MORT DE SATYRE
temps faire passer dans mon âme la beauté de la tienne! C'eût été, frère bien-aimé, le plus bel héritage que j'eusse reçu de toi ; et l'héritier de tels dons eût été incapable de t'en remercier jamais * ! »
Satyre n'était plus. Dans une miséricorde plus grande que sa justice, Dieu venait de briser une de ces attaches vives qui nous retiennent sur la terre avec trop de douceur. C'est ainsi qu'il les rompt quelquefois ici-bas, mais pour les renouer ailleurs et pour toujours. C'est ainsi qu'il rappelle sans cesse nos pensées vers ces régions invisibles que nous oublierions peut-être s'il y résidait seul; mais en retirant à lui, dans son sein paternel , tout ce qui est aimable et ce qui fut aimé, il force notre regard à se retourner vers ce lieu des immuables affections; car « où est notre trésor, là notre cœur est aussi, » dit le Seigneur.
Quand la nouvelle de cette mort fut connue dans la ville , elle jeta tout le peuple dans la consternation. « Les riches pleuraient en voyant que les plus grandes richesses ne rachètent point du dernier malheur. Les vieillards pleuraient en songeant à leurs fils. Les jeunes gens pleuraient en voyant que le trépas n'attend pas la vieillesse. Les pauvres surtout pleuraient, car ils perdaient leur père ; et le torrent de leurs larmes lavait les taches que Dieu pouvait trouver même en ce juste. Larmes rédemptrices qui changent en douce confiance la douleur d'une si grande perte! » C'était le deuil de tous, dans le malheur d'un seul , et Ambroise témoignait que si quelque chose pouvait consoler son infortune, c'était de voir les larmes que l'affliction de tout un peuple venait mêler aux siennes 2.
i 0 infelicia illa, sed tamen dulcia suprema osculorum pignora ! 0 amplexus miseri inter quos exanimum corpus obriguit, habitus supremus evanuit. Stringebam quidem, sed jam perdideram quem tenebam, etc. (De Excessu Satyri , n. 19.)
- Fletis, divites; fletis, senes; fletis, et juvenes.... Fleverunt et pau-
Elles éclatèrent le jour des funérailles de Satyre. Suivant un pieux usage que l'on trouve souvent dans l'histoire des saints, Ambroise avait lui - môme , avec ses parents les plus proches , transporté à l'église le cercueil de son frère, comme une châsse vénérée '. Celui-ci y reposait couché sur un lit funèbre, la face découverte , et conservant encore l'image de la vie dans la paix de la mort -. Ambroise célébra le sacrifice dans la basilique de Fausta; puis, montant à l'ambon, en face de la dépouille inanimée de Satyre, il adressa les paroles de l'adieu à celui qu'il avait tant aimé.
Ce fut un incomparable épanchement d'éloquence, inspiré par une grande et chrétienne douleur. L'antiquité ecclésiastique a peu de pages où la foi, l'amitié, l'exquise sensibilité , l'espérance immortelle , se soient versées en flots d'une plus amère tristesse et d'une résignation plus soumise. Au début la tristesse cherchait à se contenir. Il était évident qu'Ambroise s'était commandé d'oublier ses propres maux pour ne considérer que ceux de la patrie , et d'imposer silence en lui aux douleurs du frère pour ne laisser parler que le Romain et le prêtre.
« Chrétiens , dit-il d'abord , nous avons conduit aujourd'hui à l'autel la victime de la foi, la victime pure et sans tache, la victime agréable à Dieu, Satyre mon guide et mon frère. Je savais qu'il était mortel ; mes appréhensions se sont réalisées, mais l'abondance de la grâce a consolé mes regrets. Si quelque grand malheur devait frapper ou l'Église ou ma tête , je souhaitais qu'il tombât de préférence sur ma famille et sur moi. Si donc , au milieu des dangers de tous, lorsque les mouvements des
pères, et quod multo est pretiosius, lacrymis suis ejus delicta laverunt. lllœ sunt lacrymse rédemptrices, etc. {De Excessu ISatyri , n. 5.)
