LUTTE D'AMRKOISE CONTRE LE PAGANISME
gnent encore de la vie. Symmaque n'a pas senli ce qu'il y avait de pathétique dans ce dernier procès d'une antique religion. L'émotion à laquelle nous-mêmes n'échappons pas en voyant les derniers demeurants du vieux culte, immobiles auprès des foyers de leurs dieux, y montrer quelque reste de l'opiniâtreté romaine, n'a pas soulevé son sein. On dirait que le polythéisme, dans sa décrépitude , n'a pas môme la force de ce vieux roi troyen qui lance un dernier trait avant d'expirer au pied de ses autels. L'ancienne religion d'Homère et d'Hésiode, de Tite-Live et de Virgile, semble ne s'inquiéter ici que de tomber avec quelque grâce, en se drapant dans les plis d'un style irréprochable, et à se laisser mourir, épuisée de souffle au bout d'une belle période d'académicien.
Au début de son mémoire, le sénat affectait des airs d'indépendance et presque d'autorité dont on serait disposé à lui tenir compte, si ce facile courage ne lui était venu un peu tardivement, en face du trône chancelant d'une veuve et de son pupille. Ce qui donnait au paganisme cette, hardiesse inaccoutumée, c'était l'absence d'Ambroise; mais, tout éloigné qu'il était, la terreur inspirée par le nom de l'évêque planait visiblement sur ces premières phrases du discours de Symmaque :
« Illustres empereurs Valentinien et Théodose, vainqueurs, triomphants, et toujours augustes, je viens à vous investi d'une double qualité; comme votre préfet, je porte la parole au nom des intérêts publics ; comme envoyé du sénat, je remplis le mandat de mes illustres collègues. Sans doute entre nous il ne peut y avoir aucun dissentiment sur le fond des choses, et s'il existe quelque divergence dans nos vues , nous n'en sommes plus à redouter que gain de cause soit attribué au crédit des courtisans. Il'y a une chose qui vaut mieux que d'imposer sa volonté aux hommes , c'est de s'en faire respecter et de
s'en faire aimer. Que tous puissent donc discuter entre eux leurs opinions : c'est la première liberté que nous vous demandons, et le sénat n'en veut qu'à ceux qui ont préféré leur crédit personnel à la gloire de leur prince l.
« Pour nous, nous n'avons pas de souci plus pressant que celui de veiller aux intérêts de votre clémence. Oc qu'y a-t-il de plus capable de servir voire gloire que lo soin de maintenir les institutions, les droits et les destinées antiques de la patrie? Nous venons donc réclamer lo système de religion qui a été le plus profitable à la république. Comptez tous les empereurs de Tune et de l'autre secte, de Fun et de l'autre culte : entre ceux qui sont le plus près de nous, l'un a observé lui-même les cérémonies de nos aïeux, l'autre les a permises. Si la religion du premier ne vous sert pas d'exemple, que la modération du second soit imitée de vous 2. »
Un culte est bien malade quand il ne se recommande plus que de son antiquité. C'est sur ce fragile élai que Symmaque appuyait tout son système de défense. Il y avait quatre cents ans que le païen Varron, dissertant sur la connaissance des dieux, considérait le paganisme sous trois aspects divers qu'il appelait mythologique, philosophique et civil. La foi mythologique avait péri la première. L'école avait vainement essayé de reconstituer une foi philosophique et de sauver les dieux : Julien venait de succomber sous cet effort stérile. Seul le paganisme civil, politique, officiel, subsistait donc encore par son cortège de souvenirs, d'intérêts ou de fêles; et l'autel
1 Jam credere homines desierunt aulicorum se studio prœstare, si discrepent... Merilo illos senalus insequitur i.ui polenliam suam famaa principis prœlulerunt. (Rclalio Symmachi, apud Ambr. Opp. t. II, n. 12, p. 828.)
