‹ Histoire de Saint AmbroiseChapitre 65 sur 137 · CONTRE L'ARIANISME · texte numérisé non relu

CONTRE L'ARIANISME

le nouveau règne. Soit respect pour le cours régulier de la justice, soit ménagement pour un prince entouré d'ennemis, Ambroise s'était abstenu de la réclamer juridiquement, quand l'empereur lui fit spontanément la surprise de lui en rcmeltre les clefs. L'évêque trouva bientôt une occasion solennelle de lui en dire publiquement sa reconnaissance.

« C'est bien de votre propre mouvement, lui écrivait- il entête d'un de ses livres, que vous nous avez restitué notre basilique. Nous attendions de vous cette mesure depuis longtemps ; aujourd'hui nous n'avons plus à regretter ce délai. Vous avez voulu mettre notre foi à l'épreuve ; mais votre dessein véritable a toujours été celui que vous venez d'accomplir. » Puis cachant une leçon sous son remercîment : « Non jamais, quanta vous, votre pensée' n'a varié ; et tout le monde a pu voir que si vous subissiez une action étrangère en nous retirant cette église, vous n'obéissez qu'à vous-même en nous la rendant l. »

L'action étrangère à laquelle Ambroise conseillait à Gratien de soustraire sa politique, c'était celle de Justine ; et puisqu'il lui fallait, dans un âge encore jeune , un exemple et un appui , l'évêque n'hésitait pas à lui proposer dans son collègue Théodose un meilleur auxiliaire et un plus digne modèle.

C'était le temps auquel ce grand prince poursuivait en Orient le cours de ses victoires. Les Goths étaient refoulés dans les plaines de la Thrace, où la faim les forçait de faire leur soumission. Leur roi Athanaric, détrôné par ses peuples , était venu demander asile à Théodose, qui

. ' Subilo basilicam reddidisti. Etenim basilicam sequestrasti ut fidem probares... Patuit omnibus et tuum non fuisse cum sequestrares, et tuum esse cum redderes. (Ambros. de. Spiritu sancto lib. I, cap. i,n. 19,20 et 21 ; t. 11, p. 604.)

lui avait accordé une hospitalité et plus tard des obsèques dignes d'un puissant roi. La faction arienne perdait peu à peu en Orient la position qu'elle avait usurpée sous Valens. La religion et l'empire se relevaient l'une et l'autre ; Ambroise ne manquait pas d'en tirer la conséquence, qu'ils se relevaient l'un par l'autre, et que le rétablissement des affaires de l'État était la récompense du rétablissement des affaires de la foi.

« 0 Seigneur Jésus-Christ, s'écriait le pontife, de combien d'hommes n'êtes-vous pas le sauveur aujourd'hui ! de combien à Rome, à Alexandrie, à Antioche, à Gonstantinople! Oui, Constantinople elle-même reçoit maintenant le Verbe-Dieu , et le prix de sa foi ne s'est pas fait attendre. Tant qu'elle réchauffa danssonseinlevenin del'arianisme, elle vit les frontières de son territoire violées par l'invasion , elle entendit la guerre gronder entre ses murs. Dès qu'elle a répudié les persécuteurs de la foi , tout a changé de face. L'ennemi le plus redouté, ce Goth qui se vantait d'être l'arbitre des rois, elle l'a vu venir vers elle en suppliant ; elle a célébré ses funérailles , et elle garde encore sa dépouille l.

« Combien donc , à Constantinople , vous avez sauvé d'âmes, ô Seigneur! combien dans tout l'univers! Car ce n'est ni Damase, ni Pierre, ni Grégoire, ni Ambroise, ni un homme quelconque qui les sauve. Nous ne sommes que vos ministres ; mais c'est de vous que découle la grâce des sacrements, c'est vous qui envoyez l'Esprit- Saint, dont vous dites par la bouche du prophète: « Je

i Tu nobis, Domine Jesu , nos hodie mille mandasti. Quantos in urbe Roma, quantos Alexandriœ, quantos Antiochiae, quantos etiam Constantinopoli ! Nam etiam Constantinopolis jam Dei Verbum recepit, etc. {De Spirilu sancto lib. 1, n 17; t. II, p. 603.)