1 lbid., n. 36.
2 lbid. , n. 78.
204 ÉLOGE FUiNÈBRE DE SATYRE
barbares inquiètent de tous côtés la patrie, j'ai prévenu les désastres publics par mes douleurs particulières , et vu tourner contre moi les maux que je redoutais pour l'état, fasse le Ciel que tout soit accompli, et que mon deuil rachète aujourd'hui le deuil de la patrie *. »
Dans la solennité calme de cet exorde, on devine la contrainte de la nature qui souffrait, mais en étouffant son cri. Elle reprit bientôt ses droits. A peine Ambroise eut-il prononcé le nom de Satyre, que la blessure se rouvrit; et l'on en vit jaillir les plaintes, les larmes et comme le sang de son cœur.
« Et maintenant oùtetrouverai-je? Quedeviendrai-je, ô mon frère ? Le bœuf cherche son compagnon ; quelque chose de lui-même lui manque, et on l'entend gémir, s'il n'a pas à ses côtés le bœuf qui labourait attelé au même joug. Et toi, mon frère, où te chercherai-je désormais? Puis-je t'oublier, ô toi avec qui je traçais le sillon de la vie? Je travaillais moins que toi; mais j'aimais autant. Pour toi, m'entourant d'une sollicitude inquiète, tu me chérissais comme un frère, tu m'entourais de soins comme un père, tu me portais à la fois l'intérêt d'un frère aîné et le respect d'un jeune frère. Ainsi, en te perdant, je perds tout avec toi 2. »
Tout le discours , — et c'est ce qui en fait l'émotion , — est une lutte pathétique de la nature aux prises avec la religion. La douleur sans courage qui se noie dans ses larmes et s'affaisse sur elle-même ne nous intéresse guère, car elle manque cle grandeur et c'est une faiblesse.
i De Excessu Salyri , n. 1. — V. sur celte oraison funèbre M. Villemain , Mélanges lit 1er. , t. II, p. 91.
2 Nunc vero, frater, quo regrediar? Quo converlar? Quo te requiram? Qui pio semper sollicilus affectu latus m eu m tuo latere sepiebas, jcaritate ut frater, cura ut pater, sollicitudine ut senior, reverentia ut junior. [Ibid. , n. S.)
La douleur qui se roidit dans un courage stoïque est moins touchante encore, car son calme impassible ressemble à de la dureté , et on ne plaint guère ceux qui se consolent si bien. Ici rien de semblable. Le cœur garde toutes ses tendresses , la foi toutes ses énergies : ce sont toutes les puissances de la terre et du ciel en présence dans une âme qu'une grande souffrance abat, qu'une grande espérance relève.
L'éloge qu'Ambroise faisait de son frère dans ce discours se rattachait aux quatre vertus cardinales de la prudence, de la justice, de la force et de la tempérance. Mais à chaque instant le portrait débordait le cadre, et le regret, l'affection , la vénération , la louange et la prière s'échappant, malgré lui, des limites prescrites, s'épanchaient dans le désordre d'une douleur sublime. C'étaient des souvenirs de leur commune enfance. et de leur studieuse jeunesse ; c'étaient des confidences deleurs entretiens intimes, de leurs mutuels échanges de tristesse et de joie, de leurs pressentiments ou deleurs illusions, de leur vie religieuse surtout et de leurs œuvres : tous ces secrets de l'amitié dont la mort brise le sceau ; toutes ces choses du cœur , profondes, inoubliables, que la séparation ne fait que rendre plus belles et plus vives encore.
Cependant aux voix gémissantes se mêlaient les voix de triomphe et d'appel ; aux cris de détresse répondaient les hymnes de l'espérance céleste.
