CHAPITRE III
LA MORT DE GRATIEN PLEUREE PAR AMBROISE SA PREMIÈRE AMBASSADE AUPRES DE MAXIME
Gratien quitte Ambroise pour se rendre en Gaule. — Il est trahi, vaincu et assassiné à Lyon. — Le récit d'Ambroise. — Ses espérances brisées et sa douleur. — Invectives contre le traître Andragathe.
Justine et son fils aux pieds d'Ambroise pour le conjurer de les protéger contre Maxime. — L'Eglise inaugure son rôle politique. — Ambroise se rend à Trêves. — L'évêque à l'audience du Consistoire. — Il résiste à Maxime et sauve les Etats de Valentinien. — II recueille la veuve de Gratien.
A l'heure où nous a conduit la suite de cette histoire , de grandes espérances étaient permises au monde. Toutes les forces coalisées de l'Église et de l'État, entrées dans le même mouvement, concouraient au même but. L'arianisme et le paganisme d'un côté, la barbarie de l'autre, se trouvaient en face d'une résistance combinée du pouvoir religieux et du pouvoir civil. C'était déjà l'idéal du Saint- Empire romain , tel qu'on le conçut plus tard, régi par deux évêques, l'un évêque du dedans pour le gouvernement spirituel des âmes , l'autre évêque du dehors pour faire exécuter, dans l'ordre politique, les lois inspirées par l'esprit de l'Évangile. Ainsi commençait à se réaliser la parfaite unité de la domination universelle promise à la nouvelle Rome. Ce n'étaient encore, il est vrai, que
d'heureux essais. Mais que ne pouvait-on espérer pour l'avenir de l'entente de deux empereurs, encore jeunes l'un et l'autre, l'un et l'autre s'inspirant d'une foi pratique et sûre, rangeant sous une même loi l'univers entier soumis au même Dieu , .et croisant leurs épées sur la tête de l'Église pour la protéger, la couronner et la défendre? Au lendemain de l'époque ensanglantée des martyrs, les chrétiens qui furent témoins de ce concert ne purent -ils point croire que le règne de Jésus -Christ allait s'établir sur la terre comme dans le ciel?
Si tel était leur espoir, il ne fut pas durable. Ce n'est point clans le repos que l'Église militante accomplit icibas ses laborieuses destinées. Le Dieu crucifié qui l'a prise pour Épouse, l'aime trop pour la laisser s'endormir dans des délices où elle s'énerverait. Un douloureux événement apprit bientôt à Ambroiseque désormais il ne devait s'appuyer que sur Dieu.
Gratien avait coutume, quand venait la belle saison, de quitter sa résidence de Milan, pour aller faire l'inspection des garnisons cantonnées dans la Gaule. Il y livrait d'ordinaire aux tribus germaines des combats d'avant- poste qui les tenaient en respect, en leur faisant sentir la présence de Rome. A l'entrée du printemps de 383, l'empereur se disposa à sa tournée annuelle et prit congé d'Ambroise. Il ne le quittait qu'à regret, et avec l'espérance de le revoir prochainement ; car il s'était habitué à le considérer comme un père.
La campagne s'ouvrit sous de fâcheux auspices. Gratien avait à peine touché les bords du Rhin, qu'une nouvelle alarmante lui vint de la Grande-Bretagne. Les troupes de cette île s'étaient révoltées contre lui; le général Maxime, qui était à leur tête, s'était laissé proclamer empereur d'Occident ; sa flotte avait quitté les eaux de l'océan Britannique, et il venait de débarquer dans le nord de la Gaule, avec le dessein de se rendre maître du pays.
GRATIEN PLEURÉ PAR AMBROISE 2i9
A cette nouvelle, Gratien ne se montra d'abord ni effrayé ni surpris. Ce n'était pas chose rare que les révoltes militaires; et pour quelques-unes qui avaient réussi, combien avaient échoué ! Gratien avait de bonnes troupes, deux généraux éprouvés, le comte Balion et le franc Mérobaud, dont la fidélité égalait le courage. De plus, il se croyait aimé parce qu'il méritait de l'être. Plein de confiance, il marcha contre les troupes rebelles, qui déjà étaient au cœur même des Gaules ; et il se trouva en présence de Maxime dans les plaines de Paris.