2 Rclalio Symmachi , n. 3.
de la Victoire était mieux fait que tout autre pour personnifier celle dernière erreur des vieux vainqueurs du monde. Mais qu'est-ce qu'une religion quand la foi a péri ? Qu'était elle-même celle Victoire dont on redemandait le culte? Elait-ce un être vivant disposant à son gré des chances de la guerre en faveur de ses adorateurs? N'était-ce qu'une abstraction et une allégorie, en qui Rome déifiait ses propres triomphes militaires? Le discours roule perpétuellement dans celle confusion :
« Quel homme, s'écriait le sophiste, quel homme est assez ami des barbares pour ne pas redemander l'autel de la Victoire? Nous de qui la prévoyance évite tout ce qui serait un présage fâcheux, craignons du moins de nous aliéner la Victoire, si nous ne rendons pas hommage à sa divinité. Votre Éternité lui est déjà très -redevable, elle lui devra encore davantage. Qu'ils outragent sa puissance ceux qui n'ont pas éprouvé son secours ! Mais vous , ne repoussez pas une protection qui déjà a bien servi vos armes. Laissez-nous l'espérance de pouvoir léguer un jour à nos enfants les inslitulions que nous-mêmes avons reçues de nos pères ! Nous parlons dans l'intérêt de votre gloire future ; et nous ne voudrions pas que la postérité y trouvai une lâche '. »
C'était l'usage à Rome que le serment solennel de fidélité au prince lût prêté sur ce même autel de la Victoire : Symmaque en profilait habilement pour confondre la religion du serment avec le culte même de la divinité dont il plaidait la cause.
« Où donc désormais prêterons-nous serment d'obéissance à vos lois? Quelle religion mettra une sainte épouvante dans l'àmo du perfide, et lui interdira le men-
1 Mulla Victoria; debel rcternitas vestra,etadhucplura debebit.^lernilalem curamus fama; et nominis veslri, ne quid fulura œlas invenial corrigendutn. (Relalio Symmachi, n. 4 et 5. p. 829. )
songe dans les témoignages? Sans doute tout est plein de Dieu, et il n'y a nulle part d'asile pour les parjures. Mais c'est un puissant frein contre l'entraînement du crime que la présence de l'objet qui a reçu notre foi. Cet autel est le centre de notre union commune, en même temps que le garant de la fidélité de chacun. Rien ne donne plus de poids aux décisions de notre ordre que d'être ainsi consacrées par la religion du serment l. »
Il était aussi habile, mais non moins sophistique,' de faire de la gloire des armes romaines le prix de la fidélité à l'idolâtrie que venait de défendre Symmaque. Dans la merveilleuse suite de prospérités qui avaient donné aux Romains l'empire de l'univers, saint Augustin n'hésite pas à voir la récompense de leurs vertus humaines. Symmaque les attribuait gratuitement à ses dieux, et il y employait une de ces figures hardies qui ne sauraient, quoi qu'elles fassent , vivifier ce qui n'est plus. Dans une prosopopée célèbre, le rhéteur donnait la parole à Rome, et lui prêtait ce discours :
« Excellents princes, pères de la patrie , respectez la vieillesse où je suis parvenue sous cette loi sacrée. Laissezmoi mes solennités d'autrefois : je n'ai pas lieu de les répudier. Je veux garder le culte qui m'a soumis l'univers. Ces sacrifices, ces cérémonies saintes ont écarté Annibal de nos murs, et les Gaulois du Capilole. Ai-je vécu si longtemps pour que, dans ma vieillesse, je reçoive cet affront? Que si l'on veut me donner de nouvelles institutions, j'en délibérerai; mais quant à changer les ancienrîes, il est trop tard aujourd'hui, et c'est me faire injure que de songer à me réformer à mon âge -. »
l Relatio Symmachi,n. 6; t. II, p. 829. Optimi principes, patres patriœ, reveremini annos meos. in quos me rilus pius duxit. Utar cœremoniis avitis; neque enim pœnilet.
Après la religion et la pairie, ce fui le lour de l'intérêt d'occuper le discours. Symmaque réclamait de l'empereur les revenus enlevés aux vestales, le droit pour les prêtres païens de recevoir des legs, et tous les privilèges supprimés par Gratien. En outre il renouvelait l'accusation surannée qui imputait aux chrétiens tous les fléaux de la nature, tous les maux de l'empire, depuis l'invasion et la guerre jusqu'aux stérilités des saisons. La dernière famine dont Rome avait souffert rajeunissait le sophisme, en lui donnant une sorte de cruelle actualité. J'ai cité plus haut cette allégation malheureuse.
