CHAPITRE I
PREMIÈRES LUTTES d'aMBROISE CONTRE l'aRIANISME f 381 )
La juridiction métropolitaine d'Ambroise. Ses conseils à l'évêque Constance : prudence et douceur avec les ariens , bonté envers les esclaves. — Intrigues de Justine. — Intrépidité d'Ambroise au sacre d'Anemius à Sirmium.
Gratien rend une basilique aux catholiques. — Ambroisc lui propose l'exemple de Théodose. — Son traité du Saint-Esprit dédié à Gratien. — Jugement du livre par Jérôme, Rufin et Augustin.
Jalousie de la cour contre Ambroise. — L'évêque et Macedonius, le maître des offices. — La sophistique des ariens ; leurs divisions. — La dialectique et la foi. — Malheur de deux chambellans ariens qui s'opposent à Ambroise. — Les ariens d'Italie se convertissent.
Quand, sur la tombe de son frère, Ambroise accusait ses occupations de le distraire de sa douleur, ce n'était plus seulement la sollicitude de son Église de Milan , c'était celle des affaires religieuses de toute l'Italie supérieure dont le poids l'accablait. Milan était dès lors la métropole d'une vaste province ecclésiastique; mais rien n'est moins déterminé que sa circonscription. Était- elle limitée par les deux métropoles de Rome et d'Aquilée? Comprenaitelle dans son ressort jusqu'aux villes d'Imola et même de Sirmium, où nous verrons bientôt intervenir Ambroise? On ne saurait rien déduire de certain sur ce sujet ; car son
influence personnelle comme docteur s'étend plus loin que sa juridiction comme métropolitain. 11 en est investi par la confiance qu'inspirent son génie et sa sainteté, et c'est souvent à ce titre que les évêques en appellent à lui ou le consultent. Alors Ambroise ne prend conseil que des besoins de l'Église. 11 sait particulièrement les périls qu'elle court dans les pays entamés par l'arianisme des Goths. C'est de ce côté que nous allons le voir exercer sa vigilance, envoyer ses instructions , et marcher en personne quand il en sera requis. & Damase à Rome, Ambroise à Milan, protégeaient l'Italie, « a dit Cassiodore *.
Une des provinces les plus désolées de ce temps était l'Illyrie, dernier boulevard de l'arianisme en Occident, dernier refuge des Goths poursuivis par Théodose. Près de là se trouvait un évêque npmmé Constance, qui gouvernait un diocèse voisin de celui d'Imola. Ambroise lui avait conféré les saints ordres : il l'appelait son fils , il le soutenait de ses conseils; et à peine l'eut-il envoyé à son poste de périlleux honneur, qu'il lui adressa une lettre pleine d'instruction sur les obligations du devoir pastoral en ces temps difficiles.
Il lui disait d'abord : « Vous avez reçu, mon fils, l'honneur du sacerdoce ; et maintenant, assis à la poupe, vous gouvernez le navire parmi les flots courroucés. Tenez d'une main ferme le gouvernail de la foi, afin que les tempêtes de ce siècle mauvais ne vous renversent pas. La mer est grande, immense : cependant ne craignez rien: Dieu, en lançant la barque de son Église sur les mers, l'a faite assez forte pour braver les écueils2. »
1 V. l'abbé B. Catena. — Cliiesa e Rili di Milano , t. I, p. 105.)
2 Suscepisli munus sacerdotii, et in puppi Ecclesiœ sedens, navim adversus fluctus gubernas. Tene clavum fîdei, ut te graves hujus sœculi turbare nonpossint procellae. Mare qui de m magnum et spaliosum, sed noli vereri. (Ambros. Epist. n, ad Constant, n. 1 ; t. II, p. 754.
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Puis, après de sages conseils sur la prédication , sur l'irréprochable exemple et la douceur évangélique, L'évêque lui dictait des règles particulières touchant la conduite à tenir envers les hérétiques : c'est là qu'on retrouve, avec le véritable esprit de Jésus -Christ, le fond du cœur d'Ambroise.