« Mais pourquoi te pleurerais-je, mon frère bien-aimé ? se demandait l'orateur. Non, je n'ai pas perdu la douceur de ton commerce : il n'y a que le lieu de changé. Auparavant nous n'étions jamais séparés de corps : désormais ce seront nos âmes qui seront inséparables , et cette union nouvelle n'aura jamais de terme. Tu avais sacrifié naguère la douceur d'habiter ta ville natale pour être auprès de moi ; et maintenant c'est toi qui m'ouvriras les portes de la vraie patrie. Non, désormais je ne serai plus étran-
ger à ce ciel qui déjà possède la meilleure partie de mon être i. »
C'est ainsi que l'espérance se levait sur tout ce deuil , et en dissipait les nuages de sa céleste lumière. A la fin du discours, elle resplendit sans ombre, guérit tout, console tout , relève tout vers le ciel :
« Nos larmes cesseront donc. Il faut une différence entre les chrétiens et ceux qui ne le sont pas. Qu'ils pleurent , ceux qui n'ont point l'espérance d'une autre vie; qu'ils gémissent sans fin, ceux qui n'espèrent point le séjour du repos pour les frères qui les ont quittés. Nous , pour qui la mort n'est pas l'anéantissement de l'être humain , mais le terme de cette pauvre vie , nous sécherons nos larmes ; et , puisque notre nature se transforme pour renaître , nous trouverons dans la mort même de quoi nous consoler et nous guérir de ses coups2 ! »
« Oui, c'est assez de larmes ; et si elles coulent encore, que ce soit pourse confondre dans la douleurcommune. Car d'en tarir la source, puis-je seulement y penser, ô mon frère, quand, autour de moi, tout rappelle ton souvenir ; quand ton image gravée dans mon cœur est sans cesse présente à mes yeux ? A tout moment je te vois, je te parle, je te serre dans mes bras ; pendant le jour et surtout dans le silence des nuits, je te contemple, je t'entends, tu ne cesses de visiter ton frère désolé. Autrefois je redoutais la nuit qui interrompait la douceur de nos entretiens; je l'aime maintenant, parce que je t'y retrouve dans un sommeil qui est l'image de la mort3. »
1 Coepi jam hic non esse peregrinus ubi melior mei portio est. Nunquam enim totus in me fui, secl in altero noslri pars major amborum. Uterque autem eramus in Christo, in quo etsumma universitatis et portio singulorum est. (De Excessu Satyri lib. I, n. 6.)
2 Cessabunt igilur lacrymœ... Fieant qui spem resurrectionis ha bere non possunt, etc. (Ibict., n. 70.)
3 Nam ades, frater, et loto te animo et mente complector, adspicio,
«Je te possède, ômon frère, jeté possède pour toujours. Désormais ni mort ni temps ne te séparera de moi... 0 douces larmes ! ô chers pleurs ! Vous éteignez un peu le feu qui me consume, vous ouvrez une issue à ma blessure profonde1. »
Marcelline était là. Après avoir assisté à l'agonie de Satyre, elle avait voulu le conduire jusque dans la basilique, et y offrir à Dieu sa part du sacrifice. Tous les yeux se fixaient sur cette sœur magnanime, pleurant près du cercueil, contemplant une dernière fois les traits inanimés de son frère, la plus abîmée dans sa tristesse, la plus altérée des consolations de la foi. Ambroise ne l'oubliait pas, il disait en parlant d'elle :
« Il me reste notre sainte sœur, vierge vénérable et pure, innocente comme loi, elle qui comme moi plaçait en toi seul le bonheur de notre existence. Nous n'avions qu'un désir : c'était que tu nous survécusses, et nous ne Graignions rien tant que de demeurer après toi. Et cependant ton sort n'est -il pas préférable à celui de cette sœur qui maintenant , privée de son meilleur appui, est douloureusement partagée entre ses frères, ne pouvant ni suivre l'un ni abandonner l'autre ? Elle n'aura plus désormais d'autre refuge que ton tombeau , d'autre maison que le sépulcre où repose ton corps. Puisse encore cette demeure lui être un sûr asile ! Elle se nourrira de sa tristesse , elle s'abreuvera de ses larmes ; car nous ne mangerons plus que le pain de l'amertume, et notre coupe sera remplie de l'abondance de nos pleurs 2 ! »
« Moi du moins je serai distrait par les devoirs de mon
alloquor, osculor, comprehendo ; vel in ipsa quiète nocturna, vel ia luce clara, cum revisere et consolari dignaris mœrentem. (De Eœeessu Salyri lib. I,n.72.)
i Teneo igitur, frater, nec mini le aut mors aut tempus avellet. (Ibid., n.74.)