Depuis cinq jours, les armées étaient en face l'une de l'autre, et le combat ne s'était pas encore engagé. Déjà, dans le camp de Gratien , de sourds murmures annonçaient une prochaine explosion. Les officiers jaloux se plaignaient que les grades militaires supérieurs, et même les consulats étaient conférés à des chefs d'origine étrangère. Les soldats observaient et répétaient sous la tente que l'esprit de Gratien était livré aux barbares, jusqu'à ce point qu'il affectait de porter publiquement leur costume de guerre dans ses expéditions. Puis , ce qu'on ne disait pas , ce que tout le monde pensait, c'est que Maxime était riche, qu'il serait libéral, et que le jour d'un nouveau règne serait celui de nouvelles faveurs et de grandes largesses.
L'empereur était perdu. L'ambition, la sottise et la cupidité l'ayant ainsi de concert détrôné dans les cœurs , le goût de la nouveauté fit aisément le reste. Au moment d'en venir aux mains , Gratien eut à peine donné le signal du combat, qu'il entendit le premier corps de sa cavalerie lui répondre par le cri de : « Victoire et vie à Maxime Auguste! » C'étaient les Numides qui passaient à l'ennemi. Presque tous firent de même ; Maxime demeura ainsi maître du champ de bataille, presque sans coup férir; et, avant la fin du jour, l'infortuné Gratien n'avait plus autour de lui que trois cents cavaliers pour protéger sa fuite à travers
des provinces qui se détournaient d'un prince dont elles n'avaient plus rien d'heureux à attendre.
« Nous l'avons vu , disait douloureusement Ambroise en racontant ces faits , nous l'avons vu, ce jeune homme, hier envié de tous , aujourd'hui livré à l'abandon et à la trahison des siens. Lui qui était assis sur le trône impérial, s'est vu tout à coup délaissé de ceux-là mêmes dont il avait reçu les serments , environné de traîtres qui lui barraient le passage, et le menaçaient de la mort, sans aucun secours, sans compagnon, sans suite '. »
Il parvint ainsi à Lyon, se dirigeant vers Milan, où il espérait trouver une défense plus sûre que celle des armées, car Ambroise était là. On lui avait fait savoir que Laeta , sa jeune épouse, apprenant son malheur, accourait pour le consoler et partager sa mauvaise fortune 2. Le gouverneur de Lyon ou le préfet militaire, que l'on croit être Andragathe, accueillit le fugitif de manière à surprendre sa confiance. La main sur l'Evanglile , il jura solennellement de lui garder sa foi; après quoi Gratien, pleinement rassuré, prit place à un festin qu'on lui offrait comme gage de fidélité.
A peine était-il assis que des hommes armés se précipitent sur lui : c'étaient des assassins apostés par le préfet. « Infâme, disait Ambroise dans son indignation, infâme qui, au milieu d'un repas, et entre des coupes
1 Ambr. in Psalm. lxi, n. 17 ; Opp. t. n, p. 961.
2 Plusieurs historiens , comme Sozomène (liv. VII, chap. xm) et Ammien Marcellin (liv. XXVII), racontent que Gratien, en arrivante Lyon, apprenant l'arrivée de l'impératrice, sa femme, passa le Rhône pour aller au-devant d'elle. Dès qu'il fut sur le rivage, il aperçut une litière entourée de gardes. Il y courut; mais il en vit sortir, au lieu de son épouse , le comte Andragathe , qui le poignarda. C'est cette version qu'a suivie Fléchier. ( Hisl. de Théodose. liv. III , p. 320.) Nous avons préféré sans hésitation le récit d'Ambroise, contemporain mieux informé.