« Je vous recommande, mon fils, l'Eglise d'Imola '. Visitez-la souvent, jusqu'au jour où l'on y ordonnera un évêque. Les occupations du carême dans lequel nous entrons m'empêchent de me rendre moi-même dans ce lieu éloigné.
« Là sont des Illyriens infectés de mauvaises doctrines d'Arius. Défiez -vous de leur zizanie; éloignez d'eux vos fidèles. Qu'eux-mêmes, se rappelant les maux qu'ils se sont attirés par leur apostasie, cessent de remuer et se convertissent enfin à la vraie foi. Mais n'accordez pas une trop facile confiance à ceux qui ont vieilli dans le schisme : on se guérit bien lentement du venin de l'erreur 2. »
« Cependant, quand vous verrez un de ces pauvres tombés qui désire se relever, excusez-le, montrez-lui de l'indulgence. Lui refuser le pardon, ce serait aliéner son cœur. Voyez les bons médecins : dès qu'ils aperçoivent les symptômes d'une maladie , ils ne se hâtent pas d'appliquer les grands remèdes : ils attendent le moment. Cependant ils soignent, ils tranquillisent le malade, ils lui donnent de bonnes paroles et des adoucissements , pour lui inspirer de l'espoir et lui faire accepter le traitement.
i Commendo tibi, fili, Ecclesiam quse est ad Forum Cornelii, etc. (Epist. h, n. 27.) — Varnefrid ( De Geslis Longobard. lib.II, cap. xvin), suivi en ceci par les géographes modernes, traduit Forum Cornelii par Imola.
2 Habes illic Illyrios de mala doctrina Arianorum. Cave eorum zizania. {lbid. , n. 28, p. 761.)
Un remède trop précipité ressemble à un fruit cueilli avant le temps, et qui n'est utile à rien '. »
Enfin, dans ce pays de guerres et d'invasions, les esclaves étaient nombreux. Ambroise ne prêche pas l'abolition de l'esclavage; il fallait de longs siècles pour faire éclore le germe d'émancipation déposé dans l'Évangile. Mais ce qu'il ne pouvait ni ne voulait abolir, l'évêque désirait l'adoucir, et il disait : « Que le maître à qui le droit a donné des esclaves les traite avec douceur, car ils ont une âme comme lui. Son nom de « père de famille » doit lui faire souvenir de les traiter comme ses fils. Lui-même d'ailleurs n'est que l'esclave de Dieu ; et cependant ce Dieu, Maître .souverain de toutes les puissances du monde, ne lui permet-il pas de l'appeler son Père? Adieu , et aimez-moi 2. »
La bonté chez Ambroise n'excluait pas la fermeté ,
' Indulge aliquantulum : cujus enim excluclitur satisfactio, advertitur animus, etc. (Ambros. Epist. n , ad Const. n. 29.
Cette lettre si chrétienne fait souvenir de celle que Fénelon écrivait au marquis de Seignelay sur la conduite à tenir envers les protestants du Poitou. C'est absolument le même tempérament de prudence et de bonté :
« Il reste toujours aux nouveaux convertis des peines sur la religion. La longue habitude de suivre de faux préjugés revient toujours. En même temps que l'autorité doit être inflexible pour retenir ces esprits que la moindre mollesse rend insolents, il faut faire sentir à ces peuples le bonheur qu'ils ont d'être instruits doucement. Pourvu que ces bons commencements soient soutenus par des prédicateurs doux et qui joignent au talent d'instruire celui de s'attirer la confiance des peuples, ils seront bientôt de véritables catholiques. Il faudra choisir parmi les pères jésuites ceux qui sont les plus propres à se faire aimer. »
2 Servos quoque dominusjure servitii subditos habeat pro mocleramine coercitionis, quasi animœ consortes. Paterfamiliasenim dicitur ut quasi filios regat. Quoniam et ipse Dei servus est. 'Ambr. Epist. II, n. 31.)