2 De Excessu Satyri lib. I, n. 33.
ministère; mais qu'adviendra -t-il de notre sœur vénérée? Sa piété même fournira à sa douleur un nouvel aliment. Prosternée sur cette terre où nous allons te mettre, abattue sur la tombe qu'elle tiendra embrassée, elle verra sa peine s'accroître à chaque instant du jour et de la nuit. Toutefois goûtant encore ta présence invisible , elle vivra de ta vie, et elle apprendra de toi à ne pas trop te regretter, parce que tu l'assureras de ta félicité '. »
Le moment de l'adieu était venu ; c'était celui où , suivant le rit de l'antiquité, on appelait par trois fois le mort que l'on allait déposer dans la tombe, et l'on prononçait sur lui « les dernières paroles ». Les yeux d'Ambroise se fixèrent une dernière fois sur Satyre. Un reflet céleste semblait avoir déposé sur son visage comme un rayon anticipé de l'immatérielle beauté de la résurrection. L'évêque reposa ses regards sur ce cher objet d'une religieuse amitié; puis, après un instant de silence interrompu par les sanglots de l'assemblée :
« Pourquoi tarder? Il faut mettre fin à ce discours et ensevelir avec toi cette parole qui t'est connue. C'est sans doute un reste de consolation de pouvoir regarder encore la face décolorée de ce corps sans vie. C'est une douceur de pouvoir contempler cette beauté que la mort n'a pu
l De excessu Satyri lib. I, n. 77. Ce sont les mêmes pensées, le même sentiment de la présence invisible des êtres regrettés qu'on retrouve
dans cette lettre admirable d'Ozanam sur la mort de sa mère : < J'ai
commencé à pressentir que je n'étais pas seul , et quelque chose d'une douceur infinie s'est passé au fond de moi. C'était comme une assurance qu'on ne m'avait pas quitté ; c'était comme un voisinage bienfaisant quoique invisible ; c'était comme si une âme chérie en passant m'eût caressé de ses ailes... Quand je suis bon, quand je fais quelque chose pour les pauvres qu'elle a tant aimés, quand je suis en repos avec Dieu qu'elle a si bien servi, je vois qu'elle me sourit de loin. Quelquefois, quand je prie, je crois écouter la prière qui accompagne la mienne, comme nous faisions autrefois ensemble le soir aux pieds du crucifix. » (Lett. XL1X, 31 janvier 1842.)
effacer sur tes traits... Mais non, ne tardons plus, partons pour la sépulture. Laisse-moi seulement, mon frère, avant l'adieu solennel, te souhaiter la paix et te donner le baiser l. »
« Pars donc, entre dans la demeure où nous te suivrons tous, mais où, pour moi , je désire te suivre plus lût que les autres. Prépare-moi le lieu où nous vivrons ensemble; et comme nous eûmes tout en commun sur la terre , que là-haut non plus nous ne connaissions point de partage. Surtout, je t'en prie, ne tarde pas à me rappeler : j'ai hâte de te revoir. Attends -moi près de toi, aide- moi à monter, et si je parais tarder trop longtemps, viens me prendre "-... »
« 0 Seigneur, Dieu tout-puissant, accueillez l'oblation de cette âme pure, recevez mon sacrifice. Agréez, dans votre bonté miséricordieuse, l'offrande que vous fait le frère , l'hostie que vous présente le prêtre. Que cette vie immolée soit le premier gage de celle que j'achèverai de vous offrir, et l'à-compte d'une dette que je désire vous payer bientôt 3. »
Gela dit, on conduisit les restes de Satyre au lieu de la sépulture. On les déposa, dans cette même basilique de Fausta , à côté des reliques du martyr saint Victor. Une épitaphe attribuée à l'évêque de Milan exprimait le vosu que ces deux glorieux serviteurs de Jésus-Christ, qui
i Sed quid ego le morer, frater ? quid expectem ? Licet ipsa species et exanimis corporis forma soletur, oculosque manens gralia et permanens figura demulceat, nihil, inquai», moror : procedamus ad tumulum. [De Excessu Satyri lib. I, n. 78.)