symboles de l'amilié, préparait de sang-froid le meurtre de l'innocent, son convive, son empereur! » Puis, dans une invective dont le sentiment sincère excuse le mauvais goût : « Cruel, quand tu mangeais, en préparant ton crime, ne sentais-tu pas sous tes dents craquer des os humains? Quand tu viciais ta coupe, en commandant le parricide, ne croyais-tu pas boire le sang du Juste Y1 »
« Mais la troupe des sicaires se précipite sur lui et sur ses amis, raconte encore Ambroise. Gratien les voit venir; dans cette extrémité il ne s'inquiète pas pour lui. Regardant les assassins : « Si c'est à moi que vous en voulez , « leur dit-il, pourquoi vous en prendre à d'autres? » Us ne lui répondent qu'en le frappant de plusieurs coups. — a 0 Ambroise, où êtes-vous !? » — Ce nom fut le dernier que prononcèrent ses lèvres. Il expira en appelant celui qui, après l'avoir si bien servi sur la terre, pouvait encore, à cette heure, l'introduire dans le ciel. « Il semblait, dit l'évêque , être alors moins sensible à la perte du trône et de la vie, qu'à la douleur inconsolable où il savait bien que la nouvelle de sa mort allait me plonger 3. »
La mort cle Gratien fut le signal du massacre ou de la dispersion de sa petite escorte. Entre ceux qui périrent , on remarqua ce maître des offices du palais qui jadis avait voulu empêcher Ambroise de pénétrer jusqu'à l'empereur. Dans le premier moment d'égarement et de terreur qui suivit le forfait, Macedonius, cherchant un refuge dans une église, ne put y pénétrer, et tomba entre les mains des
i Me inter convivia, dapes et pocula constitutus, innocentis convivœ necem moliebatur Augusti. Nonne tibi videbatur, impie, cum manducares, caedem parares, quod humana sub dentibus tuis ossa creparent? cum vinum biberes, quod illis poculis sanguinem tibi innocentis infunderes? [In Psalm. xli, n. 53.)
2 Tu me inter pericula requirebas, tu in tuis extremis me appeU lahas. (De Obitu Valentiniani , t. II, p. 1195.)
3 Meum de te plus dolebas dolorem... (Ibid. , n. 79.)
meurtriers de Gratien, qui le mirent à mort. La prédiction d'Ambroise sur cet infortuné s'était accomplie littéralement '.
Rien ne pouvait être plus douloureux pour Ambroise que la mort de ce prince , dans lequel il saluait l'espérance d'un souverain selon le cœur de Dieu. « 0 Église, s'écriait-il, c'est toi que l'on a frappée quand on a tué Gratien - ! » Il demeura d'abord abîmé dans un deuil morne et silencieux. Il continuait néanmoins de donner quotidiennement au peuple ses explications sur l'Écriture sainte ; mais on sentait la violence qu'il se faisait pour ne pas laisser éclater sa douleur. A quelque temps de là, un jour, en étant venu à cet endroit du Psaume soixanteunième où le prophète s'écrie : Est-ce que noire vie n'est pas entre les mains de Dieu 3 ? le souvenir de Gratien indignement tombé à la fleur de l'âge se présenta à lui avec une telle force, qu'il lui fut impossible de contenir davantage son émotion.
« Et nous, s'écria-t-il, et nous, nous nous souvenons de quelqu'un qui, lui aussi, pouvait dire à ses bourreaux : « Notre vie n'est-elle pas entre les mains de Dieu ? » Pourquoi me poursuivez -vous? Pourquoi m'insultez -vous dans votre rage? Vous pouvez tuer mon corps; mais vous n'aurez pas mon âme. Vous m'ôterez la vie ; mais vous ne m'ôterez pas la grâce. L'âme n'est pas aux mains de l'homme; elle ne dépend que de Dieu: c'est de lui qu'elle attend le prix de la vie éternelle et le secours du salut. C'est lui qui seul peut me défendre si l'on me tue, me ranimer quand je serai tué , me venger quand je ne serai plus.
i Paulin. In Vita Ambros., n 37. — Sozomen. Hist. ecclcs. VII, xxv.