Enfin le scepticisme tirait les conclusions en demandant un égal respect pour tous les systèmes religieux; car Symmaque veut qu'on le sache, sa religion à lui c'est ce vaste éclectisme de Plotin et de Porphyre, qui, dans les cultes divers , ne voit que des formes libres et au fond identiques d'un même hommage dû à l'Être qui préside à l'ordre de l'univers. Il le déclare donc : « Pour nos dieux indigènes, pour les divinités qu'ont adorées nos pères, la paix est la seule faveur que nous demandons. Car il faut le reconnaître : au fond c'est le même Etre que tous les cultes honorent. Nous contemplons les mêmes astres, le même ciel nous est commun, le même monde nous enferme. Qu'importe de quelle manière chacun cherche la vérité? 11 y a plus d'un chemin qui peut mener à ce grand mystère... Mais c'est là le sujet de la dispute des oisifs, et nous sommes devant vous pour supplier, non pour discuter '.
Vivam meo more, quia libéra sum, etc. (Relalio Symmachi t n. 9, p. 830.)
1 A'iqiium est quidquid omnes colunt unum putari. Eadem spectamus astra , commune cœlum est, idem nos mundus involvit. Quid interest qua quisque prudentia verum requirat? Uno itinere non polest perveniri ad lam grande secretum. Sed hoc otiosorum disputatio est. {Relalio Symmachi, n. 10, p. 830. )
Le pcopliri^mc ôlail donc ou cœur de celle plaidoirie, comme il élail au cœur deloul le paganisme. Son dernier mol est que toutes les religions soûl bonnes; el le discours s'achève en appelant sur la lêle des empereurs les bénédictions combinées de tous les cultes de l'empire :
« Que les mystères de toutes le» sectes vous soient favorables: mais «pie ceux- là surtout vous protègent qui ont assisté vos ancêtres. Nous demandons que vous fassiez aux cultes des aïeux les conditions qui ont assuré l'empire à votre divin père, cl qui lui ont donné, après un règne heureux, de légitimes successeurs. De la demeure éloilée, ce divin vieillard contemple les larmes de nos prêtres, et se lient pour offensé du voir viulées les coutumes qu'il avait respect ées ». »
Le mémoire de Symmaque méfiait partout Valcnlinicn en garde contre Ambroisc. Ou y parlait de certaine influence cachée qui seule avait causé lo is les loris de Gralien eleirq. èché la vérité d'arriver jusqu'à lui. On conjurait l'empereur d'effacer au plus lot la tache qu'avait laissée sur le nom de son frère une faute qui n'était pas l'œuvre propre el libre de ce prince*. Lmfin, du premier mot de celle requête jusqu'au dernier, Ambroisc était dénonce comme le plus puissant contradicteur que le paganisme avait dans le présent , el qu'il aurait dans l'avenir.
On ne se trompait pas. Jusqu'à l'arrivée de l'évêque , la requête du sénat avait toutes les chances favorables de son côté. Présentée au Consistoire du jeune Valenlinien , elle n'y devait Irouvcraucunc opposition, ni chez les courtisans que le crédit d'Ambroise avait rendus jaloux, ni
i Favcant elementire vestrœ soctarum omnium arcana p~a?sidia. Et hnec maxime quse majores vectros aliquaudo juverunt, vos tLfondaol, elc. [Re'at.o Symmachi, n. 17. J
Ubid., n. 18.
chez les militaires personnellement glorifiés dans cette apothéose décernée à la Victoire, ni chez les politiques scandalisés de voir la paix d'un règne naissant compromise par une affaire de police religieuse.
Mais à peine Ambroise fut-il revenu de Trêves que tout changea de face. La cour croyait encore que le plus grand secret recouvrait ses conseils, quand arriva soudainement une lettre de l'évêque demandant à son tour raison de ce mystère et de ces machinations. Prenant lui-même l'offensive, il accusait la requête des sénateurs païens d'être subreptice et nulle, demandait qu'un exemplaire lui en fût remis de suite, en appelait du Consistoire de Milan à Théodose, s'il en était besoin, et des laïques aux évêques, comme c'était justice. Puis il finissait par la menace de retrancher le jeune prince de la communion de l'Église ,. s'il faisait cette blessure à l'Église sa mère , et cet outrage à la mémoire de son frère. La lettre commençait ainsi :
Ambroise évêque au très -heureux prince et très -chrétien empereur' Valentinien.