2 Preecede ad illam conimunem omnibus et debitam sed jam milii prœcœterisdesiderabilem domum. Para hospiti consortium, etc. (Ibid., n. 78 et 79.)
3 De Excessu Satyri lib. I , n. 80.
avaient obtenu le même sépulcre sur la terre , obtinssent une pareille récompense dans le ciel *.
On était aux premiers jours de l'été de cette année 379 •. Sept jours après les obsèques , suivant l'usage de ce temps, les fidèles se rassemblèrent de nouveau pour prier sur le tombeau de Satyre. Ambroise y prononça un sermon sur « la doctrine de la résurrection de la chair3 », qui fait suite, dans ses œuvres, à l'éloge de son frère. Dans cette instruction pleine de magnifiques élans vers les choses éternelles, on retrouvait bien encore la grande âme d'Ambroise , mais le cœur ne s'y livrait plus au même épanchement, et le nom de Satyre n'obtenait que par intervalles une larme et un souvenir.
Ambroise avait compris que l'heure était venue où la
i Uranio Satyro supremum frater honorera Martyris ad laevam detulit Ambrosius.
Hœc meriti merces, ut sacri sanguinis humor, Finitimas penetrans alluat exuvias.
Le nom d'Uranius donné à Satyre est un de ces nombreux surnoms grecs que prenaient les Latins du temps de l'empire. Tel était celui d'Ambroise lui-même, et de Sotheris sa parente.
Le savant Dungal, professeur à Pavie en 825, attribue cette inscription à saint Ambroise. (Bolland., 17 sept.) V. Pietro Puricelli, Monumenta Basilic. Ambros., et particulièrement S. Salyri Tumuhis illuslralus.
Saint Charles Borromée découvrit les corps des deux saints Victor et Satyre enfermés dans le même sarcophage de marbre. Il les fit transporter dans la nouvelle basilique, et placer ensemble sous le grand autel. (V. Tillemont, t. X, art. xvm, p. 120.)
2 Baronius recule la mort de Satyre jusqu'en 383 ; ce qui s'accorde mal avec le témoignage de saint Ambroise lui-même, qui place le voyage de son frère en Afrique au commencement de son épiscopat, et nous apprend que sa mort suivit de près son retour. « Satyre , ajoutet— il, était encore dans la fleur de son âge, » et les guerres qui agitaient alors l'Italie sont celles qui suivirent la bataille d'Andrinople. Nous nous rangeons donc à la chronologie adoptée par les Bénédictins. (V. in lib. de Excessu Satyri, admonit., t. II, p. 1112.)
a DeFide resurrectionis ; Opp., t. II, p. 1136.
douleur n'a plus le droit de se produire devant les hommes. Mais il lui restait encore la grande ressource de se verser dans le sein de Dieu notre Père, qui reforme autour de lui sa famille d'élus, et la fait se retrouver entre ses bras, pour l'éternité.
Puis, pour notre instruction et notre consolation, Ambroise venait de faire voir quelle place les légitimes affections de la terre ont dans l'âme des saints. 11 n'y a pas une seule des choses belles et chères, nobles et pures d'ici-bas, la famille, la patrie, l'amitié surtout, qui n'ait obtenu son règne et presque son culte dans ce cœur dont le baptême avait retrempé la sensibilité, loin d'en émousser la pointe. Il en souffrit sans doute : y a-t-il un grand amour sans souffrance ? C'est par là qu'il est homme et qu'il se rapproche de nous. Mais la souffrance se tourne chez lui en sacrifice : c'est parla qu'il est saint et qu'il se rapproche de Dieu. Il veut que la tombe de Satyre soit l'autel où il offre, avec la vie de son frère, sa propre vie qui déjà ne lui appartient plus. Telle est sa première parole , telle est sa dernière prière, parce que tel est le mouvement spontané de cette âme uniquement attirée vers l'infini de Dieu.