2 Percussa eras, Ecclesia, in maxilla lua, eu m amitteres Gratianum. (De Obitu Valentiniani, n. 6.)
3 Nonne Deo subdita est anima mea ? (Psalm. lxi.) — ( Ambr. Opp. t. I, p. 961, n. 17.)
GIUT1KN PLEURE l>AR AMBROISE 2S3
:« Le juste a été enlevé , de peur que l'iniquité ne pervertît son cœur. G'csL ainsi que la mort pour lui n'est pas un mal, mais une délivrance. Victime pure, en s'ofl'rant lui-même il semblait dire : « J'étais hier au faîte de la souveraine puissance, j'étais le rempart de l'empire, et voici que je tombe comme un mur ébranlé et une maison en ruine '. »
Tandis qu'Ambroise pleurait Gratien à Milan , on le calomniait à Rome. Ce n'est pas un art récent que celui qui consiste à flétrir les anciens maîtres pour- flatter les nouveaux. On entendait répéter aux païens beaux esprits que les dieux avaient bien fait de se donner Maxime pour pontife, puisque Gratien avait refusé les insignes de Pontife Maxime, jouant ainsi plaisamment sur le nom que portait à Rome leur grand prêtre. D'autre part, les libertins affectaient de dénigrer les mœurs de ce jeune homme, dont la conduite leur était un reproche importun ; et de petits propos pleins de venin subtil s'emparaient des oreilles toujours si facilement ouvertes au scandale. Mais Ambroise , qui connaissait mieux que personne l'âme de Gratien , se leva pour le venger.
« Us l'ont poursuivi même après l'avoir tué, disait-il énergiquement. Ils se sont fait une proie de sa réputation, un jouet de son honneur. Le prophète disait : « Ils ont rabaissé mon prix. » Or notre prix à nous, c'est la sainte pudeur qui nous élève au-dessus des brutes et nous place au niveau des anges. Notre prix c'est la charité qui devient notre rançon quand elle est faite aux pauvres. Notre prix c'est la foi qui a racheté le monde captif de l'erreur. Notre prix c'est la pauvreté, c'est la simplicité. 0 belle simplicité ! ô unique trésor ! celui qui te possède ne cherche pas le déguisement et l'artifice; il se fie bonnement à la parole donnée. Eh bien, c'est cela même , c'est
< Ambros. in Psalm. lxi, n. 20.
cette franche droiture dont on s'est fait une arme pour frapper l'innocent! Et cependant, parmi ses calomniateurs, ceux-là étaient bien à même de le connaître qui recevaient l'or de ses mains, tout en le trahissant dans leurs cœurs, qui jouissaient de ses bienfaits sans lui garder leur foi '. »
Cependant Andragathe avait sollicité et obtenu de Maxime la solde de son forfait. Gomme, à défaut d'autre vertu, il ne manquait pas de valeur militaire, on l'avait investi d'un grand commandement. C'en était trop : Ambroise, sitôt qu'il put parler 2, éleva contre le traître la voix de la justice, et dans une de ses instructions il l'écrasait par ce parallèle :
«0 Judas! tu as laissé parmi nous plus d'un héritier de ta lâche perfidie. Toi, tu vendais la vie et le royaume de ton maître... Tu profitais de ce qu'il t'avait chargé de distribuer les aumônes , afin de le trahir : aujourd'hui un autre Judas s'est trouvé pour livrer à l'ennemi des provinces remises entre ses mains. Toi tu as profané l'honneur de l'apostolat, lui a déshonoré l'épée du soldat et la toge du magistrat. Comme toi il a violé la commehsalité et ses devoirs sacrés. Mais encore toi, Judas, peut-être ignorais-tu que c'était à la mort que tu envoyais ton maître, et tu t'es empressé de jeter loin de toi le salaire de ton crime, dès que tu as vu en lui le prix d'un déicide. Quelqu'un s'est rencontré lequel, non-seulement n'a point refusé de recevoir le salaire de son forfait, mais qui l'a sollicité, exigé, extorqué, impatient de tout retard. Judas s'est laissé tromper par le mensonge des Juifs ; cet
< Etiam existimationem meam, castimoniam meam sauciandam l'alsis calumniis pulaveiunl.
Aurum ejus manibus accipiebant. Corde intimo repellebant, prsedam lenentes, fidera negantes. (Ambros. in Psalm. lxi, n. 21.)