« De même que tous les hommes soumis à la domination romaine portent les armes pour vous , empereurs de la terre, de même vous devez être les soldats de la foi et du Dieu tout -puissant. Il n'y a point de salut, point de sécurité, si chacun n'adore sincèrement le vrai Dieu, c'està-dire le Dieu des chrétiens, maître de toutes choses. Il est le seul Dieu véritable, et l'âme est le sanctuaire où il est adoré, car « les dieux des nations ne sont que des démons » , dit l'Écriture '. » %
La politique d'Ambroise, la politique sacrée, qui, comme dit Bossuet, constitue « les princes ministres de
' Ambros. Epist. xvn, d. 1; t. II, p. 824.
Dieu et ses lieutenants sur terre * » , ne s'était jamais formulée plus solennellement.
Entrant alors en matière , l'évêque s'étonnait d'abord de voiries persécuteurs d'hier venir aujourd'hui se poser en victimes de ceux qui leur retranchaient d'abusifs privilèges 2. Il niait la compétence du Consistoire impérial ; il demandait à l'empereur comment en matière religieuse les évêques n'étaient pas les premiers consultés. « Qu'on me donne un exemplaire du mémoire du sénat, afin que j'y réponde, concluait Ambroise. Si on agit autrement, nous évêques nous ne pourrons fermer les yeux sur de tels abus. Ainsi libre à vous, après cela, de vous présenter à l'église; mais ou vous n'y trouverez pas l'évêque, ou l'évêque y sera pour Vous en fermer l'entrée3. »
Ce qu' Ambroise disait, il l'eût fait, on le savait; et la cour de Milan redouta d'entrer en lutte avec un homme si résolu. Cependant ce n'était pas un homme au cœur de bronze. Quelques lignes après cette foudroyante menace , Ambroise s'attendrissait sur le malheur du jeune prince , que son âge livrait sans défense à de détestables conseils. « Mais tout âge dans le Christ est un âge parfait , reprenait-il aussitôt, car Dieu est avec lui; il n'y a pas d'enfant quand il s'agit de la foi ; de petits enfants se sont trouvés qui ont confessé Jésus-Christ devant les persécuteurs 4. »
Touchant alors dans ce jeune cœur la fibre des plus tendres affections domestiques, l'évêque faisait paraître devant Valentinien l'image de son frère cruellement assassiné, venant lui reprocher de détruire son ouvrage par
1 Bossuet, Politique sacrée, liv. II, art. n , lre proposition. 2Epist. xvn, n. 4.
3 Licebit tibi ad ecclesiam convenire. Sed illic non invenies sacerdolem, aut invenies reluctantem. (Ibid., n. 14, p. 827.)
4 Omnis œtas perfecta Chrislo est, omnis Deo plena. Pueritia fide non probatur : parvuli etiam Ghristum intrepido adversus perseculores ore confessi sunt. [Ibid.,\\. 15.) ■-.'■'
AMUK01SK ET L'AUTEL DE LA VICTOIKE 27o
le rétablissement d'un autel sacrilège. 11 lui montrait la figure indignée de son père, l'accusant de relever un culte idolàtrique qu'il avait ignoré plutôt que toléré. « Ainsi, Prince, écrivait Ambroise en terminant, prenez garde d'otïenser votre père, votre frère, votre Dieu ; et pourvoyez à votre salut '. »
Il fallut bien céder, surseoir aux conclusions du Conseil impérial, et livrer à Ambroise la pièce demandée. Il la lut: d'un regard il en perça les sophismes, se mit en devoir de les confondre, et quelques jours après sa réponse était prête.
