinctivement contre la barbarie de cette loi de la guerre qui nous régit encore , et fait couler à l'heure qu'il est des torrents de sang. En conséquence, il s'abstint de participer, pendant quelques semaines, à la communion de l'Hostie pacifique. 11 se souvenait de .Thessalonique et d'Ambroise ' !

Cette tristesse, de l'empereur avait une autre cause. Quoiqu'il n'eût à cette époque que soixante ans, ou même cinquante, comme le veulent quelques-uns, il avait un secret pressentiment de sa fin. On disait qu'avant de se mettre en marche contre Eugène, il avait envoyé le célèbre eunuque Eutrope vers un saint solitaire de la Thébaïde , Jean de Lycopolis , et que l'anachorète , en promettant au prince une victoire certaine, avait ajouté que Théodose ne reverrait pas l'Orient. Lui-même, sentant sa santé décliner chaque jour, fit venir de Gonstantinople son fils Honorius, à qui il destinait l'empire d'Occident, et qu'il voulait présenter à ses peuples de l'Italie. L'arrivée de ce jeune prince, accompagné de sa cousine Serena, femme de Stilicon , et de sa sœur Placidie, encore dans les langes, parut un instant ranimer l'empereur. Il crut y voir une marque que Dieu lui pardonnait le sang qu'il avait versé2, et il reprit sa place dans la basilique, où il

i Quod prœclaram adeplus victoriam, tamen quia hostes in acie prostrati sunt, abstinuit a consortio sacramentorum. (Ambros. de Obitu Theodos., n. 34.)

2 Abstinuit... donec Domini circa se gratiam filiorum experirelur adventu. (Ibid.)

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