^ Il faut observer que ces discours ne furent prêcbés que vers l'année 390, après la défaite et la mort de Maxime et de son lieutenant.
autre s'est parjuré de lui-même pour tromper celui qu'il voulait frapper. Quand sa victime redoutait de s'asseoir à sa table, se défiant de son accueil, lui-même a offert la garantie du serment, et il a juré comme pour donner au meurtre la saveur du sacrilège. Enfin l'argent de Judas paya le champ destiné à la sépulture des étrangers, et l'autre Judas refuse les honneurs de la sépulture à son propre souverain '. »
Cette image de Gratien gisant sans sépulture sur un sol ennemi accablait l'àme d'Ambroise ; et ce que l'on disait des dispositions de Maxime à cet égard n'était pas de nature à le tranquilliser. On l'avait informé que le tyran , pour flétrir la mémoire de sa victime, avait imaginé d'infliger à son cadavre je ne sais quel outrage réservé aux mauvais princes. « Au meurtre on allait joindre un horrible traitement, dit l'évêque lui-même, si un homme indigné et navré de ces excès , instruit de ce qu'on préparait, ne fût allé faire honte au superbe vainqueur d'un affront qu'on fait subir aux tyrans , non aux rois 2. »
Cet homme de cœur qu'Ambroise ne nomme pas ici n'était autre que lui-même. Il faut remonter un peu plus haut dans cette histoire pour le voir accomplir auprès de l'usurpateur une mission où l'évêque révèle son grand caractère et sauve sa patrie par son intrépidité.
Milan était encore sous le coup de la terreur des événements de Gaule, quand on vil accourir de sa retraite de
t Convivii violastis uterque consortium. Tu tamen de convivio ad proditionem surrexisli , iste ad necem, etc. (Ambr. in Psalm. lxi, i). 24.)
'- Addebatur huic tanto sceleri pompa feralis, nisi qui impatienter isla deflebat, cognitis quœ parabantur, justo commotus dolore, increpasset victorem superbum, tyrannis illa non regibus inferri solere, (Ambr. in Psalm. lxi, n. 26.)
Sirmium l'impératrice Justine. Elle venait versAmbroise demander sa protection pour Valentinien , son fils. Ce n'était point qu'elle eût dépouillé le vif ressentiment qui l'animait contre l'évêque catholique; mais les passions de l'arienne s'étaient tues en présence des instincts de la mère; et, rendante Ambroise un hommage forcé, elle l'avait cru à la fois et assez généreux pour prendre sa cause en main et assez fort pour la gagner contre Maxime. Elle lui amenait son pupille, que l'évêque reçut comme un père. « Je te recueillis enfant des mains de ta mère Justine, disait-il plus tard en s'adressant à lui; elle te remit à moi en me demandant d'aller trouver ton ennemi , et ce fut de bon cœur que je me chargeai de cette mission pour te sauver '. »
Justine le suppliait donc de se rendre auprès de Maxime, afin de le déterminer à ne pas franchir les Alpes. Elle consentait forcément à reconnaître son pouvoir dans les Gaules qui venaient de se donner à lui, pourvu qu'il ne mît pas le pied en Italie , dont le jeune Valentinien saurait se contenter. Sans doute ce n'était là qu'une politique d'expédient, dictée par la nécessité, consentie par la faiblesse; mais quelle autre était possible en cette extrémité? L'Occident était sans force , Maxime était victorieux , Théodose était loin, chaque heure pouvait amener le vainqueur à Milan ; il fallait donc se hâter, et Ambroise partit.