Je ne sais si jamais la raison et la foi parlèrent une plus belle langue que dans cette réponse, où coulent à pleins bords l'enthousiasme, la puissance et la vie. Ici plus d'allégories , de faux-fuyants, d'hésitations ; plus d'incertitudes de doctrine et d'artifices de parole. Ambroise n'est pas venu faire assaut d'élégance avec le disciple d'Ausone. « Entendez les païens, dit-il dédaigneusement, cène sont que grands mots, expressions pompeuses. Allez au fond : ces phrases sont vides de réalités, et ceux qui parlent de Dieu sont aux pieds des idoles 2. »
Dans la requête de Symmaque l'évêque démêle trois chefs principaux d'accusation contre le christianisme : Rome est déshonorée et réclame ses anciens dieux ; les vestales sont dépouillées et réclament leurs biens; la religion nouvelle est responsable des maux que souffre la patrie. Ces trois griefs sont repris par lui point par point, et réfutés avec la science d'un juriste, l'habileté d'un avocat, et la conscience d'un prêtre.
C'est d'abord au patriotisme que Symmaque a fait appel, en mêlant aux souvenirs nationaux des Romains
i Quidrespondebisgermano tuo?... Quidrespondebiseliampatri, elc? (Epist. xvn , n. 16 et 17.) 2 Epist. xvm, n. 2; t. n, p. 833.
l'éloge des superstitions qui les ont déshonorés. Cette perpétuelle confusion , Ambroise la démêle ; il déchire les voiles, rétablit la vérité des choses et des mots. « Qu'est-ce que la victoire? demande-t-il nettement : un être d'abstraction , tout au plus une force humaine et terrestre , et non une déesse du ciel. Grande déesse, en vérité, qui est ou n'est pas, suivant le nombre des soldats et le hasard des batailles ' ! »
Symmaque a fait parler la vieille Rome païenne : Ambroise tout d'abord lui en oppose une autre, plus jeune , plus vivante, la Rome des chrétiens, la Rome baptisée qui crie aux égarés :
« Pourquoi m'ensanglantez-vous chaque jour par le stérile sacrifice de tant de troupeaux? Ce n'est pas dans les fibres palpitantes des victimes , mais dans la valeur guerrière que réside le secret de la victoire. C'est par elle que j'ai conquis le monde ; c'est par les armes que Camille précipita du haut de la roche Tarpéienne les Gaulois vainqueurs , et enleva leurs enseignes plantées sur le Capitule. Ses murs que n'avait pu défendre une vaine religion, la vaillance les sauva. Quand l'Africain vainquit, il n'était pas à genoux aux autels de Jupiter, il était à enfoncer les bataillons d'Annibal. Pourquoi donc m'alléguer l'exemple des ancêtres? J'ai horreur des dieux qu'adoraient les Nérons 2. »
Puis, comme si l'éloquence d'Ambroise était mal à l'aise dans cette figure d'école où l'avait engagé le rhéteur, il la brise brusquement. Au lieu de faire parler Rome , c'est lui-même qui reprend la parole en son nom pour revendiquer les supériorités de sa foi sur le scepticisme avoué de
i Magna agitur dea quam militum multitudo sibi vindicat , vel prœliorum donat eventus. (Epist. xvm, n. 30; t. II, p. 340.)
2 Non in fibris pecudum, sedin viribus bellatorum trophœa victoriae sunt. Aliis ego disciplinis orbem subegi... Quid me veterum exempla préeferlis? Odi ritus Neronum. (Ibid., n. 7, p. 834.)