La mort d'Athanaric, dont Ambroise fait mention ici, arriva à Constantinople le 25 janvier 381.

CONTUK L'AKIANISME 221

répandrai mon Esprit sur toute chair v et vos fils et vos tilles recevront dans leurs cœurs un souffle de pureté ». » Le livre qui contenait celte prière à Dieu, avec cette dédicace et ces leçons au prince , était un traité d'Ambroise sur la divinité du Saint-Esprit. Il y avait trois ans que Gratien avait demandé à l'évêque de l'écrire contre les récentes erreurs des macédoniens, qui menaçaient d'amener de nouveaux déchirements dans l'Église et dans le monde.

Macedonius , évêque de Gonstantinople sous le règne de Constance, avait nié ouvertement que le Saint-Esprit fût Dieu. C'était une conséquence de l'impiété d'Arius , lequel, en effet, dès le début de son égarement, avait été conduit à cette négation. Macedonius fut son continuateur : il se rendit propre cette nouvelle hérésie, et lui donna son nom.

La divinité du Saint-Esprit avait été déjà démontrée savamment par Origène et Didyme. Ambroise profita de sa connaissance du grec pour faire passer leurs arguments dans son livre, et en doter l'Occident sous une forme nouvelle. Gratien en reçut l'hommage dans le courant de l'année 381. Montrer que l'Esprit-Saint n'est pas une créature; que dans l'Écriture sainte son opération ne se sépare pas de celle du Père et du Fils ; qu'il est plus grand que les saints , les anges et Marie elle-même ; qu'il est honoré des mêmes qualifications que les autres personnes de la Trinité divine, qu'il a les mêmes pouvoirs

l Non mundavit Damasus, non mundavit Pelrus, non mundavil Ambrosius, non mundavit Gregorius : nostra enim servitia, sed lua sacramenta, etc. [De Spirilu sancto lib. 1, n. xvui.)

Ce sont les évêques des grands sièges qu'Ambroise nomme ici, et il se met du nombre. Pierre d'Alexandrie venait de mourir alors. Grégoire de Nazianze se démettait du patriarcat de Gonstantinople en cette année 381. L"évèque d'Antioche n'est pas nommé, sans doute à cause de la compétiton des deux évêques Paulin et Mélèce.

et confère les mêjnes dons : tel est le dessein et l'objet des trois livres que comprend le traité dogmatique d'Ambroise.

Ce n'était ni le plus éloquent ni le plus original de ses ouvrages. Jérôme le jugeait inférieur aux traités des docteurs alexandrins1. Rufîn , au contraire, disait de cet écrit : « Ambroise , élu de Dieu pour la gloire des Eglises de Jésus -Christ, a mis dans ce livre sur le Saint-Esprit je ne dis pas seulement sa parole, mais son sang 2. »

Enfin un autre docteur, et le plus grand de ce siècle, Augustin, en parlait ainsi à son tour, avec l'impartialité de sa haute raison : « Saint Ambroise ayant à traiter une grave matière, puisqu'il s'agissait de prouver l'égalité du Saint-Esprit avec le Père et le Fils , n'emploie cependant que le style le plus simple. C'est qu'en effet son sujet ne demandait ni les ornements du langage, ni les mouvements d'une éloquence saisissante ; il ne fallait que prouver, et c'est ce qu'il a fait 3. »

Ces preuves, ainsi que toutes ces instructions doctrinales, morales et politiques, trouvaient Gratien si docile, que la cour de Milan en prit bientôt ombrage, et qu'un parti jaloux, composé particulièrement d'ariens et de païens, se forma contre l'évêque. — Quelle est, disaient ceux-ci, l'étrange nouveauté d'une religion qui, tolérée d'hier, est déjà en possession de régenter l'Empire? — Quelle est, demandaient ceux-là, la prétention de ce prêtre, confident officieux et ministre déguisé d'un prince

i Legi dudum cujusdam libellos de Spiritu sanclo, et, juxta comici sententiam, ex greecis bonis latina vidi non bona... (Hieronym. Epist. ad Paulinian.)