On a justement remarqué que c'est la première fois qu'on voit un ministre de l'Église intervenir dans les affaires d'Etat. Ce qui estévident, c'est qu'avec Ambroise, et grâce à son génie comme à son autorité, l'Église entredans de nouvelles conditions d'existence, et qu'une autre posi-
1 Ego te suscepi parvulum, cura legatus ad hostem tuum pergerem. Ego Justinœ materais traditum manibus amplexus sum. (De Obilu Valentiniani , n. 28; t. II , p. 1182. )
tion sociale lui est faite. Successivement persécutée, tolérée, protégée, elle protège à son tour ; elle monte au pouvoir. Elle n'en descendra plus , du moins tant que durera cette époque du moyen âge qui va s'ouvrir bientôt. Comment en usa-t-cllc? pour quel bien? dans quel but? L'hisloire l'a jugé, et l'unique chose qu'il faille constater ici, c'est que ce rôle politique lui était commandé par les nécessités du présent et de l'avenir. L'Église allait être appelée non-seulement à convertir , mais à transformer le monde, fixer, discipliner des races presque sauvages, les initier à la vie régulière des nations, donner au pouvoir sa consécration c-t sa limite, pénétrer de son esprit les mœurs et les lois. Comment l'eùt-elle pu faire, si elle n'eût apporté à cette œuvre laborieuse l'expérience avec la sagesse, l'habitude de l'autorité et de son exercice? Demeurée* seule debout sur les décombres de l'Empire, comment eût-elle été capable d'organiser ces débris et d'en faire sortir un autre état de choses , si déjà elle n'eût fait ses preuves d'intelligence, de dévouement et de force? Elle n'attendit pas celte crise pour apprendre les conditions du gouvernement des hommes; et quand ces hommes viendront remettre entre ses mains la tutelle d'un monde nouveau, l'Église sera préparée à les conduire et à les sauver, non comme une dominatrice, mais comme une mère.
Maxime était à Trêves , où il avait établi le siège de ses Etats ; et, pour se rendre vers lui, il fallait affronter un climat rigoureux, aux premiers jours de l'hiver. Ambroise, accompagné du comte franc Bautonet de Marcellin, propre frère de l'usurpateur, fit diligence vers Trêves , qu'il n'avait pas revu depuis sa première enfance. Le lendemain de son arrivée, l'évêque demanda une audience à Maxime.
Celui-ci se montra assez mécontent du choix qui avait été fait de cet ambassadeur, duquel il lui semblait qu'il n'aurait pas raison facilement. Il affecta d'abord de
le traiter avec hauteur : contre tous les usages et toutes les lois du respect, il lui fit signifier qu'il eût à se présenter, comme tout le monde, à l'audience publique du Consistoire. C'était ainsi qu'on appelait le conseil des grands officiers de l'État présidé par le prince. Plus tard Ambroise sut bien déclarer à Maxime qu'un évêque ne devait pas être traité de cette sorte. « Mais cette fois , avoue-t-il, je venais en suppliant, et je dus passer outre *.-»
Après avoir accordé à son amour - propre la petite satisfaction d'humilier un grand homme, Maxime commença à prendre avec Ambroise un ton très-radouci. Pour par-: venir à ses fins, il affecta même à l'endroit du jeune empereur, son collègue, des airs de protection et de magnanimité. « Pourquoi, dit-il à l'évêque, Valentinien n'est-il « pas venu vers moi comme vers un père ? Je l'aurais « reçu comme un fils. »
Valentinien entre les mains du meurtrier de son frère ! Maxime le protecteur, le tuteur de son prince en attendant qu'il se fît son spoliateur, et peut-être pire encore ! Ambroise n'eut pas de peine à deviner ce piège. « Est- il « convenable, répondit-il, qu'un enfant se mette en route « à travers les Alpes, avec une mère veuve, dans cette « rude saison? Et, sans sa mère, un enfant est-il capable « d'entreprendre un voyage si long, parmi tant de ha- « sards 2 ? »
L'ambitieuxTomprit qu'il était deviné. Il insista cependant; mais Ambroise coupa court. « Je suis venu, répon-
1 Consistorium tune ingressus sum, quia ul inferiori pacem petebam. (Ambr. Epist. xxiv, n. 3.)
2 Ubi primum veni, cum diceres quod Valentinianus ad te quasi filius ad patrem venire deberet, respondi non esse œquum ut aspero hiemis tempore puer cum matre vidua penetraret Alpes. Sine matre autem tanto itineri dubiis rébus committeretur. {Ici., ibid., n. 7, p. 899.)
« dit-il, pour traiter avec vous d'un accommodement, « maisnullement pour promettre la venue de Valentinicrt. « Je ne puis, à aucun prix, prendre un engagement qui « dépasse mes pouvoirs l. »
Il ne sortit pas de là ; et Maxime, rompant brusquement la conférence : « Eh bien, attendons, dit-il avec dépit, ce « que le comte Victor rapportera de Milan 2. »
On avait, en effet, envoyé le comte Victor présenter à Justine les mêmes propositions; et ce député s'était croisé avec Ambroise sur la route, à Mayence.