son adversaire: « Vous prétendez, vous autres, que la vérité est une profonde énigme, et qu'il est plus d'un chemin pour nous y conduire. Que ce soit encore une énigme pour vous , il peut se faire; mais pour nous, c'est la lumière d'une révélation manifeste. Vous cherchez, nous possédons et nous croyons sous la garantie de la Sagesse incréée et de la vérité divine. Du reste, sur tout cela nous ne pouvons nous entendre ; car vous, c'est à l'empereur que vous demandez d'accorder protection à vos dieux, tandis que c'est à Dieu que nous demandons de daigner protéger l'empereur ». »
La seconde question était la question d'intérêt : le paganisme réclamait les biens et les privilèges enlevés à ses sanctuaires. Ambroise dédaigne d'entrer en compte avec leurs prêtres , se contentant de déclarer qu'après tout ce n'est pas lui qui leur a fait retrancher ces biens tant regrettés. Regrets sordides d'ailleurs , et qui contrastent étrangement avec l'abnégation généreuse des chrétiens : « Voyez la différence, disait le magnanime Docteur : nous c'est de notre sang versé que nous tirons gloire; eux ne songent qu'à leur argent et aux pertes qu'ils supportent. La souffrance c'est notre joie, eux n'y voient qu'un supplice. Quand ils frappaient, égorgeaient, proscrivaient les chrétiens, ils nous servaient sans le savoir. Ils croyaient, ces tyrans, que c'était notre abaissement: c'était notre triomphe. 0 les grandes âmes que les leurs ! Nous avons grandi, nous autres, à travers les injures, le dénûment, l'échafaud ; mais pour eux tout est perdu si leurs cérémonies ne sont assurées de beaux revenus * ! »
i Uno, inquit, itinere non potest perveniri ad tam grande secretum. Quod vos ignoratis, id nos Dei voce cognovimus. Et quod vos suspicionibus quœritis, nos ex ipsa sapientia Dei et veritate compertum habemus. (Epist. xvm, n. 7 et 8.)
2 Nos sanguine gloriamur, illos dispendium movet. Prœmium fuit religio quod perfidia putabat esse supplicium. Vidote magnanimos!
Puis'opposant l'emploi de ces revenus du culte païen à l'emploi charitable des richesses de l'Église: « Dites-moi combien vos temples ont racheté de captifs, combien d'aliments ils ont distribués aux indigents, combien de secours ils ont envoyés aux proscrits. Chez nous les biens de l'Eglise sont le trésor du pauvre1. »
Les prêtresses dépossédées venaient à leur tour réclamer l'exemption de l'impôt et les grosses pensions que leur payait l'Etat. Elles font pitié à Ambroise : « Vos vestales, répond-il, veulent leurs immunités. Voilà bien le grand cœur de celles qui ont fait de la virginité une affaire d'argent : il est juste que l'or préserve celles que ne saurait préserver leur vertu. Encore ces primes opulentes , quelles vierges produisent-elles ? sept vestales à peine, sept jeunes filles enchaînées par force à leur état! Tel est le chiffre de celles que la séduction des bandelettes sacrées , l'éclat des robes de pourpre , le faste d'une litière environnée de tout un cortège d'esclaves, d'immenses privilèges, des revenus considérables, et un terme légalement assigné à leu r continence, ont enrôlées dans ces rangs s. »
« Mais que nos adversaires daignent seulement regarder. Ils verront à côlé d'eux toute une population vouée à la modestie, à l'innocence de la vie et à la virginité. Ces vierges ne portent pas d'élégants bandeaux ; mais un voile de pauvre étoffe cache de riches vertus. Celles-là n'ont pas cherché les appâts de la beauté, elles les ont méprisés ! Les
Per injurias, per inopiam, per supplicium nos crevimus: ille cœremonias suas sine quœstu manere posse non credunt. (Epist. xvm, n. 11 .)
1 Nihil Ecclesiasibi nisi fidem possidet. Possessio Ecclesise sumptus est egenorum. Numerent quos redemerint templa captivos , quae contulerint alimenta pauperibus, quibus exsulibus vivendi subsidia ministre vérin t. (Ibid., n. 16.)
2 Vix septem vestales capiuntur puellse. En totus numéros quem infulœ vittati capitis, purpuratarum vestium murices, pompa lecticse ministrorum circumfusa comitatu, privilégia maxima, lucra ingentia, prœscripta deniquepudicitiae tempora coegerunt. {Ibid., n. 11.)
vêtements de pourpre et les délices de la vie ne les connaissent point : elles vivent dans les jeûnes. Il ne s'agit pour elles ni de gain ni de privilège : la chasteté porte en elle-même sa récompense. Aussi bien ce n'est pas une virginité vraie que celle qu'il faut stipendier, et qui a besoin d'une autre excitation que la beauté de la vertu. Ce n'est pas. non plus une intégrité véritable qu'une continence temporaire qui, en attendant son expiration, se dédommage en amassant une dot pour un sort meilleur.