~ Is qui ad Ecclesiarum Ghristi gloriam electus a Deoest Ambrosius sanctus de Spirilu sanclo non solum verbis, sed et sanguine suo scripsit. (Rufin. lib. II Invect. in Hieron m.)

3 S. August. de Docl. Christ, cap. xxi.

fiONTRK L'ARIANISME 223

jeune et faible , qui commet la faute de lui ouvrir à toute heure la porte de son palais et les secrets de sa conscience?

Un jour un de ces envieux résolut de barrer le passage à Ambroise : c'était le maître des offices, nommé Macedonius. En cette qualité, ayant été prié par l'évêque de l'introduire auprès de l'empereur, l'officier refusa net. Il est vrai que Gratien était en ce moment à chasser dans son parc , et qu'il ne souffrait point d'être dérangé dans ce plaisir, auquel on l'accusait de sacrifier trop souvent les devoirs de la souveraineté. Mais l'affaire pressait. Il s'agissait de l'intérêt de l'empereur et de la religion : — de l'intérêt de l'empereur, car Ambroise venait le prier de s'honorer en faisant grâce de la peine de mort à un homme condamné pour un propos injurieux prononcé contre le prince ; — de l'intérêt de la religion, car le malheureux condamné était païen, et Ambroise estimait que le meilleur apostolat auprès des infidèles était celui de la clémence et de la charité. Il insiste donc, il supplie : il y va de la tête d'un homme, la sentence est rendue, l'exécution est imminente, Gratien sera odieux, sa religion déshonorée , son nom taché de sang. Mais l'officier s'obstine et ne veut rien entendre.

En ce moment Ambroise observe une porte secrète par laquelle quelques veneurs pénétraient dans le parc. Il se glisse à leur suite, se présente devant Gratien, le force de l'écouter , enlève de haute lutte la grâce du coupable, remercie l'empereur, puis se tournant du côté du maître des offices : « Et vous, lui dit-il, un jour vous au- « rez aussi votre vie à sauver ; vous chercherez alors un « refuge dans l'église, mais l'église sera fermée, et vous « n'y pourrez entrer ». » La terrible prédiction s'accomplit à la lettre, ainsi que nous le verrons.

i « Et tu quidem venies ad ecclesiam, nec, clausis januis, ihvenies qua ingrediaris. » (Paulin, in Vita Ambros. , n. 37.)

On ne se contentait pas de s'opposer à Ambroise pour ruiner son crédit, on disputait contre lui pour démolir sa doctrine. C'est l'écueil des temps où la foi est la passion générale des âmes, que les questions religieuses y deviennent l'objet d'ardentes discussions et de luttes sans fin. On a peine à concevoir la fièvre universelle de controverse théologique qui s'était emparée du ive siècle : ce n'étaient pas seulement les écoles et le clergé que passionnaient ces débats; le peuple prenait parti dans ces conflits, d'où il sentait que dépendaient toute sa vie morale et sa destinée éternelle.

Puis, à cette époque, pullulait la race éternellement renaissante des sophistes, esprits superficiels, plus brillants que solides, mettant le raisonnement au-dessus de la raison , les mots'au-dessus des choses , l'art de la persuasion plus haut que la conviction et la conscience, prêts à défendre tout paradoxe qui semble une nouveauté ou qui promet un succès. L'arianisme ressuscitait, au bénéfice de sa cause, l'ancienne sophistique qu'abhorrait Platon et qui avait tué Socrate. « L'art de l'argumentation , raconte Sozomène, passe chez les ariens pour le premier des mérites. Ils le mettent au-dessus de la probité elle-même, et ceux-là sont regardés chez eux comme les plus gens de bien qui sont les plus habiles à embarrasser leurs adversaires dans la dispute. » Une grande facilité à changer d'opinion leur fournissait des ressources toujours renaissantes , et onze professions de foi publiées par eux en moins d'un demi -siècle étaient autant de pièges tendus à la conscience, difficilement prémunie contre leurs équivoques. Les sectes se multipliaient avec les différents symboles. L'éternelle histoire des variations au sein de l'hérésie commençait à fournir contre elle cet argument dont Bossuet devait plus tard écraser le protestantisme, et dont Ambroise s'armait déjà contre les séparés de son temps :