Toutes ces négociations laissaient à l'Italie surprise et désemparée le temps d'organiser chez elle la résistance:; c'est, ce que cherchait Ambroise. Il ne demeura pas moins de trois mois auprès de Maxime, mais sans vouloir rien conclure, et attendant la réponse de Justine à Victor. Elle arriva enfin, et telle qu'Ambroise la souhaitait. Mais avec le refus de la cour de Milan, le comte rapportait des nouvelles assez inquiétantes pour son maître, du côté de l'Orient, où Théodose, irrité du meurtre deGratien, se préparait à le venger. Alors, forcé de pourvoir à sa défense propre, Maxime rabattit beaucoup de ses prétentions. Ambroise saisit ce moment pour faire valoir les siennes, et il obtint de lui qu'il ne serait pas touché aux États possédés par le jeune empereur.
Le traité une fois conclu , l'évêque se remit en route pour sa ville de Milan. A Valence il rencontra une dernière députation de Valentinien II, refusant absolument de se rendre auprès de Maxime. Quand il toucha les Alpes , il trouva les versants de la Gaule et de l'Italie gardés militairement par chacun des deux partis, impatients d'en
1 De pace nobis legationem commissam, non de adventu ejus promissionem. Spondere nos id non poluisse certum est quod mandatum nonerat. (Epist. xxiv, n 7.)
2 Expectemus quid yictor responsi référât. (Ibid.)
260 PREMIÈRE AMBASSVDE D'ABIDUOISE A TREVES
venir aux moins, et également convaincus que la convention de Trêves n'était qu'un armistice.
Ainsi, par ses délais et sa ferme allilude. le sage évoque avait sauvé et la dignité de l'empereur cl les Frontières de l'Italie. Maxime s'en aperçut quand il n'était plus temps. « J'ai été joué par vous, disail-il plus lard à Ainhroise ; et si vous ne m'aviez retenu par vos négociations, quel obstacle aurait pu s'opposer à nia vaillance ' ? » Ainbroisc n'avait pas de peine à démontrer non-seulement l'entière bonne loi, mais la noble cl religieuse beauté de sa conduite. « Glorieuse accusation que celle o'avoir sauvé le pupille impérial ! Quel devoir est plus digne d'un évoque que celui de dérendre les orphelins? L'Ecriture l'a dit :« Soutenez la cause de l'orphelin, faites rendre « justice à la veuve, empochez qu'ils ne soient victimes de « l'iniquité. » El ailleurs: « Ils soûl les juges des veuves, « el les pères de l'orphelin2. »
Dans celle première ; mbussade. Ambroise réclama t-il les restes de Grolicn? Il est permis de le croire; niais ce fut sans succès. Maxime craignait trop que le spectacle des obsèques de sa jeune victime ne réveillai da^ regrets qui se fussent tournés en haine, et peul-èlre en révolte contre les assassins. 11 lui épargna du moins l'injurieux traitement dont il l'avait menacé; el Ambroise dm remettre à des temps plus heureux l'occasion de redemander ces reliques si chères.
Il en recueillit d'autres. Laeta , la jeune veuve de l'empereur égorgé, et Pissamène, la mère de celle épouse en deuil, vinrent chercher ensemble leur consolation auprès de celui qui savait guérir les blessures des âmes comme
i Me lusisli tu... Si ego, quando venisli , non fuissem relenlus, q:iis mihi obslitissel el virluli meaî?(Epist. ixiv, n. 4.)
2 Gloriam mihi esl ut hoc pro saiuiu pupilli impurulor s. Quos mini «piscopi magis quam pupilles debemus tuei i ? (Ibid., n. li.)
celles des empires. Toutes deux se fixèrcnl ensuite dans la ville de Home, où l'histoire les retrouve, pendant le siège d'Alaric, secourant les assiégés de leurs aumônes, et continuant ainsi la générosile de celui qui n'était plus. On respecta aussi lesslalues de Gralien, et ons'abslintd'aholir les lois qu'il avait faites sous la religieuse inspiration d'Ainbroisc.