« Mais vous voulez voter des gratifications à la virginité ? Eh bien, j'y consens. Alors quelles subventions ne faudrat-il pas accorder aux chrétiennes ! Tout le trésor de l'État y pourrait-il suffire? A moins que vous ne prétendiez restreindre aux seules vestales votre munificence, et qu'après avoir tout obtenu des princes païens , vous refusiez encore, sous des princes chrétiens, de nous faire entrer en partage de votre bonne fortune ». »
C'était prendre de bien haut la réfutation de Symmaque; et cette manière de répondre ressemblait bien à celle de cet ancien Romain qui, sommé de se justifier, conviait le peuple à monter avec lui au Capitole pour y rendre grâces de ses victoires; Et, de vrai, ce tableau du christianisme vainqueur, avec son cortège de bienfaits et de vertus, n'était-il pas la condamnation effective de ce paganisme stérile qui se mourait de langueur ou de corruption ? Quand la vie était ailleurs , et si pleine et si féconde, à quoi bon soutenir une institution morte, et escompter des vertus incapables de germer, même sous une pluie d'or?
Restait le troisième grief, celui qui chargeait la religion nouvelle de tous les malheurs du temps. Mais que la suppression d'une idole et d'un autel, que la réduction des rentes de quelques vieux: flamines mis en disponibi-
« Epist. xvin, n. 12, p. 8^6.
lité, aient été la cause des maux de l'empire en général, et en particulier de la famine récente de l'Italie, c'est une accusation que l'évêque de Milan ne peut prendre au sérieux. Il remarque seulement qu'elle vient un peu tard ; car « à l'heure présente la famine est bien loin , dit- il en reprenant, non sans quelque ironie, les allégations emphatiques de Symmaque ; les paysans ne mangent plus les racines et les herbes. Ils ne vivent plus de glands, ils ne demandent plus leurs aliments aux arbres de Dodone , et ne cherchent plus de quoi subsister sur les haies. Mais tout le peuple, heureux de voir le fruit de ses travaux, admire ses belles moissons et oublie sa faim dans la satiété l. »
Après s'être défendu sur ces trois principaux chefs d'accusation, Ambroise prenait l'offensive. Il le faisait au nom de la liberté des cultes, demandant énergiquement que l'autel de la Victoire disparût de la curie, où sa présence était une insulte permanente aux convictions religieuses d'une majorité composée de chrétiens. L'argument était solide: il le faisait valoir en décrivant l'appareil d'un sacrifice païen offert en plein sénat, sous les yeux des fidèles forcés, bon gré , mal gré , d'en entendre les hymnes, d'en avaler la fumée, d'en respirer l'encens. « N'est-ce pas, s'écriait-il , l'oppression de la conscience et une insulte publique faite à notre foi ? N'est-ce pas assez que vos bains , vos portiques et vos places soient encombrés d'idoles ? Faut-il que, dans cette enceinte où tous siègent au même titre, tous n'aient pas les mêmes droits, et qu'une portion du sénat, forcée de prêter ou de recevoir des serments au nom de dieux abhorrés, soit ainsi mise en demeure, ou de faire un sacrilège si elle jure, ou de paraître suspecte si elle refuse de le faire ' ? »
Tandis que le paganisme prenait son point d'appui dans
1 Epist. xvm, n. 20.
2 Ibid., xvm, n. 31.
les souvenirs du passé, Ambroise, au contraire, invoquait le progrès et les promesses de l'avenir. Il y a dans son plaidoyer un passage de la plus magnifique éloquence : c'est celui où il salue l'approche des temps nouveaux. A ses yeux se découvrent ces régions mûres pour la moisson que prophétisait le Seigneur; le jour plein s'est levé, et le christianisme est le terme vers lequel n'a cessé de graviter la marche ascensionnelle de l'humanité :
« Toutes choses s'améliorent par un progrès constant. Le monde n'était d'abord qu'un chaos ténébreux, lorsque la terre, s'affranchissant enfin de l'obscurité humide qui pesait sur elle, s'est étonnée de voir luire le soleil. Le jour a une aurore avant d'atteindre son midi ; la terre traverse l'hiver avant d'avoir sa saison des fleurs ou des fruits ; et nous avons commencé par être des enfants avant d'être des hommes faits. 0 vous qui nous reprochez ces grandes nouveautés, reprochez donc à la lumière de remplacer la nuit, reprochez à la vérité de remplacer l'erreur, reprochez à l'homme adulte sa croissance, reprochez à l'automne de couronner l'année de moissons et de vendanges. Notre moisson à nous ce sont les âmes des fidèles; la vendange de l'Église, c'est l'abondance des grâces. Elle avait eu sa fleur chez les saints qui étaient à l'origine du monde. Maintenant elle porte ses fruits, l'erreur est dissipée, et la vérité a prévalu par la justice '. »
Ainsi qu' Ambroise le voulait , sa lettre fut présentée et lue dans le Consistoire. Le jeune empereur en personne présidait l'audience. Près de lui siégeait Rumoride, grand dignitaire de l'empire, imbu par son éducation de tous les préjugés païens. Le comte Bauton, peut-être pareillement idolâtre , était aussi présent *. Le mémoire de Symmaque