CONTRE L'AKIAMSME ±iU

« Voyez comment ils se fractionnent et se divisent ! Les uns tiennent pour Eunôme, les autres pour Aetius ; ceux-ci sont pour Pallade, ceux-là pour Démophile ou Auxence : c'est la succession de ces chefs qu'on se partage. « Mais le Christ peut-il être divisé?» dit l'Apôtre. Au sein de cette division ils ont un même but, qui est de conspirer contre l'Eglise de Dieu ; et voilà pourquoi je les comprends tous dans la dénomination commune d'hérétiques. L'hérésie, en effet, c'est l'hydre de la Fable, elle renaît de ses blessures, et chaque tête qu'on lui coupe est remplacée par une autre '.

Puis avec quel dédain triomphant il opposait la force conquérante de la foi toute simple à l'impuissance orgueilleuse de la science des sectaires ! » Ils mettent toute leur confiance dans la dialectique, disait -il, et quoique cette science , suivant sa définition donnée par les philosophes, soit plutôt propre à détruire qu'à édifier, ils en font le rempart le plus assuré de leur secte. Mais ce n'est pas par la dialectique que Dieu a voulu sauver le monde, c'est par la foi. Emportez donc vos arguments, puisqu'il ne s'agit pas de subtiliser sur les mystères, mais de croire. A cette heure il n'y a plus pour la dialectique qu'une ressource, le silence. Il ne s'agit plus de savoir' ce que disent les philosophes, il faut voir ce qu'ils font.

« Or les voyez-vous restés seuls dans leurs gymnases ! La solitude de leurs écoles fait assez connaître combien la foi est au-dessus de la subtilité des discours. Tous les jours ceux qui disputent avec éloquence se voient abandonnés par leurs disciples ; tous les jours s'accroît le nombre de ceux qui s'attachent à la simplicité de la foi.

i Itaque nunc in plures sese divisere formas... Inter se ipsos non convenit. Hœresis enim velut quœdam hydra fabularum vulneribus suis crevit, et dum sœpe reciditur, pullulavit. [DeFide lib. I, cap. vi, n. 45, 46; t. II, p. 452.)

226 PREMIÈRES LUTTES D'AMRROISE

On n'en croit plus les philosophes , on en croit les pêcheurs. Cependant les premiers présentaient au monde l'amorce des plaisirs; les autres ne proposaient que pauvreté , que jeûnes , que pénitences , que renoncements et douleurs. Comment se fait-il que l'humiliation et l'indigence ont eu plus de séductions que la volupté ' ? »

C'est avec cette confiance dans le triomphe de Dieu , et cet humble et fier oubli des choses humaines, qu'Ambroise abordait la controverse religieuse avec les ariens. Après la charité, elle fut entre ses mains l'arme la plus puissante contre les erreurs de ce siècle. Loin de la redouter, Ambroise la provoquait; mais il la voulait éclatante et libre. A ce prix il accepta toujours d'entrer en lutte avec les beaux esprits, habitués à briller, sous les règnes précédents, dans les disputes théologiques auxquelles se complaisaient les fils de Constantin.

Un jour, deux courtisans, chambellans de l'empereur, s'enhardirent à proposer une objection à l'évêque touchant l'Incarnation, lui assignant le lendemain pour entendre sa réponse. Ambroise accepta, mettant cette condition, que la conférence aurait lieu devant le peuple assemblé dans la basilique Portienne , afin que les auditeurs en tirassent profit , et que la publicité ôtât aux vaincus la possibilité de cacher leur défaite. Au jour dit, il se rendit à l'église indiquée avec ses réponses prêtes2. La foule s'y pressait, dans une attente curieuse , espérant

i Isti quolidie crescunt qui simpliciter cYescunt. Non credilur philosophis, creditur piscatoribus. (DeFide lib. I , cap. xm , n. 84, p. 481.)

2 Fuerunt eliam duo cubicularii tum temporis Gratiani imperatoris, de hseresi arianorum, qui Iractandi episcopoquaestionem proponerent, ad quam audiendam altero die ab basilicam Portianam se adfuturos promiserant. Erat enim quœstio de incarnalione Domini , etc. (Paulin, in Ambros. Vita , n. 18.)

Page 1