1 Epist. xvin, n. 23 à 28, p. 839.
2 Aderat amphssimus honore Bauto cornes et Rumoridus, et ipse gentilium nationum cultui inserviens a primis pueritise suae annis. (Ambros. Epist. lvii, n. 23, p. 1010.)
avait fait sur le Conseil une impression si forte qu'on avait pu la croire victorieuse. Mais la lettre d'Ambroise changea ces dispositions. A peine fut-elle entendue que l'hésitation commença, puis l'enthousiasme gagna; le jeune Valentinien en fut saisi le premier, et, se levant du milieu de ses conseillers ébranlés, mais encore indécis, il se chargea luimême, et lui seul, de prononcer.
« C'était un autre Daniel inspiré de l'Esprit de Dieu , » raconte Ambroise étonné. — « Je ne puis , dit le prince de sa voix enfantine, je ne puis défaire ce que mon frère a fait, car je ne veux pas être moins pieux que mon frère. Vous louez mon père de ce qu'il n'a pas fait enlever cet autel : eh bien, moi non plus je ne l'enlèverai pas , et j'imiterai ainsi et mon père et mon frère. Quant à le rétablir, que Rome ma mère me demande autre chose. Je dois aimer cette mère; mais je dois obéir à l'Auteur de mon salut '. »
Le paganisme était aboli en principe : Symmaque venait de faire son oraison funèbre, et Valentinien de sceller légalement son tombeau. Sans doute, plus tard encore, et jusque sous Théodose, on pourra essayer de galvaniser le cadavre pour lui donner le mouvement, à défaut delà vie. Mais Ambroise vient de lui porter le coup dont il ne se relèvera pas , et dont le retentissement se prolongera , dans le souvenir des peuples et les chants des poètes, jusqu'au delà de ce siècle *.
Il est vrai que jamais cause plus importante ni plus
1 Gum universi qui in Consistorio aderant, Christiani pariler atque gentiles, dicerent esse reddenda, is solus, velut Daniel, excitatoinse Dei Spiritu, arguebat perfidiœ christanos , gentilibus obviabat,dicens, etc. [De Obitu Valentiniani, n. 19 et 20; t. II, p. 1179 et 1180.)
2 Voy. Le poëme de Prudence in Symmach., lib. II. Et Claudien, vCons. d'Honorius, où parlant de l'autel de la Victoire il l'appelle :
Romance tutela togae ; quœ'divite pompa Patricii veneranda fovet sacraria cœlus.
graves débats ne tinrent en suspens l'attention des hommes. C'était d'une part tout ce qui , pendant au moins vingt siècles, avait fait la religion et la fausse sagesse du passé; c'était de l'autre tout ce qui depuis dix- huit cents ans fait, et fera encore jusqu'à la fin du monde, l'objet de nos pensées comme de nos combats : toutes nos libertés et toutes nos vérités qui s'affirmaient en face de cet autel de la Victoire. Le vent qui avait soufflé jadis à la Pentecôte emporta ce dernier débris du paganisme officiel. L'alliance séculaire, réputée indissoluble', entre la vieille religion et la société fut solennellement dissoute ; et l'on put prévoir le jour où le Christ souverain , dressant aussi à Rome son autel de la Victoire, y pourrait inscrire qu'il a vaincu , qu'il règne , qu'il commande partout et domine à jamais.